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Incendies 2022 : comprendre la dynamique des feux en Europe grâce aux « pyrorégions »

Luiz Felipe Galizia, François Pimont, Julien Ruffault, Renaud Barbero et Thomas Curt

Publié le 02 novembre 2022 à 09:10

Un incendie entraine des evacuations dans le nord de la californie

Photo d'illustration

FRED GREAVES

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ANALYSE. Au niveau des feux, l’année 2022 se situe dans la fourchette historique et n’est pas « sans précédent », contrairement à l’impression relayée par de nombreux médias. Par Luiz Felipe Galizia, Inrae; François Pimont, Inrae; Julien Ruffault, Inrae; Renaud Barbero, Inrae et Thomas Curt, Inrae

En Europe, la saison des feux 2022 a été largement médiatisée et, dans plusieurs pays, la surface brûlée a été considérée comme « sans précédent ». Mais pour la plupart, ces analyses ne suffisent pas à étayer de telles conclusions.

Quelques mois après ces événements, grâce à des données homogènes sur le climat et les feux de forêt, nous pouvons recontextualiser ces feux de l'été 2022 : en convoquant des événements passés et en analysant comment le changement climatique pourrait modifier l'activité de tels événements dans le futur.

D'où viennent les données de surfaces brûlées ?

Parmi les analyses présentées dans les médias, nombre reposent sur la base de données EFFIS (pour European Forest Fire Information System).

Cette base de données collecte les surfaces brûlées à partir de sources différentes (satellites, inventaires nationaux), mais souffre de biais majeurs, notamment des changements de procédure dans la collecte des données au cours du temps afin d'en améliorer la qualité. Ces biais entravent l'analyse des tendances sur le long terme ou l'analyse d'une année spécifique telle que 2022.

Les données issues des satellites sont souvent utilisées pour examiner les feux à l'échelle d'un continent en raison de leur cohérence spatiale et temporelle. Cependant, il est important de reconnaître que ces données sous-estiment l'activité des feux, en particulier ceux inférieurs à 100 hectares qui échappent à la détection des satellites. En revanche, les données sont homogènes à la fois dans le temps et l'espace, ce qui permet d'établir des comparaisons entre différentes années et différentes régions.

Pour nos travaux, nous utilisons les anomalies thermiques issues des satellites MODIS, disponibles depuis 2001 ; cet indicateur en temps quasi-réel de l'activité des feux est largement utilisé dans la littérature scientifique.

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La saison des feux 2022

En agrégeant les données sur l'Europe et en cumulant les anomalies thermiques depuis le 1er janvier, nous voyons à l'aide du graphe ci-dessous que 2022 se situe au-dessus de la moyenne, mais n'atteint à aucun moment de l'année la valeur maximale observée au cours des deux dernières décennies.

Par exemple, les anomalies thermiques pour les années 2003, 2007, 2012, et 2017 sont largement plus élevées qu'en 2022. À l'échelle européenne, l'année 2022 se situe ainsi dans la fourchette historique et n'est pas « sans précédent », contrairement à l'impression relayée par de nombreux médias.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Anomalies thermiques cumulées à travers l'Europe. Ces anomalies quotidiennes sont issues des capteurs MODIS Terra/Aqua sur la période 2001-2022 (dernière mise à jour le 31 août 2022). Elles constituent un très bon indicateur de l'activité des feux et des surfaces brûlées. L'enveloppe grise correspond à l'écart-type (la dispersion des données par rapport à la moyenne) et les lignes pointillées indiquent les valeurs maximales et minimales au cours de la période historique. Fourni par l'auteur

Quelles sont les causes des feux extrêmes en Europe ?

Rappelons qu'il faut généralement trois facteurs clés pour qu'un feu naisse et se propage :

  • une source d'ignition (en France, 95 % des départs de feux sont liés aux activités humaines) ;
  • la présence de matière combustible (la végétation qui va alimenter le feu) ;
  • la teneur en humidité des végétaux et la vitesse du vent (qui dépendent des conditions météorologiques).

une source d'ignition (en France, 95 % des départs de feux sont liés aux activités humaines) ;

la présence de matière combustible (la végétation qui va alimenter le feu) ;

la teneur en humidité des végétaux et la vitesse du vent (qui dépendent des conditions météorologiques).

L'influence des deux premiers facteurs ne change pas de façon drastique d'une année sur l'autre. En revanche, la variabilité des conditions météorologiques explique en grande partie les changements de surfaces brûlées d'une année sur l'autre.

Les saisons de feux extrêmes sont donc généralement associées à des conditions climatiques chaudes et sèches qui rendent la forêt inflammable. La co-occurrence de ces conditions avec un vent fort peut amplifier le risque incendie.

Ces variables météorologiques peuvent être synthétisées à l'aide de l'indice feu-météo, nommé Fire Weather Index (FWI) et utilisé par les services opérationnels pour mesurer le risque incendie au quotidien.

Quels sont les régimes de feux eu Europe ?

Localement, l'occurrence d'un feu est aléatoire, car celui-ci dépend de facteurs humains, bien souvent imprévisibles. Pour surmonter cette difficulté, les feux sont souvent agrégés à l'échelle d'une région ou d'un pays afin de réduire cette dimension aléatoire.

