Cloud : les jeunes de la tech demandent à l'Etat d'arrêter de privilégier les Gafam

Une dizaine de jeunes ingénieurs de moins de 35 ans, travaillant pour des fleurons du cloud français, appellent dans une tribune le gouvernement à revenir sur sa nouvelle doctrine cloud en abandonnant son prisme "pro-Gafam". Surtout, ils appellent l'Etat à faire confiance aux "jeunes entreprises" et aux "jeunes talents" français pour relever le défi technique et économique d'un "cloud de confiance". Un enjeu tech pour 2022 ?
Sylvain Rolland

6 mn

(Crédits : <small>DR</small>)

La grogne n'en finit pas de monter contre la nouvelle doctrine cloud du gouvernement...au point de devenir un enjeu de mobilisation de la jeunesse. Après avoir déclenché l'ire de la plupart des entreprises françaises du secteur et de la sénatrice Catherine Morin-Desailly, la prochaine génération d'ingénieurs et d'entrepreneurs s'y met aussi. Dans une tribune publiée le 28 juin sur le site du Monde, une dizaine de jeunes ingénieurs, issus de la plupart des grandes écoles hexagonales (INSA, Telecom Paris, Centrale...) et tous de moins de 35 ans, déplorent "l'incapacité des pouvoirs publics à faire confiance aux jeunes entreprises de la tech française" et la tendance du gouvernement à "préférer les Gafam",  c'est-à-dire les géants du Net américains notamment Google, Amazon et Microsoft.

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Le gouvernement interpellé par sa jeunesse

Dans le texte, les signataires demandent carrément au gouvernement de revoir fissa sa copie en repensant sa stratégie nationale sur le cloud de fond en comble. Leur principale revendication : développer la filière française du cloud plutôt que de recourir à des technologies américaines sous licence.

"Nous demandons un plan de développement et de déploiement du cloud à base de technologies libres, préférentiellement européennes, accompagné d'objectifs et de points d'étape clairs. Les compétences, les technologies et les offres commerciales sont là, éveillées, prêtes à être mobilisées pour servir l'ambition française. Au gouvernement de la replacer au bon niveau. Ce projet de cloud souverain est une opportunité unique de le démontrer."

Effectivement, le gouvernement a présenté le 17 mai dernier une nouvelle doctrine cloud quelque peu paradoxale. Au nom de la "souveraineté numérique", l'Etat créé un label "Cloud de confiance", accordé à des entreprises françaises et hébergées en France, ce qui constituerait une protection contre le droit extra-territorial américain (le Cloud Act et la loi Fisa), tout en autorisant l'emploi de "technologies étrangères sous licences", c'est-à-dire celles des leaders du marché et notamment de Microsoft et de Google.

Ce faisant, le gouvernement fait preuve, selon lui, de réalisme économique sans sacrifier la souveraineté nationale : il acte la domination américaine sur le marché du cloud et la supériorité de leurs technologies, tout en trouvant un moyen, d'après lui, de protéger les organisations et entreprises françaises des risques liés à l'utilisation de technologies étrangères, notamment l'espionnage.

Et c'est par ce tour de passe-passe que les technologies de Microsoft ont été choisies par Orange et Capgemini comme base technique pour leur coentreprise baptisée Bleu, qui répond à ces critères. Annoncée 10 jours après la stratégie de l'Etat, Bleu a obtenu le soutien du gouvernement. Le secrétaire d'Etat à la Transition numérique, Cédric O, a même incité les organisations françaises -publiques et privées-, ainsi que les entreprises et y compris les startups, à recourir à ce genre de solutions.

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Le réalisme économique de l'Etat contesté par les acteurs français du cloud

Dans la tribune, les signataires contestent l'argument selon lequel la France aurait déjà perdu la bataille du cloud, et que son retard serait irrattrapable si on veut que les entreprises et organisations françaises accélèrent leur transformation numérique et gagnent en agilité et en compétitivité dans la course mondiale.

