Le retour bienvenu de l'investissement public

 |   |  1242  mots
(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
Les politiques d'investissement public des pays en développement ont été fortement critiquées pour leur inefficacité. Mais, bien ciblées, elles restent efficaces. Et l'Amérique du Nord comme l'Europe de l'Ouest en auraient bien besoin, aussi. Par Dani Rodrik, Professeur d'économie politique internationale, Harvard

L'idée que les investissements publics dans les infrastructures (routes, barrages, centrales électriques, etc.), sont un moteur indispensable de croissance économique a toujours été présente chez les décideurs des pays pauvres. Elle était également à l'œuvre dans les premiers programmes d'aide au développement qui ont fait suite à la Seconde Mondiale, lorsque la Banque mondiale et les donateurs bilatéraux ont canalisé des ressources vers les pays nouvellement indépendants pour financer des projets à grande échelle. C'est cette même idée qui motive la nouvelle Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) dirigée par la Chine, qui entend réduire un écart d'infrastructure de la région de 8.000 milliards de dollars.

 Priorité au privé depuis les années 70, retour au public en 2016?

Mais, depuis les années 1970, les économistes ont conseillé aux décideurs de minimiser l'importance du secteur public, du capital physique et des infrastructures, pour mieux donner la priorité aux marchés privés, au capital humain (compétences et formation), ainsi qu'aux réformes en matière de gouvernance et d'institutions. De toute évidence, cela a eu pour effet de transformer les stratégies de développement.

L'heure est peut-être venue de revoir ce changement. Si l'on examine les pays qui, malgré le renforcement des vents contraires de l'économie mondiale bénéficient toujours d'une croissance très rapide, on s'aperçoit qu'une grande partie de cette réussite peut être mise au crédit des investissements publics.

 Une success story éthiopienne, grâce à l'investissement public

En Afrique, l'Éthiopie est la plus étonnante success story de la dernière décennie. Son économie a connu une croissance annuelle moyenne de plus de 10% depuis 2004, qui s'est traduite par une importante réduction de la pauvreté et par de meilleurs résultats dans le domaine de la santé publique. Le pays, pauvre en ressources, n'a pas bénéficié des booms des matières premières, contrairement à une grande partie de ses pairs continentaux. La libéralisation économique et les réformes structurelles, du type généralement recommandé par la Banque mondiale et par d'autres bailleurs de fonds, n'ont pas joué non plus un grand rôle.

Au lieu de cela, la croissance rapide a été le résultat d'une augmentation massive des investissements publics, de 5% du PIB dans les années 1990 à 19% en 2011 : soit le troisième taux le plus élevé du monde. Le gouvernement éthiopien s'est livré à une frénésie de dépenses, dans la construction de routes, de chemins de fer, de centrales électriques et dans système de conseil agricole qui a amélioré considérablement la productivité dans les zones rurales, où vivent la plupart des pauvres. Les dépenses ont été partiellement financées par l'aide étrangère et en partie par des politiques hétérodoxes (comme la répression financière) en canalisant l'épargne privée vers le gouvernement.

En Inde, une croissance soutenue par la sphère publique...

En Inde, la croissance rapide est également soutenue par une augmentation substantielle des investissements, qui se situent actuellement à environ un tiers du PIB. Une grande partie de cette augmentation provient de sources privées, ce qui témoigne d'une détente progressive des entraves qui pesaient sur le secteur des entreprises depuis le début des années 1980. Mais le secteur public continue de jouer un rôle important. Le gouvernement a dû intervenir suite à l'échec des investissements privés et de la croissance des salaires nominaux au cours des dernières années.

Ces derniers temps, ce sont bien les investissements publics qui aident à maintenir la dynamique de croissance de l'Inde. « Je pense que les deux secteurs qui freinent l'économie sont les investissements privés et les exportations, déclare le Conseiller économique en Chef du gouvernement, Arvind Subramanian. Voilà pourquoi (...) les investissements publics vont combler cet écart. »

 ... tout comme en Bolivie

Si l'on se tourne vers l'Amérique latine, la Bolivie est l'un des rares exportateurs de minerai qui a réussi à éviter le sort des autres pays face au ralentissement actuel du cours des matières premières. La croissance annuelle du PIB a sans douté été supérieure à 4% en 2015, dans une région où la production globale est en baisse (de 0,3%, selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international). Une grande partie de cela a à voir avec les investissements publics, que le Président Evo Morales considère comme le moteur de l'économie bolivienne. De 2005 à 2014, le total des investissements publics a plus que doublé par rapport au revenu national de 6% à 13% et le gouvernement a l'intention de faire augmenter ce taux au cours des prochaines années.

