Il faut une seconde révolution verte pour sauver notre agriculture et nos agriculteurs

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(Crédits : Reuters)
OPINION. Le changement climatique et le rôle joué par les pesticides sur notre environnement en particulier nous obligent à repenser la place de l'agriculture qui nous permet de nous nourrir et le rôle des agriculteurs dans la société et l'économie. Par Jean Verducci, ancien chercheur en chimie au CNRS.

Depuis quelques années mes réflexions portent sur le changement climatique et sur le rôle joué par les pesticides sur notre environnement (ma formation de chimiste m'aide à avoir un jugement éclairé sur ces questions).

Les débats et même les polémiques actuels sur l'interdiction du glyphosate, la limitation des zones de traitement, l' « agribashing »... entrainent une mise à l'index de nos agriculteurs et leur colère. Pourtant ce sont eux qui nous nourrissent !

Comment en est-on arrivé là ?

Après la Seconde guerre mondiale, la France et l'Europe vivaient une période de disette. Il fallait remettre en route notre agriculture, augmenter la production.

Parallèlement à cela, l'industrie chimique qui s'était fortement développée notamment pour fournir les gaz de combat, se trouvait en manque de débouchés. Elle s'est reconvertie (poussée par les Etats-Unis) dans l'agrochimie en produisant des engrais (les fameux NPK) et des pesticides.

Encouragés par les pouvoirs publics (gouvernements, coopératives, syndicats agricoles, PAC...), les agriculteurs se sont lancés dans ce que l'on a appelé la révolution verte. Cette transition s'est faite facilement car elle n'apportait que des avantages : bons rendements, diminution de la main d'œuvre, le sentiment de faire quelque chose de bien pour la population, de bien vivre de son travail....

Mais, progressivement, le désenchantement s'set installé. La grande distribution s'est développée et c'est elle qui a imposé les prix des produits agricoles sous prétexte de défendre les consommateurs. Peu à peu, les prix ont été tirés vers le bas et les agriculteurs n'ont eu qu'une seule solution à leur disposition: diminuer les coûts de production.

Pour cela ils ont encore réduit la main d'œuvre en automatisant de plus en plus le matériel : stabulations automatiques pour la traite, recours aux moissonneuses de plus en plus sophistiquées... De nombreuses exploitations sont cultivées seulement par le propriétaire et son épouse.

L'autre façon d'augmenter la rentabilité a été d'augmenter la taille de l'exploitation : on achète ou on loue de nouvelles terres, on augmente la taille du troupeau ... Mais pour gérer cela sans personnel supplémentaire, il faut acheter du matériel de plus en plus gros et de plus en plus performant.

Enorme endettement

Toutes ces adaptations ont un coût très important et se traduisent par un endettement énorme des agriculteurs.

A cela, il faut ajouter la pression des agroindustriels qui imposent leurs semences et les différents traitements... En particulier, l'endettement des agriculteurs ne leur permet pas de prendre le moindre risque d'une baisse de rendement ; ils ne vont donc plus attendre qu'une maladie apparaisse, mais traiter systématiquement de façon préventive.

D'un côté, le remboursement des emprunts et le coût des produits phyto, de l'autre les prix tirés vers le bas par la grande distribution, nos agriculteurs ne peuvent plus se payer un salaire décent et l'on en arrive à la vague de suicides que l'on connait actuellement ( le film « Au nom de la terre » décrit bien cette situation).

Danger des pesticides

De plus, il y a la prise de conscience du danger des pesticides. Si pendant des années les agriculteurs ont fait une confiance absolue aux agroindustriels, ils ont progressivement émis des doutes sur l'innocuité de ces composés. J'ai connu un agriculteur qui, dans les années 1990 tuait un veau pour sa consommation personnelle ; bien qu'élevant lui-même des veaux, il l'achetait à son cousin qui lui, les élevait sous la mère !

Les scientifiques, les écologistes ont fortement mis en cause ces pesticides tant pour la santé que pour l'environnement. Mais les industriels ont défendu bec et ongle leurs produits en appliquant toutes les tactiques bien connues et déjà mises au point notamment par l'industrie du tabac : création du doute (il n'est pas prouvé que tel produit est cancérigène), utilisation de scientifiques acquis à leur cause, campagnes de dénigrement de scientifiques indépendants, campagnes publicitaires agressives, utilisation de lobbys... Même les agences publiques ont été influencées par les industriels. En particulier, les industriels ont obtenu que les études de toxicologie qu'ils fournissent pour l'obtention de la mise sur le marché soient confidentielles et donc ne peuvent pas être vérifiée par des laboratoires indépendants. Et peu à peu, des exemples de tricheries sont dévoilées (par exemple voir les « Monsanto papers »).

