Elections américaines : pourquoi il n’appartient qu’aux européens de défendre leur souveraineté ?

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Depuis des années, les Etats-Unis ont une influence sur l'UE bien plus forte que nombre de ses États membres (Le groupe de réflexions Mars).
"Depuis des années, les Etats-Unis ont une influence sur l'UE bien plus forte que nombre de ses États membres" (Le groupe de réflexions Mars). (Crédits : JOSHUA ROBERTS)
OPINION. Après avoir publié une série de douze tribunes au printemps dans le quotidien La Tribune, le groupe Mars* propose tous les mardis de commenter périodiquement l'actualité de défense, en essayant "d'apporter un éclairage original et un peu de recul par rapport à la grande presse et à la communication institutionnelle". Ce groupe de réflexion informel composé d'une trentaine de personnes s'est donné pour objectif de partager leurs réflexions sur l'avenir de la défense de la France et de l'Europe en vue des échéances électorales de 2022. "Il ne s'agit pas de défendre la candidature de telle ou telle personnalité politique, mais de proposer, en toute liberté, une vision de la politique de défense que pourrait porter un chef des armées inspiré par les valeurs de la gauche républicaine", explique le groupe Mars.

Sauf surprise juridique, les Etats-Unis d'Amérique auront bientôt un nouveau président et une nouvelle administration. Les enjeux, notamment pour nous, en France comme en Europe, ne se limitent pas à l'élection présidentielle. En effet, la gouvernance des Etats-Unis accorde des pouvoirs très forts au Congrès des Etats-Unis. L'incertitude électorale qui demeure sur la majorité du Sénat (si les démocrates emportent les deux sièges de la Géorgie après le second tour en janvier, l'équilibre sera à 50/50) entretient un suspens sur la capacité d'action du futur président.

Toutefois, de nombreux commentateurs en Europe se sont réjouis de l'élection d'un démocrate. Si c'est heureux pour l'accord de Paris - avec prudence étant donné son absence de cadre contraignant - et davantage encore pour les milliards de dollars probablement investis afin dans la protection de la planète, que peut-on espérer en matière de relations entre l'UE et l'oncle Sam ?

Biden sera-t-il plus ouvert au multilatéralisme ?

Les Etats-Unis auront-ils une approche plus ouverte au "multilatéralisme" ? Probablement mais on peut néanmoins douter de l'intérêt à y revenir. Déjà lors des mandats de Barak Obama, nous avons vu les limites de l'exercice entre immobilisme et contradictions. Étant donné les tensions internes à son pays, Joe Biden n'aura probablement pas pour priorité de s'investir dans ce registre. De plus, élu pendant des années d'un État fédéré, le Delaware, qui est aux Etats-Unis ce que le Luxembourg est à l'Union européenne, on peut sérieusement s'interroger sur une possible volonté à aider l'Europe face sujets multilatéraux essentiels en matière de fiscalité... comme la taxation des GAFA.

Alors, certes, les soubresauts erratiques du Président Trump, tweets en rafale et recherche de "deals" empruntés aux pratiques du "business" cesseront. Toutefois, il est loisible d'observer que ces "trumpettes de Washington" n'ont jamais eu d'impact sur la citadelle Union européenne, notamment car cette dernière n'a jamais été pour les USA une forteresse qui leur résiste. Pire, de nombreux observateurs en géopolitique mondiale nous avaient assurés du fait que Donald Trump aiderait la cause européenne. Ses débordements et les incertitudes qu'il exprimait ouvertement allaient faciliter la prise de conscience des Européens dans la nécessité d'assurer en commun leur sécurité.

En réalité, cela a produit l'effet inverse. A chaque menace venue des USA, l'UE a répondu en donnant des gages par des achats de matériels de défense "made in USA" et des reculades en matière de politique commerciale. En l'espèce, l'Union européenne a une compétence exclusive. Ses États membres ne peuvent qu'influer à travers des rapports de force entre eux. De ce jeu de puissance à puissance intra-UE, les institutions européennes octroient à la Commission européenne la mission de défendre les intérêts européens.

Dans ce domaine, les leaders, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique et l'Irlande, ont acquis un savoir-faire pour contrôler ces enjeux. Pour définir la relation européenne avec les USA, ces pays sont aidés d'autres États dans lesquels le tropisme pro-américain est bien ancré, à l'instar du Portugal, de la Pologne et de la Scandinavie ou encore de l'Italie. D'autres États ont été très imbibés d'influence américaine : en Roumanie, au Luxembourg et dans les Pays baltes. Ces derniers ont vu arriver de nombreux coopérants militaires américains lors de l'intervention russe en Ukraine et ils ont su s'en souvenir.

Bref, la vision gaullienne de la France n'est pas du tout partagée. Malgré la production intense de nos think-tanks, la vision française est connue mais poliment rejetée. Faute de vouloir imposer un rapport de force effectif dans l'UE, depuis des décennies et davantage encore récemment, les gouvernants français ânonnent dans le vide. A noter que la Grande-Bretagne n'a été jamais un véritable obstacle. Bien au contraire, membre de l'Union européenne, elle aimait à jouer les pivots entre les deux rives de l'Atlantique. Pour cela, avec un art de la tactique qu'elle maitrise à merveille, il lui fallait une Europe "alibi" un peu contrariante vis-à-vis des USA.

