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A l'origine de la stratégie de Poutine

Photo de Jérôme Cristiani

Harold James

Publié le 05 décembre 2014 à 07:14 - Mis à jour le 05 décembre 2014 à 07:33

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Voir dans l'agressivité de Poutine vis-à-vis de l'Occident l'effet de l'âme russe, c'est se tromper lourdement. Le président russe parie simplement, depuis la crise financière, sur l'affaiblissement de l'Occident. Par Harold James, professeur, Princeton.

La politique du président russe Vladimir Poutine à l'égard des « pays étrangers proches » de son pays et de l'Occident a été profondément mal interprétée. Au lieu de se concentrer sur des tendances géopolitiques plus larges (en particulier, l'effet de la crise financière de 2007-2008 sur la politique mondiale), les commentateurs ont transformé la politique du Kremlin en un psychodrame qui ne peut se comprendre que par une exploration en profondeur de l'âme russe. Il en a résulté d'innombrables idées fausses sur les raisons du changement de Poutine, de ce qui semblait être une politique de modernisation conciliante, voire même dans une veine pro-occidentale, vers un révisionnisme agressif.

Deux explications erronées

Deux explications erronées ont été proposées sur la politique étrangère actuelle de la Russie. La première, proposée par ceux qui se décrivent eux-mêmes comme les Putin-Versteher allemands (« les sympathisants de Poutine »), est que la politique russe est une réponse logique à la stratégie d'encerclement de l'Occident. Ils soutiennent que l'expansion vers l'Est de l'OTAN et de l'Union européenne était une provocation inutile. En fait, George Kennan en personne, l'initiateur de la stratégie de "confinement" menée par l'Amérique pendant la Guerre froide, s'est opposé à l'élargissement de l'OTAN dans les années 1990 précisément sur cette base.

Il y a des limites évidentes à cette théorie. Tout d'abord, elle se fonde sur l'affirmation selon laquelle, au moment de l'effondrement du mur de Berlin et de la désintégration de l'Union soviétique, l'Occident avait promis qu'il n'y aurait pas d'élargissement de l'OTAN. Même Mikhaïl Gorbatchev, lors du 25ème anniversaire de la chute du mur, a accusé l'Occident de ne pas tenir les promesses faites en 1989 et de plutôt « tirer parti de la faiblesse de la Russie » dans les années 1990 pour revendiquer « le monopole du leadership et de la domination du monde », y compris par élargissement de l'OTAN.

Mais en réalité, l'Occident n'a jamais promis de ne pas étendre l'Otan. En fait, au printemps 1990, les États-Unis ont présenté un puissant plaidoyer, selon lequel un projet de réunification de l'Allemagne ne pouvait pas faire partie de deux systèmes de sécurité différents.

Un point plus fondamental est que la Russie dans les années 1990 a témoigné peu d'inquiétude quant à l'expansion des structures économiques et de sécurité européennes vers les anciens satellites de l'Union soviétique en Europe centrale et de l'Est, ou même dans les anciennes républiques soviétiques nouvellement indépendantes. Dans le cas contraire, il n'aurait probablement pas fallu au Kremlin près de deux décennies pour riposter.

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Un Russe irrationnel?

La deuxième explication populaire du changement de Poutine, c'est qu'il est irrationnel et que la politique étrangère de la Russie n'est qu'une extension des fantasmes d'un homme qui met en scène ses cascades pour guider les grues blanches de Sibérie dans leur migration en ULM. Mais cela soulève une question évidente : comment une personne qui paraissait être autrefois le souverain le plus moderne et le plus fiable de la Russie depuis le Tsar Alexandre II (un homme que le président américain George W. Bush a qualifié de « très simple et digne de confiance » en 2001) est soudain devenu plus fou que Raspoutine ?

