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Opinions

En renforçant sa puissance militaire, la France rééquilibre la construction européenne (10/10)

Le groupe de réflexions Mars*

Publié le 04 juin 2020 à 06:00

Le Quotidien Numérique

16 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dans le but de permettre à la base industrielle et technologique de défense de contribuer à la sortie de crise et aux plans de relance français et européen, le groupe de réflexions Mars* souhaite partager, dans une série de tribunes, les réflexions qu'il mène notamment autour des sujets de la souveraineté et de l'autonomie, du sens donné à l'Europe de la défense et la place réservée à la défense dans un "plan Marshall" européen, des enjeux macroéconomiques et des enjeux industriels et d'innovation dans la défense. L'objectif du groupe de réflexions Mars est de trouver des solutions pour...

... ser les budgets de défense à court et à moyen terme.

Après la réoccupation de la Rhénanie par l'Allemagne hitlérienne le 7 mars 1936, "la France renonce à toute action et donc aussi à toute crédibilité sur ses engagements. Les Alliés en prennent acte. La Pologne se rapproche du Reich et la Belgique dénonce le traité de 1920 préférant la neutralité à l'alliance française peu sûre, rendant d'un coup très incomplet notre système défensif. En réalité, la France avait cessé d'être une puissance à partir du moment où, en renonçant à toute capacité d'intervention, elle s'était condamnée à n'être que spectatrice des évolutions du monde. A ramener trop près de son cœur son outil de défense, elle avait laissé les menaces extérieures grossir puis venir à elle, sans même le soutien d'amis qu'elle ne pouvait aider. Pour paraphraser Churchill, la France avait sacrifié son honneur, son rang et sa voix dans les instances internationales à l'illusion de la sécurité et d'un certain confort, moral et économique, pour finalement tout perdre en 1940" (Michel Goya).

Les historiens justifient cette impuissance stratégique par la soumission des gouvernements ayant précédé le Front Populaire aux principes du Pacte Briand-Kellog. L'Histoire nous enseigne que la responsabilité politique suppose de savoir s'affranchir des modèles mentaux et des règles formelles quand les circonstances ou l'urgence le justifient. Il est toujours hasardeux d'oublier les enseignements de l'Histoire.

L'Europe menacée par tout type de prédation

Aujourd'hui, faute de se penser en tant que puissance, l'Europe est menacée par tout type de prédation par les trois grandes puissances du "triangle stratégique", qui jouent habilement des manques de cohérence et de cohésion de la construction européenne. Les Chinois savent appuyer sur nos "contradictions internes", maître-mot de la doctrine communiste, notamment sous sa forme maoïste. Les Russes ont gardé de l'héritage soviétique une habileté manifeste pour la manipulation de l'information et des perceptions. Quant aux Américains, ils sont en position de profiter des avantages d'une vassalisation consentie ; mais la finalité d'une dépendance est toujours le pillage.

Tel est l'enjeu de la défense de l'Europe aujourd'hui. Les États-Unis ne sont plus les alliés fiables qu'ils étaient. L'OTAN ne procure donc plus une assurance totale. Les Européens doivent s'organiser entre eux pour défendre leur souveraineté, face à tout risque de résurgence d'un nouveau Pacte Ribbentrop-Molotov. Or l'alliance atlantique subsiste quelle que soit la crédibilité de l'engagement des Américains. L'article 5 engage tout autant les autres pays membres entre eux.

Fonds européen de défense : moins de 1 milliard par an

L'Union européenne a décidé récemment de contribuer à améliorer les capacités militaires de ses États membres, que ce soit par le biais d'engagements volontaires dans le cadre d'une coopération structurée permanente (CSP/PESCO) ou via un fonds européen de la défense (FEDef) par lequel l'UE subventionne sur son budget des projets de recherche et de développement d'équipements militaires. A la date de publication de cette tribune, on ne sait toujours pas à quel niveau ce fonds sera doté, mais ce sera au final (à la fin des marchandages entre États membres) sans doute inférieur à un milliard d'euros par an, le plan de relance de 750 milliards n'identifiant aucun investissement dans la défense.

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Tout cela ne fait que conforter la pertinence de l'initiative européenne d'intervention qui, si ses résultats sont encore modestes, offre un cadre opérationnel ad hoc à toutes fins utiles, même s'il n'est pas capacitaire, hors de la lourdeur des procédures de l'UE et des structures de l'OTAN.

