Jean Caby, Giroptic, Callewaert : enquête sur les aides régionales aux entreprises... liquidées

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(Crédits : DR)
Liquidée en juin, Jean Caby avait bénéficié d'une avance remboursable de la région des Hauts-de-France et de la métropole européenne de Lille pour faire face à des « difficultés passagères ». Ce n'est pas la seule entreprise de la région des Hauts-de-France à avoir bénéficier d'une aide pour finalement cesser son activité.

Une aide d'un million d'euros qui devait « contribuer à un redéploiement industriel ambitieux » de Jean Caby. Le conseil régional des Hauts-de-France et la Métropole européenne de Lille avaient, en effet, accordé chacun une avance remboursable de 500.000 euros au charcutier nordiste. Mais ce sont un million d'euros qui n'auront finalement pas servi la cause de l'emploi puisque l'entreprise Jean Caby a été liquidée fin juin, entraînant la suppression des 232 postes.

« Dans les cas de liquidation judiciaire, l'aide versée ne peut pas être récupérée, mais cela fait partie des risques, nous en sommes conscients », ne cache pas Laura Marzouk, conseillère du président de la Région Xavier Bertrand, en charge des questions économiques régionales. « En l'occurrence, Jean Caby constitue un cas un peu exceptionnel, la liquidation des entreprises aidées reste la minorité », résume la conseillère du conseil régional.

La Métropole européenne de Lille a quand même pris soin de préciser, dans le texte de la clause de remboursement, que l'aide accordée « donnera lieu de plein droit à remboursement immédiat et intégral en cas de cession, qu'elle soit totale ou partielle, ou de liquidation judiciaire prononcée par un tribunal, ainsi qu'en cas de cessation d'activité, de dissolution ou de liquidation amiable de l'entreprise ». Mais dans les faits, cela s'avère difficilement réalisable.

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[La startup lilloise Giroptic développait des caméras permettant de filmer à 360° en haute définition. Elle a mis la clé sous la porte en mars dernier. Crédit : Giroptic]

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Politique ambitieuse

Le conseil régional des Hauts-de-France et la Métropole européenne de Lille se sont, en effet, lancés dans une politique économique ambitieuse, ce qui implique forcément quelques pots cassés. Juste avant Jean Caby, le dépôt de bilan de Giroptic avait fait couler beaucoup d'encre : cette startup lilloise avait été élevée au firmament de la high tech mondiale grâce à sa petite caméra à 360° qui se branchait sur un smartphone et diffusait en direct. Le conseil régional lui avait accordé une avance remboursable de 200.000 euros - qui n'a malheureusement pas suffi à colmater les failles techniques du produit Giroptic, dans un marché hautement concurrentiel.

D'autres entreprises de la région n'ont pas réussi à tenir le cap malgré les aides sollicitées. Cartonnages du Cambrésis, basée à Avesnes-sur-Helpe dans l'Avesnois, fabriquait des emballages pour l'agroalimentaire, le textile ou la cosmétique. Elle avait été soutenue par la Région (200.000 euros), le groupe Finorpa (50.000 euros) et la communauté de communes du Caudrésis-Catésis (30.000 euros) en 2016, mais a déposé le bilan en janvier dernier.

Lire aussi : Giroptic, pionnier des caméras 360°, met la clé sous la porte

Dossiers médiatisés ou pas

Callewaert, spécialiste du décolletage et de l'usinage installé à Neuville-en-Ferrain près de Tourcoing, réalisait des pièces pour le ferroviaire, l'aéronautique, la sidérurgie ou encore l'automobile depuis 1919. Après un redressement judiciaire en 2014, l'entreprise perd un de ses gros clients au Canada. Le conseil régional a alors décidé de lui octroyer une avance remboursable de 150.000 euros, abondée par la Métropole européenne de Lille de 100.000 euros. L'objectif était de sauvegarder 40 emplois, mais le jugement arrêtant le plan de cession est tombé en juin 2017.

Cuir Auto Shop, basé à Villers-Cotterêts, entre Creil et Soissons dans l'Aisne, se présentait comme le spécialiste de la sellerie-garnissage pour les voitures, mais aussi camping-cars, caravaning, bateaux, mobile homes voire même les avions privés. L'entreprise créée en 1994 avait été reprise il y a trois ans. La Région lui a versé 178.000 euros au titre de la formation et de l'aide au recrutement, l'ensemble de l'aide avoisinant les 326.000 euros. En vain, l'entreprise a mis la clef sous la porte en avril dernier.

Et certains en suspens...

Parmi les dossiers plus médiatisés qui ont mobilisé des aides de la Région, certains semblent jouer les équilibristes. Par exemple, l'entreprise Tim, fabricant de cabines d'engins de chantier basé à Quaëdypre, dans l'arrière-pays dunkerquois. Avec sa reprise à la barre du tribunal en juillet 2017, l'industriel américain d'origine bulgare Fil Filipov avait eu la promesse d'une aide de 5,5 millions, versée conjointement par la Région et l'État.

Six mois plus tard, coup de théâtre : Fil Filopov annonce des négociations de vente avec le fabricant français Buisard - qui ont été arrêtées depuis.

« Aujourd'hui, l'entreprise manque clairement de travail et pâtit donc d'un sureffectif : pendant la période de rachat, les clients se sont tournés vers d'autres fournisseurs avec qui ils ont continué de travailler », commente Laura Marzouk.

La question reste donc entière au moment où la Région verse la troisième tranche de son prêt de 3,5 millions. « L'État n'a toujours pas versé les 2 millions restant, jugeant la situation de l'entreprise difficile ».

