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« L'extrême confusion des esprits » (Brice Teinturier, politologue et directeur général délégué d’Ipsos en France)

Brice Teinturier

Publié le 07 janvier 2024 à 04:24

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© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

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Trois mois après l’attaque du Hamas contre Israël, le politologue Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos en France, analyse les profonds bouleversements politiques qui en résultent en France. L’événement « est un formidable accélérateur de la nouvelle trahison des clercs », explique-t-il.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont fait basculer le monde dans une autre ère, sans que l'on en prenne sur le moment toute la mesure. Le 7 octobre 2023 est d'une même nature. Le 11-Septembre était un meurtre de masse soigneusement préparé avec un objectif clair, sidérer le monde et lui envoyer le signal de la vulnérabilité totale de la première puissance mondiale. Le 7 octobre est tout aussi soigneusement préparé, vise également à terroriser, à montrer la vulnérabilité d'Israël, à provoquer une riposte d'ampleur suscitant la réprobation dans le plus de pays possibles et à enrayer tout processus de rapprochement avec des pays arabes considéré par le Hamas comme se faisant au détriment de la question palestinienne. Dans un cas cependant, le meurtre de masse se fait à distance. Dans l'autre, le 7 octobre nous confronte à un nouveau paroxysme de l'horreur et de la terreur, tant l'acharnement dans la destruction humaine de civils, le viol, la tuerie de bébés, d'enfants et de vieillards, la profanation des cadavres se font au corps à corps, dans la jubilation de leurs auteurs et la mise en scène filmée et organisée du massacre.

D'ores et déjà, malgré la complexité de cet évènement qu'il faudra continuer d'étudier, le 7 octobre révèle 3 dimensions.

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Distinguer les faits

Tout d'abord, l'extrême confusion des esprits. Pas celle des auteurs de ce pogrom, qui savaient très bien ce qu'ils faisaient et pourquoi, mais d'une partie importante du monde politique français, des médias et de la société, qui ne parviennent plus, ou ne veulent plus, distinguer les faits. Ceux-ci sont pourtant têtus : c'est bien le Hamas qui a provoqué cette tuerie et pris des civils de tous âges en otage. La riposte de Tsahal est une réaction de défense à cet évènement. Dans un premier temps, elle a été perçue comme légitime. Puis progressivement, au fur et à mesure de la violence des bombardements sur Gaza, les commentaires ont changé. Il y eut d'abord le refus des principaux dirigeants de la France Insoumise de qualifier de terroristes les attentats du 7 octobre. On cherche ce qu'il faudrait comme acte pour qu'ils reconnaissent ce terme comme adéquat...

Mais très vite s'est aussi mise en place une autre rhétorique, au-delà de la France Insoumise et du NPA : les évènements du 7 octobre sont « devenus un prétexte », a écrit le Premier secrétaire du PS.  Les mots ont un sens. Prétexte : « raison apparente qu'on met en avant pour cacher le véritable motif d'une manière d'agir ». La riposte n'était donc pas à l'origine un prétexte mais elle l'est devenue ! Au fil de ses déclarations, Olivier Faure - mais il est loin d'être le seul -, a ainsi mis en avant un principe d'équivalence. D'un côté, il a fermement et clairement condamné le Hamas et l'antisémitisme. De l'autre, il n'a cessé de mettre sur le quasi même plan la riposte d'Israël et l'attaque du Hamas, déclarant que « la barbarie ne peut appeler la barbarie en retour », que « la riposte est devenue vengeance », évoquant le « massacre du peuple palestinien » et taxant de « distinctions pseudo-intellectuelles honteuses » celle consistant à dire qu'on « ne peut pas comparer le fait d'avoir tué des enfants délibérément en attaquant comme le fait le Hamas et le fait de les tuer involontairement en se défendant comme le fait Israël », énoncée notamment par Caroline Fourest - une évidence et une distinction typiquement kantienne, lequel doit sans doute être aussi un pseudo intellectuel.

D'autres équivalences ont été mises en avant et notamment, le fameux « tous les morts se valent », très entendu dans les interviews sous une forme affirmative ou interrogative lorsqu'il s'agissait de tancer une position jugée trop pro-israélienne. Eh bien non, contrairement à ce prêt à penser, tous les morts ne se valent pas ! Non, la mort d'un enfant et celle d'une personne de 90 ans n'a pas la même signification. La mort d'un nazi et celle d'un juif ou d'un tzigane gazé à Auschwitz non plus. Le terme de génocide a également circulé, comme si tel était l'objectif d'Israël, ce qui relève là d'une double perversion : sur le fond mais aussi, évidemment, par retournement du stigmate, les juifs ayant été les victimes d'un des plus grands génocides de l'histoire contemporaine. Ce chiasme avait été repéré dès les années 80 par Pierre-André Taguieff lorsque les Palestiniens d'aujourd'hui étaient, déjà, comparés aux juifs d'hier, ce qui signifiait, bien entendu, que les Israéliens d'aujourd'hui sont les nazis d'hier. Confusion, glissement et perversion donc. Car soyons clair, ce qui se passe à Gaza est évidemment insoutenable. Il est tout aussi avéré que le processus de colonisation d'Israël, notamment en Cisjordanie, est un phénomène bien réel, indéfendable, d'une gravité totale, destructeur, orchestré par Benjamin Netanyahou et revendiqué par lui et les plus extrémistes de son gouvernement - mais contesté par des pans entiers de la société israélienne.

Mais en faire l'origine des attentats du 7 octobre ou l'utiliser pour poser une équivalence entre cet évènement et les bombardements à Gaza est soit le signe d'une confusion absolue des esprits - il suffit de lire la charte du Hamas qui prône dès l'origine la destruction des juifs d'Israël, ne reconnaît pas cet État et veut instaurer un Etat islamique de la rivière, le Jourdain, à la mer -, soit d'une infamie. Confusion enfin - mais il y en a tant d'autres qu'il faudrait décrire- chez une partie des Français juifs eux-mêmes qui, oubliant les éléments constitutifs de la création du Front National, refusant de voir ce qu'est toujours une partie de l'entourage de Marine Le Pen ou de responsables qu'elle refuse de désavouer, confondant le problème, réel, de l'islamisme radical et l'existence de millions de Français musulmans qui n'ont rien à voir avec lui, voient en elle un nouvel allié. Un mouvement de bascule vers l'extrême droite difficile à quantifier, déjà entamé avec Eric Zemmour lors de la présidentielle et qui se poursuit à l'occasion de ces évènements.

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L'antisémitisme qui sommeille en France

Le deuxième révélateur ou catalyseur des évènements issu du 7 octobre est la profondeur de l'antisémitisme qui sommeille en France, jamais disparu, toujours là et qui s'est à nouveau libéré. Les enquêtes d'opinion menées depuis plusieurs années montrent qu'un noyau de 10% environ d'antisémites perdure en France, plus marqué chez les sympathisants du RN et en légère progression chez ceux de la France Insoumise. Mais autour de ce noyau gravite une seconde couronne qui pèse entre 30 et 35% des Français. Il s'agit de ceux qui partagent non pas un ou deux, voire trois stéréotypes négatifs sur les juifs mais 6, 7 ou davantage, par exemple sur les juifs et l'argent, les juifs et le pouvoir, la double allégeance des juifs à Israël et à la France, les juifs comme communauté homogène et soudée, etc. Ce faisant, ils témoignent d'une pensée structurée, organisée, traversée par la plupart des schémas qui imprègnent l'imaginaire anti-juif. Au cœur de cet imaginaire, il y a notamment la question du pouvoir supposé des juifs et celle d'Israël. Deux éléments qui, dans un moment politique où certains attisent la polarisation et où le conspirationnisme progresse, pourraient s'amplifier. Notamment quand on prend en compte un autre phénomène tout aussi profond, celui de l'apathie de la société française. 180 000 participants à la manifestation du 12 novembre pour la République et contre l'antisémitisme, après les attentats du 7 octobre et une flambée d'actes antisémites en France, c'est, personne n'a osé le dire, dramatiquement peu. Surtout quand on prend en considération le nombre, impossible à savoir, de Français juifs qui défilaient et l'absence massive de jeunes. A fortiori enfin quand des otages Français juifs étaient et sont encore entre les mains du Hamas. Une indifférence qui rappelle les 60% de Français qui considéraient que le départ de nombreux Français juifs en Israël ou au Canada, après les attentats de 2015, n'était ni une bonne, ni une mauvaise chose. Déjà, une indifférence glaçante.

L'évolution de LFI et du RN

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Le troisième révélateur du 7 octobre concerne l'évolution de la France Insoumise et du Rassemblement national. Jean-Luc Mélenchon met en place une grille de lecture des évènements de type dominant-dominé. Les Israéliens sont des colonisateurs dominants. Les Palestiniens des dominés et des victimes. Et le Hamas, dans ces conditions, la branche armée d'un mouvement de résistance plutôt qu'une organisation terroriste. A l'opposé mais en réalité pas si loin, le RN participe à la manifestation contre l'antisémitisme et se pose en défenseur de la laïcité, rempart contre l'islamisme radical et ami des juifs. Occasion unique d'un renversement absolu. Dans les deux cas, une grille de lecture ultra simplifiée où deux camps symbolisant le Bien et le Mal s'affrontent. Les Français, qui en ont vu d'autres, ne s'y trompent pas : 46% estiment que les propos de Jean-Luc Mélenchon et de certains dirigeants de la France Insoumise « vont au-delà de la critique d'Israël, sont antisémites et attisent l'antisémitisme au sein de la population », 35% estiment qu'ils « ne sont pas directement antisémites mais contribuent, dans les arguments utilisés pour critiquer Israël, à attiser l'antisémitisme au sein de la population » et 18% seulement qu'ils « ne sont pas antisémites et expriment simplement une critique de l'action d'Israël ». Sur le RN, 59% estiment que Jean-Marie Le Pen était antisémite, 11% seulement qu'il ne l'était pas, 30% déclarent ne pas savoir. Et 66% considèrent, après que Jordan Bardella a déclaré que selon lui, Jean-Marie Le Pen n'était pas antisémite, que cela montre que « malgré ses dénégations, le RN reste profondément marqué par l'antisémitisme ». Il reste que si les Français ne sont pas totalement dupes de ces grilles de lecture, elles opèrent à la marge. Chez les LR notamment, où 42% pensent maintenant que le RN n'est pas antisémite et dans une bonne partie de la gauche qui, tout en considérant que le Hamas est une organisation terroriste, intègre de plus en plus la grille de lecture dominant / dominé.

Le 7 octobre, au-delà de l'horreur dont il est porteur, est bien un formidable accélérateur de la confusion ambiante et de la nouvelle trahison des clercs.

Brice Teinturier

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