 Des politiques qui peuvent mal tourner

Nous savons que bien trop souvent la hausse des investissements publics, tout comme le boom des matières premières, tournent mal. Les retombées économiques et sociales diminuent et l'argent se tarit, ce qui ouvre ainsi la voie à une crise de la dette. Une étude récente du FMI estime qu'après quelques premiers effets positifs, la plupart des efforts en investissements publics faiblissent.

Mais cela dépend beaucoup des conditions locales. Les investissements publics peuvent améliorer la productivité d'une économie pendant une période de temps considérable, pouvant aller jusqu'à une décennie ou davantage, comme dans le cas de l'Éthiopie. Cela peut également catalyser les investissements privés : des études montrent que cela s'est produit en Inde ces dernières années.

L'Amérique du Nord et l'Europe auraient tout intérêt à investir

Les avantages potentiels des investissements publics ne se limitent pas aux pays en développement. En fait, aujourd'hui, ce sont peut-être les économies avancées d'Amérique du Nord et d'Europe occidentale qui ont le plus à gagner de la montée en puissance des investissements publics nationaux. Au lendemain de la Grande récession, il existe de nombreuses possibilités pour que ces économies fassent des dépenses publiques supplémentaires à bon escient : pour accroître la demande et l'emploi, pour restaurer l'effritement des infrastructures et pour stimuler la recherche et le développement, en particulier dans les technologies vertes.

Ces arguments sont généralement contrés dans les débats politiques par des objections liées à l'équilibre budgétaire et à la stabilité macroéconomique. Mais les investissements publics sont différents des autres types de dépenses publiques, comme les dépenses relatives dans les salaires du secteur public ou dans les prestations sociales. Les investissements publics servent à accumuler des avoirs, plutôt qu'à les consommer. Tant que le rendement de ces avoirs dépasse le coût des fonds, les investissements publics renforcent en fait le bilan des Etats.

Nous ne savons pas comment les expériences de l'Éthiopie, de l'Inde et de la Bolivie vont se terminer. La prudence est donc de mise avant que l'on puisse extrapoler à partir du cas de ces pays vers d'autres cas. Néanmoins, tous les trois sont des exemples prouvant que d'autres pays, y compris les pays développés, ont tout intérêt à examiner de près cette option dans leur recherche de stratégies de croissance viables, dans un environnement économique mondial de plus en plus hostile.

Dani Rodrik, Professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université d'Harvard, auteur de Economics Rules: The Rights and Wrongs of the Dismal Science. © Project Syndicate 1995-2016

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 18/01/2016 à 10:00 :
En voilà une bien mauvaise idée. On croule sous le coût induit de ce que l'état a imposé, couche après couche de réglementation, de taxes, de conciliabules inutiles pour faire vivre des concepts totalement dépassés. Quelle est donc la part aujourd'hui de l'économie qui n'est justifiée que par les obligations réglementaires ainsi crées? Est-elle créatrice de valeur? Non bien entendu. On croit parer au plus pressé, mais on ne fait que s'enfoncer. Jusqu'au moment où par un basculement systémique il n'y aura plus personne pour prendre le risque de s'installer, risquer un capital devenu rare, payer deux ou trois fois plus que le voisin pour des soins de qualité inférieure avec pour seule justification la différence de statut.
Il n'est pas d'exemple de processus de ce genre qui n'ait pas été perverti par des considérations politiques. Regardez les fameux grands stades. Sur quelle logique économique sont-ils bâtis? Quel intérêt serviront-ils? L'argent ne se divise pas. La dépense future imposée pour payer l'investissement improductif ou imposé d'aujourd'hui sera une autre dépense ou un autre investissement qui ne sera pas fait.
a écrit le 18/01/2016 à 9:37 :
Toujours le même problème, tout le monde à une idée précise de ce que doit faire les États pour soutenir la croissance mondiale qui à mon avis également est indispensable mais personne pour demander ouvertement la fermeture des paradis fiscaux qui soustrait des centaines de milliards de financement à ces mêmes États.

La schizophrénie n'est pas une bonne méthode pour faire fructifier l'économie.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :