Quel avenir pour la tech en Europe ?

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(Crédits : François Genon)
OPINION. Pour la première fois de son histoire, l'Europe est à la traîne technologiquement parlant. Chef de file jusqu'au tout début du 20e siècle - pensez à l'automobile (Benz, Daimler, FIAT, Peugeot) - et un concurrent sérieux durant la guerre puis les Trente Glorieuses, notamment dans l'aéronautique (Messerschmitt, de Havilland, Rolls Royce), l'électronique (Philips, Thomson) et, plus tard, les télécommunications (Ericsson, Nokia, Siemens), le Vieux Continent semble, aujourd'hui plus que jamais, mériter son sobriquet. Par Sébastien Canderlé, conférencier à Imperial College London (*).

Le leader suprême

Depuis les années 1990, la Silicon Valley et, par extension, Seattle ont une mainmise indiscutable. Qu'il s'agisse de la Big Tech, c'est-à-dire les plates-formes diversifiées des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), ou de la "monotech" de groupes opérant sur une seule verticale (Netflix dans le streaming, Airbnb l'hospitalité, Twitter le microblogage, Uber les transports...), les États-Unis sont les maîtres incontestés des nouvelles technologies.

Les débats, comités et plans européens font foison. Chaque pays se fait le chantre d'initiatives pour stimuler ses pépinières - la France a la Banque Publique d'Investissement; nos voisins transalpins soutiennent le Fondo Strategico Italiano; outre-Manche, l'État sponsorise la British Business Bank, le British Growth Fund et a exprimé l'intention de lancer un fonds souverain malgré un endettement record.

Chaque capitale y va de son projet d'incubation - Paris a Station F, Berlin sa Silicon Allee, Londres son Silicon Roundabout. Toutes ces mesures individuelles, bien que louables, contribuent à un certain émiettement et font pâle figure face aux mastodontes de la Côte Ouest.

Les seuls secteurs où l'Europe a su forger son expertise technique sont ceux considérés comme stratégiques (l'espace, la défense, le nucléaire) ou délaissés par les États-Unis du fait d'une demande domestique limitée (les trains à grande vitesse).

Pourtant, ce qui s'est, jusqu'à présent, avéré impossible aux gouvernements et startuppeurs européens a été réalisé par un pays qui passa une bonne partie du 20e siècle en autarcie quasi totale et ininterrompue. À vrai dire, là est peut être le secret de son succès.

Le challenge

La Chine, avec ses BAT (Baidu, Alibaba, Tencent) ainsi que ses pépites monotech Didi Chuxing, ByteDance et Meituan, est en passe d'instituer une alternative. Comment a-t-elle réussi là où l'Europe a échoué?

L'epire du Milieu a vite appréhendé que, malgré leur dévotion sans partage pour la déréglementation et la libre entreprise, les start-up américaines attendent des autorités locales et fédérales qu'elles mettent la main à la poche.

Amazon, par exemple, a reçu au fil des années près de 3 milliards de dollars de crédits d'impôts de la ville de Seattle au profit de ses dépôts et centres de données. En 2018, le pionnier du commerce en ligne avait lancé une compétition nationale désormais célèbre pour décider où implanter son deuxième siège social, mettant les maires et gouverneurs en concurrence pour savoir lesquels offriraient le plus de carottes fiscales à une entreprise valorisée à 1 trillion de dollars et enregistrant 12,4 milliards de dollars de bénéfices opérationnels cette année-là.

Pareillement, sur la dernière décennie, l'état de Californie a contribué plusieurs milliards de dollars d'aides aux ambitions d'Elon Musk pour Tesla, SolarCity et SpaceX.

C'est Deng Xiaoping qui mit en place les réformes nécessaires dans les années 1980 en permettant l'essor de Zones Économiques Spéciales partiellement défiscalisées. Depuis lors, la Chine développe son écosystème en contrôlant l'accès à ses marchés tout comme, au 19e siècle, les États-Unis protégeaient les leurs des produits européens. Les tarifs McKinley, fixés à 49.5% et introduits en 1890, avaient eu un tel impact qu'ils furent même baptisés le "Napoléon de la protection."

Restrictions douanières - anathème des partisans de la globalisation - et généreuses subventions ont donc permis aux jeunes pousses chinoises d'asseoir leur prédominance dans plusieurs activités. Alibaba, à l'origine un simple ersatz d'Amazon, possède par l'intermédiaire d'Ant Financial l'un des principaux modes de paiement électronique dans le monde: Alipay.

Le laissé-pour-compte

En somme, la Chine a su imposer son capitalisme d'État comme alternative à la version plus sauvage, mais considérablement assistée, d'outre-Atlantique.

Aujourd'hui, parmi les dix plus grosses capitalisations mondiales du secteur technologique, six sont américaines et quatre asiatiques, dont deux chinoises. Cela signifie que le destin industriel de l'Europe ne lui appartient plus.