Pas question de transférer la dissuasion

Le général de Gaulle n'ayant jamais cru que les Américains "sacrifient Boston pour les beaux yeux des Hambourgeoises", la Ve République française s'est dotée d'une dissuasion nucléaire autonome et d'une doctrine indépendante des plans nucléaires de l'OTAN. Le président de la République est garant de cet héritage et a pour vocation première d'incarner et de garantir la crédibilité de la dissuasion française. Or la dissuasion est un continuum stratégique, qui commence par l'aptitude opérationnelle des forces conventionnelles.

La dissuasion n'est pas "tout ou rien", c'est une logique progressive qui commence par la protection classique des approches du territoire et se poursuit par la projection de force ou de puissance, avant d'envisager le recours aux armes atomiques, à commencer par un éventuel "ultime avertissement". Autrement dit, pour ne prendre qu'un seul exemple, on ne dissuade pas un bombardier stratégique qui s'approche de nos frontières sans s'identifier en plaçant en alerte nos forces aériennes stratégiques.

Cet héritage gaullien, entretenu et maintenu depuis plus de 50 ans, est une chance pour l'Europe. Il n'est évidemment pas question de transférer ce symbole de souveraineté et outil de puissance (ultima ratio regis) à une instance supranationale non élue par le peuple souverain. Mais la France, en tant que puissance majeure en Europe, contribue à protéger l'Europe, à la fois dans le cadre de l'OTAN (article V) et de l'UE (article 42 TUE). Elle a besoin pour cela d'un modèle d'armée complet.

A vrai dire, l'armée française en 2020 garde encore des lacunes capacitaires (les plus connues sont dans le domaine de la surveillance aéroportée et des avions de ravitaillement et de transport stratégique) que la loi de programmation militaire (LPM) en cours n'a pas encore eu le temps de combler. Cela prendra des années, à moins d'accélérer le rythme des livraisons. Les forces armées françaises sont également sous-dimensionnées au plan humain ce qui conduit à des tensions fortes sur le personnel et la préservation des compétences.

Retombées immédiates de la dualité

Or, l'investissement de défense étant rentable économiquement à long terme, notre pays devrait investir pour devenir une puissance militaire incontestable, afin de dissuader tout chantage potentiel à l'encontre des intérêts européens de la part des trois grandes puissances, voire d'une puissance régionale (Turquie, Iran...) et pour continuer à défendre les valeurs européennes à l'international. Ce "hard power" interviendrait à l'appui du soft power. Cela permettrait en outre à l'Europe de ne pas sortir de l'Histoire. C'est également une réponse à la question du projet à proposer aux Français pour les mobiliser et refonder la cohésion sociale, d'autant que, plus on investit dans la défense, plus on disposera à terme de capacités à investir ailleurs.

La dépense de défense n'est pas un centre de coût ; c'est une dépense vertueuse, qui stimule l'innovation, la productivité et l'exportation, tout en développant le tissu industriel dans les territoires ; un euro investi dans la défense en rapporte deux au bout de dix ans (cf. https://ecodef-ihedn.fr/impact-economique-de-la-defense/).

Comme pour le plan de relance de 2009, le gouvernement pourrait accélérer le plan de rééquipement des armées en engageant dès maintenant des dépenses prévues dans la LPM. Le budget d'équipement des armées devait passer progressivement de 20,8 milliards d'euros en 2020 à 31,5 milliards en 2025 pour lisser la dépense : accélérons le tempo car les besoins sont identifiés et planifiés. L'actualisation de la LPM prévue en 2021 pour prendre en compte "la situation macroéconomique" et définir la trajectoire de dépenses jusqu'en 2025 est la fenêtre d'opportunité idéale. Utilisons cette clause de revoyure pour accélérer les investissements, voire lancer de nouveaux programmes !

La majorité des entreprises d'armement ayant une gamme de produits civils et militaires, l'investissement dans les programmes d'armement bénéficie immédiatement aux productions civiles. C'est ce que l'on appelle les retombées immédiates de la dualité. C'est particulièrement évident pour des fabrications comme les hélicoptères et leurs moteurs par exemple, mais aussi dans l'électronique ou la vétronique.