Rôle des médias

Ce système qui avait bien fonctionné pour défendre les pétroliers (essence au plomb), les fabricants de cigarettes ou d'aspartame vient de se heurter à un nouveau problème, celui du rôle des media.

Là où les scientifiques et les écologistes n'ont pas réussi à faire plier les industriels, en quelques mois les média y arrivent. C'est, par exemple, le cas pour les véhicules diésel qui ont été mis au ban des accusés. Maintenant, c'est le cas des pesticides, notamment du glyphosate.

Qu'en est-il réellement de la dangerosité des pesticides ?

J'emploie volontairement le terme de pesticides et non celui maintenant à la mode de « produits phytopharmaceutiques » car il décrit mieux la réalité : il vient de l'anglais pest qui signifie nuisible et du latin cedaere qui signifie tuer. Ce sont donc des produits qui sont faits pour tuer les herbes, les insectes ou les champignons. Le problème c'est que leur action est très rarement spécifique : l'insecticide passé sur le maïs contre la pyrale tue aussi bien d'autres insectes.

Ces produits interviennent sur la santé. De nombreuses études montrent que la courbe d'augmentation des maladies telles que le cancer suit celle de l'augmentation de l'utilisation des pesticides. Cependant, il est impossible de prouver absolument qu'un produit est cancérigène (c'est encore plus difficile pour la propriété de perturbateur endocrinien): il faudrait pour cela que toute personne absorbant une certaine quantité de produit développe le cancer. Cela est impossible puisque chacun réagit différemment au produit et que la période de latence peut être très longue. La seule réponse que l'on peut donner est obtenue à partir de l'étude de différentes cohortes montrant que le produit favorise tel ou tel cancer. Les industriels maîtres dans la pratique du doute s'engouffrent évidemment dans cette brèche.

Si je prends le cas du glyphosate, la discussion porte actuellement sur sa propriété cancérigène ou pas. Cela permet de masquer les autres propriétés du produit : en plus d'être un herbicide total par voie systémique, il possède deux autres propriétés pour lesquelles il a d'ailleurs été breveté.

Deux propriétés du glyphosate

La première est son caractère d'agent chélatant des métaux divalents (cuivre, magnésium, cobalt, manganèse, calcium ..) : il agit comme une sorte de pince piégeant ces métaux et les rendant solubles dans l'eau. Cela conduit à leur élimination du sol par lessivage alors que ces métaux sont nécessaires à un bon développement de la plante.

La seconde propriété concerne son caractère antibiotique à spectre large. Prenons l'exemple d'une forêt : à l'automne, les feuilles tombent ; il y a des arbres qui meurent, tous ces déchets organiques sont attaqués par des insectes, des vers, des champignons, des rongeurs... et réduits en particules de petites dimensions. Dans le sol, il y a ce que l'on appelle le microbios constitué d'une grande quantité de bactéries qui vont in fine digérer ces résidus pour les rendre assimilables par les plantes. Le recyclage est parfait.

Par contre, si le sol contient une quantité importante de glyphosate, les bactéries sont tuées et le sol devient stérile. Avec la suppression des métaux et du microbios, le sol n'est plus qu'un support inerte et, pour cultiver, il faudra apporter tous les entrants nécessaires ce qui ravit les agroindustriels.

Le caractère néfaste des pesticides est largement amplifié par l'augmentation exponentielle des quantités utilisées qui risquent de conduire à des effets irréversibles notamment sur la biodiversité. Rien que pour le glyphosate, ce sont 800.000 tonnes par an utilisées dans le monde ! En France, malgré le plan échophyto lancé en 2008, la quantité utilisée de glyphosate reste au dessus de 8.000 tonnes par an et a tendance à stagner ou augmenter malgré l'interdiction de son emploi sur les espaces verts des communes en 2017 et par les particuliers en 2018.

Le problème du côté des consommateurs

Pendant des décennies, les consommateurs ont profité des prix bas des produits agricoles ce qui leur a permis de diminuer le part de leur budget consacrée à la nourriture et d'orienter leurs dépenses vers des produits d'équipement et de confort ou encore vers l'achat du logement.