Une meilleure explication peut être trouvée en retraçant la chronologie de l'évolution de la politique étrangère de la Russie, qui a commencé avec la crise de la Géorgie 2008. Lorsque la Géorgie, qui flirtait avec son adhésion à l'OTAN, a élaboré une réponse militaire aux attaques des séparatistes en Ossétie du Sud, une enclave ethnique dont le gouvernement était soutenu par le Kremlin depuis plus d'une décennie, la Russie a lancé une invasion à grande échelle pour protéger la région. La Russie a également renforcé sa présence en Abkhazie, une autre province séparatiste. La crise, qui a été précédée par l'émission à grande échelle de passeports russes aux Géorgiens, préfigurait le déploiement des forces russes en Crimée, sous le prétexte de protéger les citoyens russes.

On peut même dire que le changement était manifeste même avant cela. Lors de la Conférence de sécurité de Munich 2007, Poutine a montré son nouveau visage, en insistant sur le potentiel des grandes économies émergentes (le Brésil, l'Inde, la Chine et la Russie) à fournir une alternative à ce qu'il considérait comme un ordre mondial unipolaire et arbitraire. De nombreux observateurs ont été choqués par ses déclarations et ont pris son discours comme une preuve de son danger ou de son irrationalité.

Pour Poutine, la crise financière égale la fin de la domination américaine

L'année suivante, la crise financière a frappé et a convaincu Poutine que son évaluation avait été prophétique. La crise, à son avis, était la preuve que les jours de la domination mondiale américaine étaient révolus.

En fait, avant la crise, la Russie avait approuvé la logique du capitalisme mondial, en reconnaissant la nécessité de coopérer avec les multinationales afin de moderniser et de diversifier une économie basée sur les matières premières et la production d'énergie. Cependant après la crise, il n'y avait plus autant à gagner sur les marchés mondiaux, du moins pas en termes de puissance. Au lieu de cela, la meilleure option pour la Russie était de coopérer avec d'autres pays qui ont adopté un modèle similaire du capitalisme centré sur l'État, en particulier la Chine.

L'interprétation de la crise par Poutine a été étayée par les développements politiques en Amérique et en Europe. Les États-Unis ont élu un président qui est apparu résolu à réduire les engagements mondiaux de l'Amérique. Lorsque les révolutions du Printemps arabe ont éclaté, la réponse des États-Unis a été faible et confuse, oscillant entre la rhétorique et le soutien pro-démocratique pour les autocrates anti-islamistes. Cela a permis à Poutine de se projeter, en particulier en Syrie, comme un promoteur crédible du pragmatisme géopolitique.

Le retour à une doctrine géopolitique soviétique

La dette de la crise en Europe (et l'incapacité apparente de ses dirigeants à prendre des mesures coordonnées) ont donné des munitions supplémentaires au Kremlin. Étant donné que les dettes et les déficits globaux de l'Europe sont beaucoup plus faibles que ceux des États-Unis ou du Japon, en toute logique, la polarisation et la paralysie auraient pu être évitées.

Plus largement, la conviction de Poutine selon laquelle la crise économique a provoqué la désintégration de l'Occident, s'aligne sur la doctrine géopolitique soviétique traditionnelle. Comme le montre Stephen Kotkin dans sa nouvelle biographie de Staline, la politique soviétique était strictement rationnelle. La Grande Dépression a convaincu Staline que les différentes factions du capitalisme entreraient en guerre. En 1938-1939, l'agression nazie a paru justifier son analyse. Mais les prédictions de Staline se sont effondrées après la défaite d'Hitler, lorsque les intérêts contradictoires n'ont pas conduit à un affrontement entre les États-Unis et le Royaume-Uni.

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Alors que les politiciens occidentaux et les décideurs économiques essayaient d'éviter une Grande Dépression II, Poutine travaillait déjà sur l'hypothèse qu'elle s'était déjà produite. Pour l'Occident, la gestion de l'imbroglio géopolitique qui en résulte sera encore plus difficile que de restaurer ses économies mal en point.

Harold James est professeur d'histoire à l'Université de Princeton et professeur émérite au Centre pour l'Innovation sur la Gouvernance Internationale (CIGI).

Copyright: Project Syndicate, 2014.
www.project-syndicate.org

Harold James

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