Pouvoir d'achat : l'Etat plutôt que les entreprises ?

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La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd'hui, l'État plutôt que les entreprises sur la question du pouvoir d'achat ?

C'est l'une des singularités du mouvement des gilets jaunes : pour obtenir une hausse de leur pouvoir d'achat, ils ont choisi de cibler l'État et les taxes plutôt que les patrons et les salaires. Quant au gouvernement, il a pris très soin de ne pas bouger le Smic stricto sensu, concentrant l'effort sur la prime d'activité, complément public de la rémunération privée et invitant les entreprises, qui le peuvent, à octroyer une prime exceptionnelle défiscalisée et sans charges sociales. N'y a-t-il donc aucune marge de manœuvre du côté des entreprises pour augmenter les salaires ? Pour le déterminer il faut revenir au cœur même de la machine à créer du pouvoir d'achat salarial, en d'autres termes les gains de productivité, c'est-à-dire le surplus entre la valeur d'une production au regard des moyens mis en œuvre pour l'obtenir (qu'ils soient humains, énergétiques ou matériels) et le partage des fruits de la croissance entre salaires et profits.

Partage équitable des fruits de la croissance

Passage obligé de l'augmentation du pouvoir d'achat la croissance de productivité plafonne depuis la fin de la grande récession autour de 1% alors qu'elle était encore supérieure à 1,6% pendant les deux décennies précédentes et de près  de 4% durant l'âge d'or des années 70 jusqu'en 1985. Les gains de productivité augmentent peu et il est difficile d'envisager qu'il en soit autrement à court terme. Les moyens d'action pour inverser la tendance s'inscrivent en effet dans un temps longs et c'est quasiment mission impossible de rapidement améliorer les compétences de la population active, de moderniser le capital des entreprises et de réindustrialiser le pays.

Autre levier pour améliorer les conditions des salariées, rééquilibrer le partage des richesses au sein des entreprises en augmentant la part de la rémunération du travail. Le partage de la valeur ajoutée fait l'objet d'une abondante littérature et le diagnostic global dépend pour beaucoup du champ plus ou moins agrégé sur lequel l'indicateur est construit. Le plus simple et le plus robuste consiste à suivre les variations de la part des rémunérations dans la valeur ajoutée brute dégagées par les sociétés non-financières, c'est-à-dire la part des salaires y compris les contributions sociales et les impôts dont l'assiette est la masse salariale. Ce champ, qui exclut les sociétés financières et les entrepreneurs individuels couvre environ 50% du PIB. De 2000 à 2007, la part du travail fluctue autour d'un niveau relativement stable à 62,5%. Elle augmente de près de 4 points avec la crise, signe que les entreprises n'ont pas pu parfaitement s'ajuster et qu'elles ont aussi fait le dos rond pour conserver les compétences en attendant la reprise. La part des rémunérations baisse ensuite de 2,5 points environ entre 2013 et 2015 pour se stabiliser autour de 63% soit un niveau légèrement supérieur à celui d'avant crise et cela malgré les larges transferts, comme le CICE ou le « pacte de responsabilité », qui ont été déployés dans l'intervalle en faveur des entreprises. L'idée d'un partage inéquitable des fruits de la croissance est ainsi démentie par les faits. Le coût d'un salarié à en moyenne progressé plus vite que la productivité.

Redistribution entre salariés, une déformation inquiétante

Cela ne veut pas pour autant dire que les chefs d'entreprise ne peuvent pas agir, car si l'enveloppe globale de la hausse des salaires est sous forte contrainte, sa répartition entre salariés montre une déformation inquiétante : entre 2012 et 2015 dernière année disponible, la hausse des salaires nets a été nettement plus rapide en haut de l'échelle qu'en bas. Elle s'étend de 2,5% pour le 1er décile jusqu'à 5,5% pour les deux plus hauts déciles en passant par 3,9% pour le salaire net médian. En valeurs absolues, c'est encore plus impressionnant avec une augmentation de 29 euros pour les plus mal lotis, jusqu'à 191 pour les 10% les plus favorisés, soit un rapport de 1 à 6,5 fois. En allant encore plus loin et en se concentrant seulement sur les 1%, la hausse atteint 369 euros, un rapport de 1 à 12,5.

C'est une réalité, le socle de la situation financière des sociétés non financières s'est dégradé par rapport à l'avant-crise et les entreprises ne peuvent pas distribuer plus à leurs salariés au risque de mettre en péril leur pérennité et l'on comprend mieux pourquoi il est demandé à l'État de prendre le relais. En revanche, son fardeau serait considérablement allégé si une meilleure redistribution entre les salariés était effectuée au sein des entreprises et cela reste bien l'angle mort des revendications actuelles.

 >> Plus de vidéos sur le site Xerfi Canal, le médiateur du monde économique

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