Il faut rappeler qu'en septembre 2017, l'un des principaux clients de Tim, Caterpillar Transmissions France, filiale du constructeur américain d'engins de chantier Caterpillar, fermait son site de Monchy-le-Preux, près d'Arras, comptant 67 salariés. En 2014, l'agrandissement de 3.000 m² moyennant 5,5 millions d'investissement avait obtenu 10% d'aides provenant de l'État, de l'Europe et de la Région. À l'époque, le constructeur avait fait miroiter des embauches, qui n'ont finalement jamais été concrétisées.

Parmi les autres dossiers brûlants où la Région est intervenue, une entreprise attend encore d'être fixée sur son sort le 26 septembre prochain au tribunal. Trois offres a priori « sérieuses » ont été formulées pour la reprise de l'aciérie Ascoval de Saint-Saulve (Nord), non comprise dans le périmètre de reprise d'Ascometal par Schmolz & Bickenbach (S&B). À la suite des négociations avec le ministre en personne, le groupe suisse s'était engagé à maintenir un niveau de commandes suffisant pour que l'aciérie puisse encore tenir pendant un an, le temps de trouver un repreneur. Sachant qu'en 2016, Ascoval avait bénéficié d'une avance remboursable de 14 millions d'euros.

« Deux des repreneurs solliciteraient une aide de la région, sachant que les Hauts-de-France ont déjà versé deux millions d'euros il y a six mois lors des négociations », note Laura Marzouk.

Tioxide a remboursé

Concernant Whirpool à Amiens, qui avait également fait la une de l'actualité en pleine campagne électorale présidentielle, on ne sait toujours pas si l'entreprise américaine qui a délocalisé en Pologne a remboursé le CICE (Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi). Le patron picard Nicolas Decayeux, qui a repris 174 salariés pour sa nouvelle activité de fabrication de casiers réfrigérés intelligents, avait bénéficié d'une quinzaine de millions d'euros versés par Whirpool et l'État. Début juillet, la Région vient de voter l'octroi d'une aide de 337.000 euros pour former les salariés à leurs nouveaux métiers.

Pour Tioxide à Calais, propriété du groupe Huntsma, la Région avait demandé le remboursement du trop-perçu de subventions de 14 millions d'euros qui devait financer le déplacement d'un tuyau d'évacuation des effluents à la mer, afin de lancer les travaux d'agrandissement du port de Calais.

Un peu avant, c'était l'État qui versait 1,2 million pour la création d'une unité de production de sulfate, abondés de 12,4 millions d'euros par l'Agence de l'eau Artois-Picardie. Une fois n'est pas coutume, toutes ces sommes ont aujourd'hui été remboursées.

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Le deuxième naufrage autour de SeaFrance

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EUROTUNNEL OBTIENT LE FEU VERT DE L'AUTORITÉ DE LA CONCURRENCE SUR SEAFRANCE

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À la suite de la fermeture de SeaFrance, la SNCF, actionnaire ultra-majoritaire de la compagnie maritime, avait signé une convention de revitalisation du territoire via sa filiale de développement économique. SNCF Développement avait mobilisé de gros moyens pour le Calaisis, avec pour objectif d'aider à la création de 400 emplois en trois ans sur le territoire. Sauf qu'aujourd'hui, cinq des startups créées, qui ambitionnaient de créer 135 emplois, n'ont pas survécu. Et surtout, la promesse de l'incubateur Tektos et ses centaines d'emplois s'est envolée.

En effet, à l'époque, l'américain John Lewis était arrivé avec un projet d'incubateur et la promesse de créer 250 emplois. En avril 2013, on inaugurait à grand renfort de superlatifs l'arrivée de Dojo Channel, la filiale de la pépinière d'entreprises parisienne Dojo Boost, alors financée par SNCF Développement et Cap Calaisis. Devenue Tektos et ayant empoché 600.000 euros, John Lewis a plié bagage sans crier gare, estimant ne plus avoir la confiance des élus et se sentant mis à l'écart des autres projets du numérique de la ville, indiquait le journal Nord Littoral.

« Nous avons pris des risques, car c'est justement notre métier », commente Frédéric Badina, directeur du développement territorial chez SNCF Développement. « Il faut regarder le positif. Nous avons favorisé la création de 401 CDI : par exemple, la startup OneCub (qui a mis au point un outil permettant aux internautes de réutiliser leurs données dans n'importe quel service en ligne, Ndlr), est très prometteuse ».

Aux dernières nouvelles, OneCub avait effectivement tapé dans l'œil de Facebook et de la galaxie Mulliez.

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Par Gaëtane Deljurie, 
correspondante de La Tribune pour la région Hauts-de-France

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Commentaires
a écrit le 27/08/2018 à 9:14 :
le pret a des entreprises en difficulte devraient constituer a eux seuls ' de facto' une caution personnelle et solidaire des elus et des fonctionnaires impliques dans le dossier........ bizarrement ils seraient plus prudents et liraient les bilans, au lieu de jeter l'argent qui n'est pas a eux par la fenetre........
on rappelle ra au passage que ca existe deja pour le prive, donc ca ne serait qu'une extension d'un priincipe juridique ancre...
Réponse de le 31/08/2018 à 15:16 :
ce que vous dites est st...le secteur publique n ' a pas la culture du risque...ce n ' est pas son objet.
de plus votre méconnaissance de recrutement de ce secteur est patent:les conseillers économiques des entités territoriales ( villes, département région sont de droits privés/des sociétés privées donc pas fonctionnaire....

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