L'Europe agit par intérêt

Pourquoi l'Union européenne s'abstient-elle d'user de sa puissance ? Sûrement pas par faiblesse et, de même, nous commettrions une erreur de croire qu'elle procède ainsi en raison d'une gouvernance trop complexe, d'une complicité culturelle pro-américaine ou d'actions de lobbying très efficaces des USA dans nos États et à "Bruxelles". Tout ceci est avéré mais non décisif.

L'Europe agit par intérêt. La mission des institutions européennes est de protéger les excédents commerciaux de l'UE aux USA depuis des années - entre 120 et 140 milliards d'euros tous les ans -, comme les investissements directs européens (IDE) outre-Atlantique. L'UE entend aussi rester attractive aux IDE américains. Les exemples de reculade de l'UE sont nombreux. A chaque menace contre les importations de voitures européennes, chacun comprendra allemandes, la Commission européenne a cédé. Ce fut notamment le cas en matière agricole et agro-alimentaire sans rien obtenir en retour. Airbus a également été peu défendu mais dans la globalité des échanges, l'UE reste très largement gagnante.

Juste après ces élections américaines - afin de ne pas interférer dans les débats et prendre le risque d'un courroux augmenté des Etats-Unis -, l'UE vient de répondre aux dernières sanctions américaines par quelques taxations ciblées. Le ministre allemand de l'économie a immédiatement appelé à une réaction mesurée. Rien n'est négligé. L'UE n'est pas seule en charge de la protection des exportations massives de certains de ses membres. Il est même possible de considérer que le lobbyiste de Volkswagen le plus efficace aux USA soit Lockheed Martin. Chaque acquisition de matériels de défense aux USA par des États européens protège efficacement les relations commerciales d'acteurs économiques importants de l'UE avec les Etats-Unis.

Évidemment, ces alliances objectives ne profitent pas à tous en Europe et elles nuisent à la convergence de nos intérêts. Certes, il faudra bien plus que des paroles et des écrits creux pour y mettre un terme. D'autant plus, que la France, pays qui abrite les principaux concurrents des Américains dans le secteur de la défense, ne peut user des mêmes pratiques de représailles que les USA. En effet, le marché intérieur protège les exportations européennes en France de toutes tentatives de taxation comme pourraient en décider les Américains.

Extraterritorialité : pas de riposte de l'Europe

Alors, avec un nouveau président et un congrès renouvelé, les USA vont-ils renoncer à l'extraterritorialité du droit américain ? Sans ambiguïté, la réponse est non. Pour ce faire, il faudrait que l'Europe use de la même intensité. Elle en a la possibilité mais pas l'intention. Il est manifeste qu'elle a davantage à perdre qu'à gagner à durcir les relations avec les USA. L'Europe dans son ensemble mais pas la France ... tel est bien le drame. Notre pays est dos au mur. L'intérêt d'une Europe forte est bien réel. Le Général de Gaulle, à l'honneur en raison des 50 ans de sa disparition, a su protéger la France de l'hégémonie américaine. Il est temps de renouveler l'exercice en exigeant de l'UE des changements radicaux.

Le léger excédent commercial français avec les USA est en trompe l'œil. Il est potentiellement à pondérer par les importations américaines en Europe, par exemple, des Pays-Bas et de l'Irlande revendues en France mais non comptabilisées comme "made in USA". Puis, les USA vont-ils exiger davantage de contributions financières des Européens pour assurer leur défense ? La réponse a déjà été donnée par la future équipe américaine : oui ! Les États européens n'y accéderont sans doute que lentement et progressivement, toujours dans le sens de leurs intérêts avec les USA.

UE : Washington a plus d'influence que des Européens

Enfin, les Européens feront-ils les frais d'une autre politique des USA avec la Chine ou d'autres pays / zone géographiques ? Ces sujets seront à surveiller très attentivement. Tout n'était pas guerre économique entre les USA et la Chine. Leur dernier accord avait d'ailleurs inquiété les Européens qui l'ont dénoncé auprès de l'OMC. L'extraterritorialité du droit américain pourrait de nouveau interférer. En "gendarme du monde" les Etats-Unis pourraient faire pression sur la Chine y compris dans ses accès au marché européen et/ou inversement pour les Européens.

Idem la Russie entre "en jeu". L'euro-député SPD Bernd Lange, influent sur les questions de commerce international, s'est d'ailleurs inquiété de l'extraterritorialité du droit américain dans la construction du gazoduc Nordstream 2 entre la Russie et son pays. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/O-9-2020-000060_FR.html Rappelons que l'hégémonie des USA n'est pas un scoop. Elle existait déjà fortement sous les anciennes présidences américaines. Dans ce domaine, personne en Europe n'ira contre et ne menace l'OTAN d'une possible disparition. L'UE a une autre approche, pragmatique et très centrée sur ses intérêts économiques. Toutes actions de l'UE fortes l'exposant à des représailles ou à des renvois historiques compliqués à assumer, elle s'efface - de nouveau - par intérêt... économique avec une petite touche de discours sur ses valeurs fondamentales.

