Croissance : le Brésil dans l'impasse

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(Crédits : Reuters)
Comment retrouver la croissance des années Lula alors que l'absence d'infrastructures provoque déjà la thrombose du pays? Mission impossible. Par Quentin Gollier, consultant en stratégie

45 jours. C'est le temps nécessaire au chargement d'un bateau de soja dans le port de Paranaguá, le principal terminal d'exportation de produits agricoles du sud du Brésil. Les céréales acheminées sur la côte avant d'être expédiées pour l'Europe ou les Etats-Unis moisissent donc pendant les pics de récolte dans les semi-remorques sagement alignées sur des dizaines de kilomètres de bas-côté attendant parfois jusqu'à une semaine de pouvoir décharger leur marchandise sur un quai

Des milliards de dollars de dépenses d'investissement qui s'évanouissent dans les arcanes des appels d'offre

De fait, difficile à l'heure actuelle de sous-estimer la situation critique de l'infrastructure brésilienne. Malgré des promesses renouvelées chaque année, les milliards de dollars prévus dans les budgets pour la réfection des routes et des terminaux de marchandises continuent de s'évanouir mystérieusement dans les arcanes des appels d'offres publics, eux-mêmes devenus des foyers endémiques de corruption créant scandale sur scandale.

Dernièrement, dans un débat public déjà marqué par la gabegie des dépenses pharaoniques en investissements sportifs pour la Coupe du Monde, c'est l'attribution du gisement pétrolier Libra au large de Rio de Janeiro qui a révélé ces faiblesses structurelles, le groupe de compagnies pétrolières mené par Petrobras l'ayant emporté sans surprise, aucune des offres concurrentes ne pouvant atteindre les contraintes drastiques fixées par le gouvernement. C'est donc par défaut qu'a finalement été loué ce qui deviendra probablement l'une des plus importantes mannes budgétaires du gouvernement brésilien dans les années à venir.

La forte croissance se heurte à l'insuffisance criante des équipements publics

De même, l'attribution du colossal appel d'offre lié à la construction d'un train grande vitesse São Paulo - Rio de Janeiro, déjà en retard, a finalement été repoussée aux calendes grecques dans un contexte marqué par la révélation de la cartellisation du marché pour l'entretien du métro de São Paulo entre Siemens, Alstom et d'autres entreprises étrangères. En attendant, l'autoroute reliant les deux plus grandes villes du pays approche de la paralysie complète du fait de l'augmentation massive du trafic, forçant les brésiliens à se tourner vers l'avion. Rien n'y fait, un rapport sanglant de la CADE (l'autorité antitrust nationale) a révélé il y a peu que la petite taille de l'aéroport Santos Dumont de Rio de Janeiro rend l'arrivée de nouvelles compagnies aériennes impossible, empêchant toute forme de compétition sur un marché dominé par GOL et TAM, les deux compagnies aériennes nationales.

Le Brésil se trouve donc aujourd'hui au pied du mur, l'impressionnante croissance des années Lula se heurtant à l'insuffisance drastique des investissements publics en matière d'infrastructure. Les causes de cette situation sont doubles : le pays ne parvient en effet pas à rassurer les investisseurs et les compagnies étrangères sur sa stabilité juridique et économique, et les gouvernements successifs se révèlent chroniquement incapables de pousser de réels programmes de réforme.

"Le risque légal n'existe pas au Brésil" dit la présidente, sans convaincre

Dilma Rousseff a pourtant tenu à insister pendant une conférence organisée par Goldman Sachs récemment : « le risque légal n'existe pas au Brésil ». Las, il est difficile pour les investisseurs de passer à côté des méandres quotidiens de la bureaucratie locale, celle-ci subsistant souvent de sa capacité de nuisance. Le jeitinho, petit arrangement à l'amiable avec les règles - et la loi - est une constante dans la gestion des petites et moyennes entreprises toujours aux prises avec un système fiscal dépassé et des contraintes légales byzantines. Le Brésil n'est pas arrivé par hasard en 116ème position du classement de la Banque Mondiale établissant la fluidité des affaires par pays. Qu'importe, pour Mme. Rousseff, dans son discours de vœux pour l'année 2014, ce climat délétère est avant tout causé par une « guerre psychologique » menée par « certains secteurs » de la société.

Un environnement politique ingérable, neuf ministre corrompus depuis 2011

A sa décharge, la présidente se trouve aujourd'hui dans un environnement politique ingérable. Depuis sa prise de pouvoir en 2011, pas moins de 9 ministres ont été contraints à démissionner, la plupart mouillés dans des affaires de corruption. Même son premier directeur de cabinet a été rapidement poussé vers la sortie après 6 mois d'exercice.

Parallèlement, le parlement abrite désormais pas moins de 23 partis, dont 10 sont membres de la coalition gouvernementale et se partagent les 24 cabinets ministériels. Etant donné la complexité innée de ce système, où il n'est pas rare que les personnalités changent de partis entre chaque élection, voire ne déclarent leur parti d'appartenance qu'après avoir été élus, la mise en place d'une politique économique de long terme est une tâche extrêmement délicate, et Mme. Rousseff ne semble pas, en l'état, être dotée de suffisamment de capital politique pour s'y atteler.

La fin des achats de votes de parlementaires signe l'entrée dans l'immobilisme

En sus, la technique brésilienne traditionnelle « d'achat » des votes de certains membres du parlement en échange d'espèces sonnantes et trébuchantes lui est désormais inaccessible depuis les révélations du mensalão, un scandale d'ampleur autour de l'arrosage de certains députés pendant la mise en place des grands programmes sociaux de l'ère Lula. Le statu quo et l'immobilisme continuent donc d'être la règle sous la surveillance minutieuse des grands groupes de pression traditionnels de la société brésilienne (bourgeoisie agraire, grands groupes industriels, etc.). Les agences de notation sont également en embuscade alors qu'approche la période pré-électorale toujours marquée par une hausse importante des dépenses publiques, notamment dans le domaine social.

Une impasse dans le modèle de développement

La mise en place des grands programmes d'investissements nécessaires à la reprise de la croissance brésilienne semble donc pour l'instant compromise. L'engorgement des centres traditionnels de l'économie nationale (São Paulo et la région sud principalement) combinée à l'absence de réel plan de développement des zones à fort potentiel du nord du pays rendent les perspectives de retour aux années dorées de la présidence Lula bien lointaines. En attendant une réelle gouvernance à l'échelle nationale, le Brésil semble être arrivé à une impasse de son modèle de développement.

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Commentaires
a écrit le 22/03/2014 à 18:11 :
L'aéroport de Rio Santos Dumont n'était pas trop petit quand il était mutualisé ente les quatre compagnies de l'époque "Ponte Aerea" (Varig, Vasp, Transbrasil, Rio Sul), ils se partageaient les coûts et les bénéfices...
Il est vrai qu'a cette époque prendre l'avion était un plaisir...
a écrit le 21/03/2014 à 18:21 :
Non, les "centres traditionnels de l'économie" sont dans le sud-est, dans le triangle São Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte (60 % de la population). Le sud est développé mais n'a pas un poids énorme dans l'économie.
> lemans: "socialo" ? Le Brésil est le deuxième pays le plus inégalitaire du monde.
a écrit le 21/03/2014 à 16:54 :
Excellente analyse, merci.
a écrit le 21/03/2014 à 16:16 :
Normal,gestion socialo.
Réponse de le 21/03/2014 à 18:27 :
les lobbys des transporteurs qui bloquent tout developpemnet du rail, les corrupteurs du BTP qui detournent les fonds publics, les plus nantis qui ne payent pas d´impots ? gestion socialo ?

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