Un effet d'entrainement

En renforçant sa puissance militaire, la France parviendra à reconstituer une puissance politique susceptible de rééquilibrer la construction européenne. Au demeurant, investir dans la défense concourra à long terme à résorber le différentiel économique en contribuant à la réindustrialisation de notre pays. La reconstitution de la puissance militaire française aura mécaniquement un effet d'entraînement sur nos alliés, comme c'est déjà le cas, à une échelle réduite, avec notre engagement au Sahel ou la projection de notre groupe aéronaval.

Les autres Européens se joindront à nos interventions, en fonction de leurs moyens et de leurs ambitions. Cela contribuera avec le temps à un meilleur partage de nos visions stratégiques et de la perception des menaces, pour aboutir à une culture militaire partagée. L'Union européenne, en tant qu'institution, a toute sa place dans la réalisation de ce projet, par la mise en place de financements, la mise en cohérence des besoins, l'encouragement à acheter européen (principe de conditionnalité), voire l'achat groupé d'équipements de fabrication européenne.

Simultanément, la France doit rester dans l'OTAN, tout simplement pour ne pas braquer nos alliés contre nous, pour ne pas les apeurer face à toute éventuelle résurgence d'une France bonapartiste, pour les convaincre progressivement qu'il existe une alternative crédible (et moins onéreuse) à l'oncle Sam pour les aider à faire face aux menaces actuelles et futures. En devenant le membre le plus capable militairement de l'OTAN, tout en en laissant le leadership à l'Allemagne, la France contribuerait à réaliser l'autonomie stratégique de l'Europe sans effrayer ses voisins, ni risquer que l'OTAN ne lui devienne hostile.

Ne pas laisser s'installer une Allemagne hégémonique

On le voit, la relance de l'activité économique par l'investissement dans la défense nationale, en sollicitant une base industrielle et technologique de souveraineté, quitte à relocaliser en Europe les productions jugées indispensables, offrirait un levier unique pour l'avenir. La défense (au sens strict) ne représente peut-être que 1% du PIB, voire 1,5 % en comptant les dépenses de rémunération et de fonctionnement dans les territoires, mais son impact est éminemment stratégique en ce qu'il propose un projet structurant pour les 30 ans à venir.

La crise de la Covid-19 nous offre une occasion unique de replacer la France comme partenaire politique de l'Allemagne au sein d'une Union européenne désireuse de briser ses propres carcans mentaux et juridiques pour assurer la survie du projet européen à la faveur de la crise. La France ne peut plus prendre le risque que sa balance commerciale déficitaire dans le marché intérieur (30-35 milliards par an) et sa contribution nette au budget de l'UE (7-8 milliards d'euros par an) affectent le financement de sa défense. Dorénavant, il n'est plus acceptable que les stratégies de pays européens responsables de notre appauvrissement servent les intérêts industriels américains dans l'armement et détruisent les nôtres en refusant l'autonomie stratégique européenne. A défaut d'investissements industriels communs dans le secteur de la défense, la France devrait solliciter un "chèque de retour".

Les Européens sincères ne pourront qu'adhérer à la volonté de notre pays de reprendre en main son destin européen en rééquilibrant l'Allemagne par la puissance militaire. Laisser l'Allemagne établir définitivement son hégémonie, y compris dans le domaine politique et militaire, c'est laisser l'Europe glisser vers la catastrophe. Proposer de refonder l'équilibre originel, à la faveur de la double crise du Brexit et de la pandémie, c'est donner un avenir prospère et démocratique à l'Europe de nos enfants. Tel est le vœu ultime du groupe MARS, qui souhaite la partager à quiconque adhérera à ce projet.

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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

Retrouver les onze premières tribunes du groupe de réflexions Mars :

L'investissement dans la défense rapporte plus que ce qu'il coûte

La défense européenne a-t-elle (encore) un sens ?

Le plan de relance européen doit intégrer la défense européenne !

Cinq propositions pour l'Europe de la défense

Souveraineté : et si la France se dotait enfin d'une stratégie industrielle ?

Et si l'épargne française était enfin mobilisée pour équiper les militaires ?

Défense : accélérer la loi de programmation militaire pour relancer l'économie

Mais que pèse l'Europe face au triangle stratégique États-Unis, Chine et Russie

La France, la seule à croire en une "Europe puissance"

Souveraineté en matière de défense : choisir ou se soumettre

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  • Mais que pèse l'Europe face au triangle stratégique Etats-Unis, Chine et Russie (8a/10)

Quelles souverainetés face au "triangle stratégique" (Etats-Unis, Chine, Russie) ?

Le groupe de réflexions Mars*

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