L’alliance des télécoms européennes face à la "softwarisation" du réseau

OPINION. Alors que le cloud et le logiciel promettent de révolutionner l’industrie des télécoms, les équipementiers et opérateurs du Vieux Continent tentent de s’allier dans ce domaine, pour ne pas dépendre, à terme, des solutions américaines. (*) Par Yves Gassot, Senior Advisor EY.

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Yves Gassot, Senior Advisor EY.
Yves Gassot, Senior Advisor EY. (Crédits : DR)

Les dirigeants des principaux opérateurs de télécoms européens viennent d'adresser un courrier à la Commission européenne pour l'alerter sur le retard que risque de prendre l'Europe dans un domaine stratégique du secteur défini par la notion d'Open Radio Network. Une thématique qui a déjà donné lieu, en juin, à la signature d'un accord de partenariat entre les principaux opérateurs européens. Avant d'expliciter cette notion, il convient d'élargir la perspective. Jusqu'à récemment les GAFA  semblaient avoir construit leur écrasante domination sur des plateformes visant avant tout les consommateurs. Aujourd'hui, en parlant d'hyperscalers, on met l'accent sur l'irrésistible domination qu'exercent AWS (Amazon Web Services), Microsoft et Google dans le domaine du cloud, c'est-à-dire dans la forme désormais dominante des marchés de l'informatique et donc de la transformation numérique dans tous les secteurs de l'économie.

Autrement dit, l'idée - que nous avons partagée - que l'Europe avait perdu la première bataille mais que, forte de ses atouts dans l'industrie manufacturière (avionique, automobile...) et l'industrie des services, elle pourrait rebondir quand on entrerait dans le dur de la transition numérique, est devenue plus fragile. Heureusement, une prise de conscience est en cours.

En seconde série, il existe des entreprises du cloud en Europe avec un réel potentiel de croissance qu'il faut reconnaître et soutenir. Un PIIEC (projet important d'intérêt européen commun) consacré aux technologies cloud a même été engagé au mois d'octobre dernier, à la suite de ceux consacrés aux batteries, à l'hydrogène, à la santé, à la micro-électronique. Mais revenons aux télécoms.

Les réseaux vont migrer vers le cloud

Jusqu'alors, les équipements de télécoms, largement numérisés, ont su rester relativement à l'écart du phénomène de virtualisation qui a conduit à la domination, aujourd'hui, des architectures cloud (privées, publiques et, le plus souvent, hybrides) au sein des systèmes informatiques des entreprises. Mais les choses changent sous l'effet de la volonté des États-Unis de contrer Huawei et de revenir sur le marché des équipements télécoms, forts de leurs atouts dans le cloud, le logiciel et l'intelligence artificielle.

Très schématiquement, les réseaux vont progressivement migrer à leur tour vers le cloud en se "désintégrant", c'est-à-dire en séparant le hardware -qui va se banaliser- des logiciels et des applications réunis sur des plateformes réparties dans le "nuage". Les opérateurs peuvent espérer de cette ouverture une plus grande flexibilité, et aussi des économies de coûts si cela s'accompagne d'une réelle normalisation permettant l'interopérabilité des matériels et logiciels, et donc la diversification des fournisseurs, et de nouveaux modèles de mutualisation entre opérateurs.

Ce sont ces enjeux appliqués à la partie radio des réseaux mobiles qui sont contenus dans les travaux de normalisation, les tests et les premiers investissements réalisés sous l'expression Open Radio Network (O-RAN).

Le risque peut être évalué à l'aune des deux champions européens du secteur des équipements que sont Ericsson et Nokia. Sachant que le chinois Huawei est aujourd'hui largement mis sur la touche dans les pays occidentaux.

Nokia et Ericsson ne sont pas naturellement moteurs de cette ouverture de leurs marchés, tout en s'y préparant et en conservant de très sérieux atouts pour évoluer en trouvant leur place.

Mais, plus fondamentalement, les opérateurs qui commercialisent tous aujourd'hui auprès de leurs clients Entreprise les clouds publics ou hybrides, en s'appuyant sur les logiciels des trois hyperscaler,s vont se retrouver de plus en plus souvent face aux offres des leaders du cloud avec leurs atouts propres (la taille, les standards hybrides pour AWS, les suites logicielles pour Microsoft, l'analyse de données et l'intelligence artificielle pour Google) pour automatiser leurs réseaux et gérer les relations avec leurs clients.

Une alliance à approfondir pour les opérateurs européens

On voit même que leur offre de cloud "souverain", pour être crédible, passe aujourd'hui par des partenariats avec Microsoft (Orange) ou Google (DT). Idem pour l'edge computing qui propose aux entreprises des solutions de traitement au plus près pour les applications sensibles à la latence.

La stratégie des opérateurs est délicate. Ils ne peuvent ignorer les compétences, le poids des standards des hyperscalers. Ils peuvent répartir leurs partenariats pour éviter les dangers d'un rapport de force par trop inégal même si les risques de lock-in demeurent. Certes, un certain nombre de nouvelles sociétés sont apparues et sont des partenaires des tests ou des premiers pas de la virtualisation de leurs réseaux. On regrettera qu'elles soient peu souvent européennes et on craindra qu'elles soient avalées par les géants du cloud à l'instar de Metaswitch et Affirmed Networks intégrés aujourd'hui à Microsoft.

Voilà ce qui justifie le soutien demandé par les opérateurs européens pour approfondir leur alliance, leurs travaux de normalisation et maîtriser leur avenir dans un contexte où le plus grand nombre a pu, durant la pandémie, percevoir l'importance des réseaux. Nos marchés européens sont sans doute restés trop morcelés, les investissements considérables engagés dans la période (fibre, 5G) s'accompagnent d'une trop faible rentabilité pour les opérateurs, comme l'a récemment déclaré le directeur général de Vodafone, pour ne pas trouver là l'occasion d'une politique européenne efficace.

Il reste à savoir si ce que les opérateurs n'ont pas obtenu en matière d'assouplissement des règles de concurrence pour consolider le marché, pourrait être en partie contrebalancé par une véritable alliance soutenue par les aides des pouvoirs publics à travers un PIIEC.

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Commentaires 2
à écrit le 04/12/2021 à 14:15
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Mr Gassot ancien Pdt d’un « think tank » largement financé par les opérateurs est videmment prêt à leur manger dans la main, malgré tous les dégâts qu’ils ont fait à l’écosystème numérique en Europe. D’abord, il serait bon d’apprendre la terminologie...

à écrit le 03/12/2021 à 14:08
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En effet on est encore très loin du compte or si au 19 ème siècle le retard européen envers les états unis était léger à porter, de siècles cumulés en évolution numérique exponentielle passant par un déclin européen assumé et entretenu ce retard semb...

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