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Innovation planifiée versus innovation de rupture

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 10 octobre 2018 à 06:15

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Une véritable innovation surgit comme une solution à un problème étudié en profondeur et en prenant en compte un grand nombre de paramètres. Plusieurs exemples récents montrent que cette démarche est loin d'être suivie. Ce qui aboutit à des échecs caricaturaux et des coûts élevés. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC.

Qu'est-ce qui pourrait rapprocher le ministère de l'Education nationale et le patron de Tesla, Elon Musk? Au printemps dernier, ce dernier a admis que la production de la Tesla 3 dans l'usine de Freemont aux Etats-Unis était bien en dessous du rythme attendu en raison d'une robotisation excessive et d'un déficit de travailleurs humains.De son côté, le ministère de l'Education nationale vient d'abandonner un projet de longue date, SIRHEN, un logiciel supposé capable de gérer la paye de tout le personnel du ministère, logiciel qui n'a jamais fonctionné correctement mais qui a englouti quelques dizaines de millions d'euros. Par ailleurs, le ministère de la Défense persévère à gaspiller l'argent du contribuable avec une histoire similaire de logiciel ultime et de résultats très décevants. Elon Musk de son côté paye la lenteur de sa chaîne de production sur-robotisée en se faisant prendre de vitesse par les firmes historiques comme Jaguar dont les S.U.V. électriques arrivent déjà sur le marché.

Nécessité systémique

Ces trois histoires illustrent par l'absurde ce que sont la nature de l'innovation et sa caricature planifiée. L'innovation vraie procède d'une nécessité systémique créée par un environnement concurrentiel. Qu'elle soit une innovation de produit ou de process, elle est une réponse à la pression concurrentielle qui impose aux firmes de découvrir le produit où la façon de produire qui va servir au mieux les consommateurs et la société. En revanche, la caricature d'innovation provient la plupart du temps d'une décision de dirigeants à l'ego surdimensionné et relève de la volonté de puissance. Planifier de « moderniser », que cela soit de décider de robotiser complètement une chaîne de production ou de confier à un super-logiciel sophistiqué la paye des collaborateurs, sans égard pour les coûts et la faisabilité, sans étude comparative sur les solutions alternatives est tout sauf une décision efficace. Il s'agit de se voir si moderne en son miroir et absolument pas de servir au mieux le consommateur ou le citoyen. Une innovation surgit comme une solution à un problème étudié en profondeur et compte tenu d'un grand nombre de paramètres. Cela ne peut être décidé à priori. Il est courant de tomber dans le piège de l'innovation planifiée lorsque le dirigeant veut vendre une belle image de lui-même. Les grandes modes du moment, transformation digitale, intelligence artificielle, big data, blockchain sont imposées par le dirigeant à ses équipes, puis présentées dans des power points chatoyants, allégés des détails déplaisants qui feraient apparaître la solution comme exorbitante.

L'expérience du consommateur

Le consommateur est souvent amené à faire l'expérience désagréable d'être confronté à ce type d'innovations planifiées et peu efficaces. Aéroport de Paris, en charge d'un des aéroports accusés de générer le plus d'attente pour les voyageurs, a porté son attention sur une automatisation censée faciliter la vie du voyageur mais qui au contraire l'a exaspéré encore plus. L'automatisation du dépôt des bagages à Roissy a généré des files interminables de voyageurs au bord de la crise de nerfs, perplexes devant l'écran, mis en demeure d'imprimer eux-mêmes leurs étiquettes de bagages, scanner les dits-bagages, pour enfin les poser eux-mêmes sur le tapis de chargement. De la même façon, le nouveau système électronique de vérification automatique des passeports - PARAFE -, lorsqu'il fonctionne, n'assure un rythme de passage plus rapide que celui des fonctionnaires de police uniquement lorsque ceux-ci sont sérieusement en sous-effectif.

Il s'agit moins d'une obsession de l'idée originale que d'une volonté de ne pas passer pour un dinosaure voué à l'extinction. C'est ainsi qu'il y a une course permanente au rattrapage sur les thèmes vus comme indispensables au masque du dinosaure permettant de remettre à plus tard une remise en cause réelle et une régénération de l'entreprise. Ces vingt dernières années ont vu passer les trains de la responsabilité sociale de l'entreprise, du développement soutenable, de la délocalisation en Chine, de l'investissement en Grèce et des produits titrisés complexes, les années récentes voient passer le cloud, les crypto monnaies, l'intelligence artificielle.

Les grands plans des gouvernements

Bien que l'innovation ne se décrète pas, les gouvernements persistent à lancer des grands plans de percées technologiques. Le dernier en date est le plan Macron pour développer l'intelligence artificielle en France, présentée comme l'équivalent de l'électricité ou de la machine à vapeur. Ce plan présente les caractéristiques générales de l'innovation planifiée destinée à échouer. Un constat de prise de retard, une volonté de ne pas devenir un dinosaure, un discours volontariste et un budget. La probabilité de succès de ce genre de plan est bien sûr nulle. L'argent supplémentaire ira aux intermédiaires et clients institutionnels habituels qui ont déjà amplement fait la preuve qu'ils savaient dépenser mais certainement pas amener sur le marché et dans la vie des firmes et des consommateurs des solutions qui fonctionnent.

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S'il peut être exact que l'intelligence artificielle est potentiellement une rupture technologique majeure, que peut faire un bon gouvernement pour que le pays prenne le bon virage ? Il peut et doit faire sa part, et uniquement sa part, qui est la mise en place d'un bon écosystème et la mise en place de la bonne réglementation. L'Etat n'est pas relégué à un rôle secondaire, au contraire il est affirmé dans sa place, qui n'est pas centrale, mais qui est un élément indispensable du tout que constitue la société. Ce qui manque à la France, et dont les Etats-Unis, et spécifiquement la Silicon Valley, sont pourvus c'est l'écosystème de startups et de venture capital. Si le gouvernement veut des percées en intelligence artificielle, il doit faciliter la création, le financement et la fiscalité des startups avec la réglementation appropriée. Il doit également prendre en charge et développer les infrastructures publiques requises.

Pillés par les Américains

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L'élément le plus raisonnable du plan Macron est la prise de conscience que les instituts publics de recherche français étaient pillés par les Américains qui offrent des incitations autrement plus intéressantes. Le plan se propose de lever l'obstacle le plus ridiculement arriéré qui est la limite d'âge des chercheurs et offre une possibilité de doublement de rémunération pour les chercheurs de qualité.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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