"Uberisation" de l'économie ? Il faut élargir le débat

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(Crédits : © Sergio Perez / Reuters)
L'arrivée en force de l'économie du partage nous contraint à repenser notre modèle économique et social. Rien ne serait pire que le rejet de ces innovations. Par Cyril Zimmermann, Président de l'ASCEL, Président fondateur de himediagroup

Apparemment, il s'agit d'une anomalie. D'une déstabilisation ponctuelle, émanant d'une poignée d'acteurs singuliers, qu'une loi pourrait juguler. Et le statu quo sera rétabli, pour toujours.
Apparemment, il s'agit d'une nouvelle menace, l'« ubérisation de l'économie », suivant l'expression à la mode, du nom de la célèbre société californienne qui concurrence les entreprises de taxi traditionnelles en mettant le consommateur directement en relation avec les chauffeurs.

Les prémices d'un immense changement de paradigme

Apparemment, selon cette chronique d'une mort annoncée, il y aurait d'un côté des sociétés ayant patiemment construit leur outil de production, renforcé leurs équipes de salariés et leur ancrage territorial, et de l'autre, de nouveaux prédateurs déguisés en moutons (Uber et AirBnB sont les plus connus), qui, sans produire de nouveaux biens ni services, se piqueraient d'organiser, via Internet, l'économie de la prestation de services.
En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes parce que le mouvement est bien plus profond. Nous sommes en train de vivre les prémices d'un immense changement de paradigme, à inscrire dans la série des conséquences de cette révolution numérique que notre élite politique et sociale a du mal à anticiper, à admettre et, par conséquent, à accompagner.

Le modèle traditionnel du salariat remis en cause

Il faut bien avoir à l'esprit que tout franchissement d'une nouvelle frontière technologique implique une évolution générale de notre rapport à la société, au travail, à nous-mêmes. Il est normal que le nouveau paradigme numérique apporte une remise en perspective du modèle traditionnel du travail, le rattachement salarial à un employeur unique, que nous avions fini par prendre pour une norme absolue et définitive.
La révolution numérique, qui progresse par vagues successives depuis une cinquantaine d'années, se traduit forcément par des innovations dans les modes de production. Elle permet désormais une organisation collaborative du travail le plus souvent, ce que Michel Bauwens nomme l'économie P2P, ou « pair-à-pair ». Le développement de logiciels libres et le financement participatif en sont les exemples les plus célèbres. Le modèle alternatif de l'activité indépendante monte en puissance et pourrait devenir la norme. Chacun peut trouver, sur une ou plusieurs places de marché, des commandes, des missions, des projets rémunérés dans lesquels s'impliquer. La technologie le peut, le veut, cela ne s'arrêtera pas par décret. Et rien ne serait plus dommageable que de rester au milieu du gué et de s'arc-bouter sur des situations dites acquises. C'est pourquoi, il faut absolument dépasser une attitude défensive ou cosmétique, et lancer sans tarder une réflexion ouverte sur ce nouvel horizon de notre économie afin de l'accueillir au mieux dans notre paysage.

Bien plus qu'un effet de mode...

Chacun doit bien être convaincu qu'il ne s'agit pas d'un effet de mode, ni d'un phénomène marginal, la dernière lubie de geeks en quête de buzz. Les organisations de ce type se développent à une vitesse exponentielle aujourd'hui partout dans le monde et les moyens financiers qu'elles mettent en jeu sont déjà considérables. Nos mentalités et nos pratiques changeront insensiblement, en même temps bien sûr que nous trouverons les adaptations nécessaires. Nous serons amenés à réviser nos images d'Épinal, à ne pas réduire le travail non salarié à deux caricatures : un luxe de plus pour une élite de nantis ou une forme enjolivée de la précarité. Car il sera tout simplement demain l'un des modes de travail qui épousent parfaitement les potentialités du nouveau paradigme et la traduction d'une d'attente des générations à venir. Ne nous hasardons pas à créer aujourd'hui les rigidités normatives qui nous empêcheraient d'en tirer profit collectivement demain.

Préparer les esprits à une véritable révolution

Épargnons à la France l'une de ces crispations, créatrices de crises à répétition, dont notre conservatisme a le secret. Et prenons garde aux réactions de repli qui suivent les réflexes de rejet, la tentation du protectionnisme qui plongerait notre pays dans un déclin sans précèdent. Ne prenons pas le risque, par manque de lucidité et de prévoyance, de tomber d'un extrême à l'autre, de faire descendre le numérique de « cet excès d'honneur » à « cette indignité », de l'utopie du tout gratuit au fantasme d'un nouvel Eldorado. Préparons au contraire les esprits à cette révolution qui vient et que les grandes économies les plus dynamiques, l'Amérique aujourd'hui, la Chine demain, nous apporteront irrémédiablement. Préparons et anticipons. Tout ce qui pourra permettre d'accueillir et d'accompagner cette révolution sera le bienvenu. Des organisations qui, comme l'ACSEL, aident à faire exister les indispensables débats sur ces mutations qui nous concernent tous, y prendront toute leur part