Aujourd'hui, le peuple remet beaucoup de choses en question, notamment la politique (on entend souvent l'expression « tous pourris »). Par contre, il accepte plus facilement ce que disent les média ou les réseaux sociaux. C'est en particulier le cas pour la dangerosité des pesticides. On n'a pas tenu compte des avertissements des écologistes et des scientifiques pendant des décennies mais on adhère facilement à ce que disent les média.

Concernant les pesticides, je pense que la bascule s'est faite et que l'opinion ne reviendra pas en arrière. Les autorités seront obligées d'obtempérer et d'aller à plus ou moins brève échéance vers la suppression ou tout au moins à une utilisation très réduite de ces produits.

Les média ont convaincu le public et les choses ont commencé à bouger : dans les grandes surfaces les rayons bio ne cessent de s'agrandir ; les actions telles que locavores, amap ou circuits courts se développent de plus en plus ainsi que les repas bio dans les cantines. Le nombre de « pisseurs » qui font analyser leurs urines pour doser le glyphosate augmente de jour en jour. Enfin, il y a cette levée de boucliers contre le traitement des champs près des habitations.

Solution complexe

Comment sortir de ce schisme entre la population et les agriculteurs ?  La solution est complexe et il faut intervenir sur un nombre important de leviers.

Au niveau de la population, il faut arrêter de stigmatiser les agriculteurs et comprendre leur situation. Mais aussi nous devons changer de mode de consommation en augmentant la part du budget consacré à la nourriture pour acheter des produits plus chers mais de meilleure qualité (provenant d'exploitations bio ou en cours de transition) et permettre ainsi une rémunération correcte des agriculteurs.

Pour les agriculteurs, la transition vers l'agriculture bio est certes difficile. Comment abandonner un système où les fins de mois sont compliquées pour se lancer vers l'inconnu sachant que de toutes façons la période de transition sera longue et pleine d'embuches. Cette transition est d'autant plus difficile que la taille de l'exploitation est importante.

Cependant, de plus en plus d'agriculteurs ont fait le pas et sont généralement ravis de leur nouvelle situation : ils peuvent vivre décemment de leur travail et ont retrouvé la fierté du travail bien fait et du respect de la nature.

Une telle transition n'est possible que si elle est portée au niveau européen.

L'importance de l'échelon européen

Je reprends l'exemple du glyphosate. Son utilisation sera interdite en Europe en 2022. La période d'adaptation de nos agriculteurs va se traduire par une baisse des rendements et des prix de revient plus élevés. Le résultat immédiat sera une augmentation des importations de soja, maïs ou blé venant des Etats-Unis, du Canada ou du Brésil, pays où les OGM sont autorisés et traités fortement au glyphosate. Le résultat est contraire au but recherché : nous allons absorber encore plus de glyphosate qu'avant ! De plus, cela conduira à la faillite de nombreux agriculteurs.

La seule façon d'éviter cela est que l'Europe prenne la décision unanime de surtaxer tous les produits importés contenant une forte proportion de glyphosate et cette taxe doit être suffisamment élevée (par exemple 20%) pour rendre la production européenne concurrentielle. Ce n'est pas une taxe générale sur les importations, mais une taxe pour la protection de la santé des européens. Si ces pays nous envoient des produits non pollués au glyphosate, ils ne seront pas surtaxés (après vérification de leur composition).

L'autre levier important à la disposition de l'Europe est la politique agricole commune (PAC). Elle devrait être complètement refondue pour ne plus avoir que deux objectifs. Le premier est d'instaurer une aide pour tout agriculteur qui se lance dans la transition vers le bio. La seconde est de faire un effort très important pour financer les recherches afin d'améliorer les techniques de l'agrobiologie.

Enfin, l'Europe doit harmoniser toutes les normes européennes concernant les pesticides de façon à ce qu'il n'y ait pas de concurrence déloyale entre européens.

L'Europe est à un tournant important : soit elle prend les bonnes décisions concernant la santé des européens et l'environnement et elle sera consolidée, soit elle reste timorée et fera le lit des eurosceptiques.

C'est au prix de toutes ces transformations que l'on pourra atteindre cette seconde révolution verte qui permettra de fournir aux consommateurs une nourriture saine tout en rémunérant correctement les agriculteurs et en respectant la nature. Dans ces conditions, nos agriculteurs retrouveront l'espoir et l'enthousiasme avec la satisfaction du travail bien fait.