Depuis des années, les Etats-Unis ont une influence sur l'UE bien plus forte que nombre de ses États membres. Il n'est pas donc utile de provoquer avec des rodomontades non suivies d'actes significatifs.

L'Europe est lucide mais la France doit agir

Il est illusoire de contraindre les USA à changer de politique. Mais, l'UE possède des marges de manœuvre, notamment en utilisant mieux et davantage l'euro. En l'état des tensions dans l'Europe, continuer à faire l'autruche sur cette réalité n'aidera pas à protéger le projet européen. Bien au contraire, les critiques fusent !

En outre, dans la concurrence entre les USA et l'UE, les politiques de recherche et d'innovation sont centrales. Dans ce domaine, en particulier dans la transformation numérique, l'UE a défini des caps intéressants. Elle doit, en revanche, allouer des moyens beaucoup plus conséquents. Également pour contribuer à sa défense, nous l'avons déjà écrit. Ces décisions sont faciles à prendre et n'appartiennent qu'aux Européens. Ce n'est pas un "quarteron" d'États frugaux qui peut freiner cet enjeu.

Les Etats-Unis n'ont jamais misé sur la dislocation de l'UE. Ils utilisaient les déclarations plus ou moins intempestives de leur président pour renforcer leur influence. Un discours plus doux ne signifie pas des pratiques moins fermes. Il n'appartient qu'aux Européens, et en premier lieu à la France, de les contrer. Au moment où l'Amérique retrouve une gouvernance plus stable et davantage prévisible, il n'est pas temps pour les Européens de se réjouir trop vite et de s'endormir. Surtout, la France, qui fait l'objet d'analyses et de prévisions économiques catastrophiques, est en situation d'exiger de l'Europe que ses intérêts soient protégés au même titre que ceux d'autres États membres.

Contributeur net au budget de l'UE et importateur massif dans le marché intérieur, elle en a - paradoxalement - les moyens. L'affaiblissement de la France dans l'UE, comme à d'autres époques, lui permet de sortir de logiques de convictions inopérantes et d'exiger plus. Nos partenaires européens, au premier rang desquels l'Allemagne, pourraient mieux "équilibrer" leurs intérêts, entre la sauvegarde du marché intérieur européen - très rentable pour eux - et leur relation avec les Etats-Unis.

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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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Commentaires
a écrit le 17/11/2020 à 19:45 :
L'erreur d'analyse la plus flagrante est de parler de l'UE comme d'une entité capable de parler d'une voix, qui serait d'accord sur des objectifs commun et les moyens pour y parvenir. Alors imaginer une UE unie capable de s'affirmer avec pour leader la France me parait (malheureusement) un pur exercice intellectuel.
a écrit le 17/11/2020 à 16:21 :
C'est simple, la souveraineté ne se négocie pas, exactement comme le" niveau de vie des Américains", selon la formule de Bush...mais pour ça, il faut s'en donner les moyens. Dans une UE de 445 millions d'âmes, ce devrait être possible, même avec un peu moins si on retire la Hongrie et la Pologne qui ont de moins en moins vocation à rester européens.
a écrit le 17/11/2020 à 10:28 :
Avec Trump ce sera très facile de défendre une souveraineté ce qui est impossible dans l' UE, Trump est souverainiste, favorable aux Etats-Nations. Biden est mondialiste. La différence essentielle tombe sous le sens, l' UE sera toujours verrouillée par un président us mondialiste ..
a écrit le 17/11/2020 à 9:00 :
Ah, et bien si même la gauche arrête la politique de l’autruche...
1/ L’importateur a toujours plus de marges de manœuvre que l’exportateur pour négocier. C’est bon de le rappeler!
2/ Le fonctionnement actuel de l’UE n’est pas favorable à la France
3/ Les anyware ont un poids législatif sans rapport avec celui des someware, pourtant plus nombreux, ce qui nuit à la compréhension de l’état du pays, a la cohésion nationale et donc finalement au pays
La première chose à faire est de laisser le pouvoir aux someware. Ce sera bien plus profitable à la France. Ceux qui ne se sentent pas devoir la défendre comme la gauche, doivent s’effacer des médias pour laisser la place à ceux qui aiment leur pays et leur territoire.
a écrit le 17/11/2020 à 8:40 :
Où l'on se rendra compte de tout ce qu'aura apporté la gouvernance Trump aux états unis et au monde dans son ensemble.

"Nos partenaires européens, au premier rang desquels l'Allemagne, pourraient mieux "équilibrer" leurs intérêts, entre la sauvegarde du marché intérieur européen - très rentable pour eux - et leur relation avec les Etats-Unis."

Maintenant je suis désolé mais avec l'Allemagne à nos côtés nous ne faisons que tirer un boulet qui en plus freine des deux pieds, nous sommes condamnés à n'aller, au mieux, nulle part avec eux.

"Partout où va l’Allemagne elle corrompt la civilisation " Nietzsche

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