Cyril Zimmermann
Président de l'ASCEL
Président fondateur de himediagroup

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Commentaires
a écrit le 01/05/2015 à 13:30 :
La Chine ? Pas sûr. Sans une liberté maximale, de tels projets n'aboutiront pas.
a écrit le 30/04/2015 à 16:05 :
Bonjour,
Je pense qu'il convient de nuancer les choses. Il y a certes une économie du partage ou plus exactement une économie collaborative qui est en train de se mettre en place permettant de multiplier les sources de revenu et les opportunités et cela de gré à gré.
Néanmoins cette "économie" s'appuie sur des acteurs traditionnels et des produits par exemple dans le cas d'UBER le principe même est le transport automobile et donc pour cela il reste indispensable d'avoir un smartphone, un GPS, une automobile, une assurance etc ... . Cela ne va donc pas bouleverser l'économie des biens mais plutôt celle des services. De plus dans 10 ans, 1 tout au plus les véhicules de transports seront automatisés et les chauffeurs seront remplacés par des datacenters et des opérateurs à distance donc le travail peu qualifié de chauffeur sera remplacé par un travail très qualifié d’ingénieurs en informatique et par des techniciens de maintenance des véhicule en régie ainsi que des opérateurs de contrôle.
La réalité c'est plutôt que nous assistons à une digitalisation de l'économie via le web, l'automatisation, la robotisation et l'autonomisation des machines et véhicules. De ce fait il va y avoir besoin de moins en moins de bras dans l'économie et beaucoup plus de cerveaux. On le constate déjà dans les usines qui maintiennent des niveaux record de production et ont divisés par 3 voir 4 leur masse salariale en Europe grâce à la robotisation et à la CAO ces 25 dernières années.
L'économie collaborative va prendre son essor avec les Fablab, les imprimantes 3D, la réappropriation des villages de campagnes par les citadins c'est une réalité mais une bonne partie de ces échanges seront non commerciaux, l'autre partie créera des opportunité.
L'ouverture des plans de matériel en open source, de l'open hardware etc est un mouvement de fond qui va à l'encontre des brevets et de la rétention de propriété intellectuelle à des fins mercantile et de captation de clientèle. Le citoyen est engagé sur les 50 prochaines années sur un mouvement de fond dont il est l'acteur et le bénéficiaire principal montrant ainsi les limites de la centralisation du pouvoir des États issus de la fin de la seconde guerre mondiale, pour en arriver à un modèle de démocratie participative ou les lois seraient faite par les citoyens pour les citoyens sans représentation parasitée par des lobbies mercantiles. Le modèle Suisse en mieux :)
Il en va de même pour la création et al culture qui bénéficie des creative commons par exemple.
Les citoyens son n train de récupérer la liberté qu'ils ont cédés aux États à présent vendus au grosses compagnies en refusant tout simplement l’achat et en concevant de plus en plus eux-même ce dont-ils ont besoin ou en réparant leur matériel existant tout en déjouant les mécanismes psychologiques et physique d'obsolescence programmée qui est finalement la base même du capitalisme moderne. Sans quoi il n'y aurait pas de marché récurent.
Une automobile bien conçue ne tombe en panne que tous les 10 ou 15 ans hors la conception même des automobiles aujourd'hui est faite de telle manière que l'on permet à toute une économie de service et de pièce détachée de vivre. Il en va de même pour une ampoule qui bien conçue peut durer plus de 50 ans sans "griller". C'est la fin de ce système qui est en cours donc la fin de l'opportunisme débridée de certaines entreprises sans morales autre que leur porte monnaie. Par contre les entreprises comme xerox qui font de la qualité et du réparable ont trouvé depuis belle lurette un modèle viable, stable et sain.
Réponse de le 03/06/2015 à 11:57 :
Hum pas si sur, que la masse d'emploi se déplace de la production vers l'informatique :
http://www.rslnmag.fr/post/2014/06/16/Kevin-Maney-en-2030-nous-naurons-plus-a-programmer.aspx

Il n'y a qu'a voir les sites comme Wix qui permettent de créer des sites sans toucher à une seule ligne de code, ou encore les Légo Mindstorms ou l'on crée un programme en déplaçant des blocs imagés.
Certes, quelqu'un à codé tout cela, mais maintenance que c'est fait...
a écrit le 30/04/2015 à 11:13 :
L'économie de partage n'a nullement besoin d'intermédiaire, car l'intermédiaire lui, ne partage pas; il abuse de la situation!

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