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Commentaires
a écrit le 06/12/2019 à 19:26 :
Bravo pour votre article qui decrit parfaitement la situation actuelle.
Je pense qu une transition sera nécessaire car il n est pas sur que la production sans pesticides sera suffisante et pour produire des semences, la situation est tres compliquée pour assurer une bonne qualité.
En tant qu agriculteur et eleveur les comportements doivent changer des deux côtés, car personne ne suportera longtemps cette "haine" qui se met en place.
a écrit le 06/12/2019 à 9:43 :
"Si pendant des années les agriculteurs ont fait une confiance absolue aux agroindustriels, ils ont progressivement émis des doutes sur l'innocuité de ces composés. "

Côtoyant régulièrement des agriculteurs c'est exactement le phénomène que je connais, ils s'en rendent compte.

"J'ai connu un agriculteur qui, dans les années 1990 tuait un veau pour sa consommation personnelle ; bien qu'élevant lui-même des veaux, il l'achetait à son cousin qui lui, les élevait sous la mère !"

JE connais plusieurs exemples de ce type, pour les poulets également, les producteurs d'animaux savent tout ce qu'ils sont obligés d'injecter à leurs bêtes afin de produire et faire du fric leur dit on, ce qui est vrai puisque un veau de l'agroindustrie est trois fois plus gros à trois mois qu'un beau réellement élevé sous la mère, de ce fait ils se procurent à manger de manière bien plus artisanale, bien plus saine.

Notre pays devrait rompre totalement avec l'agro-industrie et proposer un modèle alimentaire sain permettant de nous faire plein de fric car pouvant de ce fait protéger notre marché tout en valorisant le travail des agriculteurs otages de l'agro-industrie et on ne peut pas leur en vouloir pour ça, ce secteur s'étant jeté sur eux et leur faible scolarisation afin de complètement les lobotomiser.

Si les causes de leur détresse qu'ils exposent est artificielle, sémantique matraquée par l'agro-industrie, leur détresse elle est réelle, profonde et particulièrement émouvante quand on les connaît. J'ai assisté il y a plusieurs années à la scène déchirante d'un paysan qui n'arrivait pas à réparer son tracteur et qui hurlait de désespoir de plus en plus, pleurant et insultant ce mauvais sort, avec son fils de dix ans qui jouait à quelques mètres de lui et qui comme l'éponge qu'est un enfant, écoutait tout.

Que de souffrances dans le seul nom de quelques milliardaires totalement aliénés par leur cupidité.
Réponse de le 06/12/2019 à 10:16 :
J'avais cru lire que les coopératives donnaient des objectifs de production aux agriculteurs et les produits qui vont avec pour y arriver (peut-être pour profiter de "leur faible scolarisation" [mes cousins normands étaient un peu scolarisés, celui qui a fait des études est parti en grande ville]), un peu comme les éleveurs de poulets "mous" par 10 000 qui sont "prestataires de service" en recevant les poussins, la nourriture (composition taupe sécrète) et produits de traitement ("santé"), sauf que ça rapporte peu même avec de tels nombres. Un éleveur faisant du poulet label rouge gagnant 1 euro par bête n'a pas besoin d'une course à la quantité, et aux maladies concentrationnaires qui peuvent se manifester et qu'il faut prévenir par traitement généralisé..
Chez Lec* une fois, une dame disait, au rayon poulet, qu'elle en prenait du pas cher parce qu'ils étaient nombreux, est-ce une raison ? 4,95€/kg le label rouge c'est sans doute trop onéreux (les jeunes, ça dévore).
J'ai parfois l'impression que le bio c'est le "de dans le temps" [production, prix] mais quand j'étais jeune vers 1960-65, je ne connaissais pas les prix, juste que c'était précieux, la "bouffe". :-)
Réponse de le 06/12/2019 à 15:10 :
"La notion de libre arbitre a été inventée par les classes dirigeantes." Nietzsche

Si on veut sauver le monde il faut s'adresser à la classe dirigeante même si elle est bien conditionnée elle aussi, la classe productrice elle n'a pas le choix. Les gens sont paramétrés artificiellement certes mais également naturellement à obéir à une classe dirigeante. Attendre donc que les producteurs consommateurs sauvent le monde est de l'ignorance totale dont on peut même douter d'une intention cachée tellement c'est stupide.
a écrit le 06/12/2019 à 9:43 :
L'echelon européen me fais toujours rire! Tout devrait venir d'en haut mais rien n'est fait si ce n'est d'handicaper des solutions pérennes venant du local pour maintenir une uniformisation dans son "em pire"!

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