A en croire le ministre, la France et l'Europe seraient démunies de moyens humains et technologiques en matière de cloud. Ce serait ignorer les acteurs du cloud français tels OVHcloud, Clever Cloud, 3DS Outscale, Scaleway, Oodrive, Rapid.Space ou Ikoula. Ces entreprises d'excellence emploient aujourd'hui plusieurs milliers de personnes, ont trouvé clientèle chez près de la moitié du CAC 40, et gagnent la confiance d'un nombre croissant d'acteurs en France et en Europe", rappellent les signataires.

Mais l'argument principal des signataires, qui constitue un angle d'attaque original, est celui de la mobilisation de la jeunesse française face aux défis technologiques du XXIè siècle. Les signataires ne veulent pas que les entreprises françaises du cloud deviennent "simples revendeurs de solutions étrangères" :

Disons-le tout net : nous, jeunes développeurs et développeuses travaillant dans le numérique, ne nous résoudrons pas à servir d'agents du service après-vente d'entreprises étrangères : #DontKillFrenchTech. Et après quoi : réduire à peau de chagrin la R&D numérique européenne au profit de systèmes et logiciels propriétaires vendus par des puissances étrangères ? Abandonner Ariane, pour l'américain SpaceX ? Est-ce là la vision de la « souveraineté technologique » française et européenne ?

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Galvaniser la jeunesse grâce à l'ambition technologique

Dénonçant une "position schizophrène" de l'Etat, les signataires déplorent à demi-mots que cette initiative qui s'apparente, selon eux, à un renoncement, revienne à faire fuir les talents français. Ils appellent ainsi le gouvernement à "galvaniser la jeunesse technique française, et avec elle l'ensemble des acteurs du numérique en France qui ont fait le choix d'y rester par amour de leur profession et de leur pays".

Quelle sera la réponse de l'Etat à ce cri de la jeunesse technique ? Droit dans ses bottes, le gouvernement assume sa nouvelle doctrine cloud ainsi que le paradoxe d'une souveraineté française largement fondée sur des technologies américaines. L'argument du réalisme économique a la dent dure. "Les solutions françaises ont beaucoup de qualités mais ne sont pas au même niveau : c'est parce que le cloud américain Azure de Microsoft permet d'activer des algorithmes d'IA que ne permettaient pas les entreprises françaises qu'il a été choisi pour le Health Data Hub", rappelle Godefroy de Bentzmann, le président du syndicat Syntec Numérique.

Quoi qu'il en soit, nul doute que la stratégie "cloud de confiance", qui divise fortement le milieu du numérique français, sera un coup de canif dans la relation jusqu'alors idyllique d'Emmanuel Macron avec le monde de la tech. Et, peut-être, un enjeu pour l'élection présidentielle de 2022 pour le secteur.

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Sylvain Rolland

6 mn

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Commentaires 19
à écrit le 29/06/2021 à 15:18
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C'est une excellente initiative pour éveiller les consciences. Je pense qu'il faut aussi que ces mêmes jeunes utilisent et fassent la promotion autour d'eux des services européens dans leur vie privée (deezer/spotify, mailo, opera, whaller, treebal, ...

à écrit le 29/06/2021 à 6:01
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Ils sont gentils.... Ils proposent quoi exactement ? A part bien sur demamder des milliards ? Google, amazon microsoft ont commencés dans des garages à développer leurs solutions. Il faut etre réaliste, si demain une société ou l'état leur dise...

à écrit le 29/06/2021 à 5:50
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Si je peux me permettre. Jeunes ingenieurs, vous croyez en votre avenir professionnel ? Alors ficelez votre paquetage et filez vous vendre ailleurs. La France vous fera vegeter, n'en attendez rien. Les USA, sont tres attractifs, l'Asie aussi. Les pa...

le 29/06/2021 à 15:34
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et en plus en vous barrant vous accelererez l effondrement de ce systeme debile qui pontionne a mort les jeunes pour choyer les boomers (secu+retraite)

le 29/06/2021 à 18:20
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C'est marrant mais tous les super génies de l'informatique français qui sont déjà parti à l'étranger, reviennent systématiquement dans l'hexagone car ils ont découvert qu'un français à l'étranger c'est avant tout un étranger auquel on proposera un...