Mais l'agrégation des feux dans des unités géopolitiques n'est pas forcément la plus pertinente pour examiner un risque naturel. Cela est particulièrement vrai pour les feux en Europe, continent très varié en termes de climat, de végétation et d'activités humaines.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Distribution des « pyrorégions » représentant différentes caractéristiques du feu à travers le continent. Les régions avec plus de 80 % de surface non combustible (surface urbaine et agricole) sont montrées en gris. Fourni par l'auteur

C'est pourquoi le concept de « pyrorégion » permet de mieux comprendre la diversité spatiale du feu. Une pyrorégion présente des caractéristiques similaires telles que la taille des feux, leur fréquence, leur saisonnalité ou encore leur intensité. Ces caractéristiques déterminent au final les impacts du feu sur la végétation et la société ; elles sont souvent utilisées pour mieux comprendre le risque incendie.

Dans une récente étude, nous avons identifié quatre pyrorégions bien distinctes à l'échelle du continent européen.

Par exemple, le sud de la péninsule Ibérique enregistre de grands feux intenses, mais moins fréquents que le nord du Portugal, où la fréquence des incendies et la surface brûlée sont les plus élevées en Europe. Dans les régions montagneuses et traditionnellement pastorales, telles que les Pyrénées, certaines parties des Alpes ou de l'Écosse, la superficie brûlée peut être substantielle, mais provient essentiellement des feux d'hiver ou de printemps (on parle de cool-season fire) qui mettent rarement les écosystèmes en péril.

Bien évidemment, ces pyrorégions ne suivent pas les frontières administratives, écologiques ou climatiques ; elles peuvent être considérées comme un moyen pratique de décrire les régimes de feux dans l'espace, relativement stables à l'échelle des années.

La saison des feux 2022 vue à travers le prisme des pyrorégions

De juin à août 2022, des vagues de chaleur persistantes ont touché certaines parties du Nord-Ouest et du Centre de l'Europe, pulvérisant des records de température et favorisant l'activité des feux.

Dans nos travaux, nous avons agrégé les conditions feu-météo (Fire Weather Index) ainsi que l'activité des feux (mesurés par le nombre d'anomalies thermiques détectées par satellite) à l'échelle des pyrorégions ; nous présentons ci-dessous les écarts à la moyenne.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Anomalies feu-météo et anomalies des feux observés dans chaque pyrorégion. Anomalies (exprimées en pourcentage) dans l'activité des feux (capteurs MODIS Terra/Aqua) et dans l'indice feu-météo, moyennés sur la saison juin-août par rapport à la moyenne historique (2001-2021). Les lignes de régression indiquent la relation linéaire entre l'indice feu-météo et l'activité des feux à l'échelle des pyrorégions. Les pointillés indiquent les conditions normales. Fourni par l'auteur

On peut dire que l'année 2022 est en effet « sans précédent » dans la pyrorégion low-fire prone (la moins touchée par les feux habituellement), avec le plus grand nombre de feux détectés au cours des 20 dernières années ; 2022 arrive en seconde position dans la pyrorégion cool-season fire, généralement soumis à des feux hivernaux. En revanche, l'activité des feux est proche de la normale dans la pyrorégion highly-fire prone dans le sud de l'Europe, la région la plus propice aux feux.

L'occurrence de feux dans des régions historiquement « immunisées » a donc sans doute contribué au battage médiatique au cours de l'été.

Le changement climatique va-t-il modifier ces pyrorégions ?

Les pyrorégions constituent également une base de référence pour simuler les changements futurs des régimes de feux à mesure que la planète se réchauffe.

Dans une autre de nos études, en cours d'évaluation, nous montrons une augmentation de l'activité des feux sur l'ensemble du continent sous l'effet du réchauffement, conformément aux données de travaux précédents.

Par exemple, nos résultats indiquent une augmentation supérieure de 50 % des surfaces brûlées dans le nord de la péninsule ibérique, au-delà d'un réchauffement planétaire de 2 °C. Outre la superficie brûlée, notre analyse révèle également une forte augmentation de la fréquence et de l'intensité des feux ainsi qu'un allongement de la saison des feux, ce qui modifiera par conséquent les régimes de feux actuels.

Ces changements conduiront à une extension spatiale des pyrorégions les plus favorables aux feux dans le sud de l'Europe, avec des extensions de l'ordre de 50 % à 130 % dans le cadre d'un réchauffement global de 2 à 4 °C.

Dans un second scénario que nous étudions, l'augmentation de la surface brûlée, de l'intensité des feux et de l'allongement de la saison à risque de trois mois supplémentaires dans certaines parties des Balkans, du nord du Portugal, de l'Italie et du sud de la France pourraient mettre en défaut les capacités nationales de lutte contre les incendies.

Cette extension spatiale de la zone à risque pourrait également avoir des répercussions sociales et écologiques importantes en l'absence de mesure d'atténuation ou d'adaptation.

Enfin, la déprise agricole et l'abandon de certaines pratiques traditionnelles, comme l'élevage extensif, augmentent dans le sud de l'Europe la surface forestière et la quantité de biomasse disponible pour le feu. Ce phénomène, conjugué à l'étalement urbain et au développement des interfaces habitat-forêt, ne manquera pas d'amplifier notre vulnérabilité aux incendies.

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Par Luiz Felipe Galizia, PhD, Inrae ; François Pimont, Ingénieur de recherche, spécialiste des incendies de forêts, Inrae ; Julien Ruffault, Chercheur postdoctoral sur les incendies de forêts, Inrae ; Renaud Barbero, Chercheur en climatologie, Inrae et Thomas Curt, Directeur de recherche en risque incendie de forêts, Inrae.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Luiz Felipe Galizia, François Pimont, Julien Ruffault, Renaud Barbero et Thomas Curt

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