L'erreur commise, c'est de n'avoir pas remarqué combien la révolution numérique nécessiterait des besoins en financement colossaux. Les dix principales firmes Tech de l'Union européenne justifient d'une valeur boursière équivalent à 8% de leurs homologues américains, alors qu'après l'IPO imminente d'Ant Financial le top 10 chinois en représentera environ un quart. Le Royaume-Uni, incessamment libéré du carcan de Bruxelles et plein d'espoir de reconquête, voit ses dix "champions" peser moins d'un centième des géants américains.

Loin des places boursières, l'Europe ne compte aucune décacorne (startup non cotée, financée par du capital-risque, d'une valeur d'au moins 10 milliards de dollars) quand l'Amérique en compte onze et la Chine six, y compris Bytedance, valorisé à 140 milliards de dollars et propriétaire de TikTok, l'appli qualifiée par Donald Trump de cybermenace.

L'après-Brexit s'annonce douloureux. Le modèle chinois démontre que la meilleure (la seule?) manière de défier les États-Unis, c'est d'adopter une politique de coordination exemplaire et de défendre son territoire. Les Britanniques, grands prêtres du libéralisme économique depuis Adam Smith, ont récemment pris conscience du danger et préparent un projet de loi pour protéger leurs sociétés technologiques des prédateurs étrangers. À voir si cette ligne de conduite fera des émules.

Cela irait bien évidemment à l'encontre des conditions vues comme sine qua non au bon fonctionnement du capitalisme, telle que l'élimination de toute entrave régulatrice. Hors, ayant déjà largement déréglementé leur économie, les États-Unis sont imbattables aux jeux du laisser-faire et de la prise de risque; une attitude qui contraste profondément avec l'idéologie socio-libérale et paternaliste de nombreux pays européens.

Un rôle subalterne

Alors que les États-Unis et la Chine se chamaillent à coups de mesures protectionnistes, l'enjeu est devenu primordial. Si l'Europe souhaite préserver sa souveraineté, entrepreneurs, investisseurs et instances fédérales doivent s'organiser sur un plan réellement supranational. Malheureusement, le plan de relance signé en juillet fait peu de place aux technologies.

Sans sombrer dans le dirigisme économique, ce fédéralisme requière une politique commune de barrières à l'entrée et d'aides publiques à l'innovation et à la création d'entreprises au sein de technopoles à l'échelle continentale. Car si elle ne parvient pas à parer les GAFAM et autres BAT, l'Europe se verra cantonnée dans trois fonctions accessoires :

  • 1/ Celle de sous-traitant, non pas pour produire à bon marché, mais pour adapter les technologies étrangères aux exigences locales;
  • 2/ Celle de débouché commercial, laissant les firmes américaines et chinoises tirer profit de consommateurs sans substituts;
  • 3/ Celle de matière première, soit pour permettre aux innovateurs étrangers de dépouiller les données personnelles des utilisateurs européens, soit pour voir les sociétés de pointe du continent en mal de capitaux servir de cibles d'acquisition.

Bientôt le problème ne sera pas tant que, dans ce match de boxe, l'Europe est dans les cordes; notre continent sera tout bonnement hors du ring, observant les superwelters américains et chinois se battre pour le titre de première puissance technologique du 21e siècle.

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Commentaires
a écrit le 04/09/2020 à 18:51 :
Je me demande bien ce que l'on aura gagné a vivre sous un nationalisme impérial en Europe? Il n'y a que les multinationales pour s'en réjouir!
a écrit le 04/09/2020 à 16:59 :
"observant les superwelters américains et chinois se battre pour le titre de première puissance technologique du 21e siècle"

Sachant que les américains peuvent compter sur les japonais et coréens qui eux ne sont pas à la traîne d'un point de vue technologique, loin de là.

Et pourtant c'était le rôle de l'UE ! Nous convenions tous à faire des sacrifices à nous soumettre à une entité supranationale non démocratique afin justement que notre union puisse nous permettre de rivaliser avec les autres grandes puissances mais c'est exactement l'inverse qu'il s'est produit.

Le consortium européen financier a été construit par ses banques pour ses banques or la technologie ça demande de la recherche et la recherche ça coûte cher et en plus il n'y a aucune certitude de retour d'investissement. De ce fait il s'est vautré dans le dumping fiscal et social ne faisant qu'empêcher toujours plus que ceux qui ont des idées puissent les financer.

Dans Pirates des caraïbes nous voyons des pirates maudits qui sont éternels mais qui petits à petits finissent par intégrer la coque de leur bateau et le bateau lui-même, nos investisseurs ne sont plus que ça, ils intègrent les parois des coffres forts sous terrain de leurs banques Suisses jusqu'à totalement se fondre en eux. Et nos politiciens n'osant jamais ouvrir la porte continue de les engraisser goulûment et exponentiellement sans se demander s'il reste encore au moins un peu de vie là dedans.

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