à écrit le 29/06/2021 à 1:04
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On imagine que ce sont les lobbyistes d'OVH qui leur ont soufflé l'idée et qui ont rédigé le projet ;-)

à écrit le 28/06/2021 à 21:40
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La French Tech subventionnée veut des contrats publics malgré son incapacité notable à gérer des projets d'envergure... Pour ma part, je ne ressens aucune culpabilité à financer Microsoft au regard de l'état de la culture technologique française...

à écrit le 28/06/2021 à 20:22
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Eh bien ! 10 ingénieurs anonymes qui ne sont pas content. Sacré truc. Il fallait bien un article dans La Tribune On se demande bien comment ces 10 personnes lambda ont bien pu avoir droit à une tribune dans le monde !

le 29/06/2021 à 15:37
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c est ce que tous le monde disais le 18 juin 1940 : un obscur general n est pas content et parle de continuer une guerre perdue.

à écrit le 28/06/2021 à 19:28
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Le gvt soutient les gafam car Cédric a reçu des commissions discrètes juteuses en échange des marchés des cloud auprès desdts gafam et sociétés américaines

à écrit le 28/06/2021 à 18:49
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10 ingenieurs naifs, petris de bonnes intention, mais qui ne connaissent rien a la vie, sauf l'ingenierie........la vie est cruelle , parfois, quand on decouvre comment elle fonctionne et ou sont les contraintes......... regardez, maduro a mis son fi...

à écrit le 28/06/2021 à 18:37
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Pour rappel le cloud Amazon le plus important, fonctionne avec un système Français :" DOCKER" de Solomon Hykes qui n'avait pas trouvé de financement en France à part des tracasseries administratives . Ils sont jeunes et naïf ,ils pensent que l'État...

le 28/06/2021 à 19:32
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AWS tourne sous docker ? :) j'y travaille et oui nous avons des offres qui font tourner des containers (Fargate, EKS), dont Docker, mais cela s'arrête là. TOUS les autres CSP fournissent les mêmes offres. Néanmoins, bien d'accord sur la chute de Dock...

à écrit le 28/06/2021 à 17:51
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Macron est transhumaniste, les Gafam sont transhumanistes. Voilà. Et en plus certains d'entre eux ont financé sa campagne. Ça vaut bien un petit retour d'ascenseur

le 28/06/2021 à 18:24
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Oui un très grand complot !!! La bêtise gouverne ce monde, c'est le règne de l'opinion... Essayez de creuser un jour, de ne pas lire que les titres des articles mais de croiser les idées des uns et des autres... Je suis le premier à être contre ce...

le 28/06/2021 à 20:40
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Ben voila, et ils mettent des micro-puces 5G dans les vaccins anti-covid pour pouvoir etre connecté n'importe quand et a notre insu au cloud AWS. Franchement; vous croyez qu'on peut deployer une stack aussi riche qu'AWS avec qq ingenieurs bourrés de...

le 29/06/2021 à 13:16
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Logique Macron est un young leader ,il va donc privilégier les Gafam.Officiellement, l’objectif est de favoriser le dialogue franco-américain. En réalité, il s’agit de bien faire comprendre aux futurs décideurs français — entrepreneurs, responsables ...

le 29/06/2021 à 16:21
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Réponse à Idefix : qui vous parle de complot ? Il s'agit de philosophie et d'histoire contemporaines , de sociologie et d'économie. Je sais bien que le déni est une forme de protection. Mais bon, si vous me dites, comme apparemment beaucoup d'autres...

à écrit le 28/06/2021 à 17:46
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On les comprend c'est totalement dévalorisant et démotivant tandis qu'essayer de générer, d'inventer des alternatives serait bien plus passionnant, d'autant que nos dirigeants n'essayent même pas de s'associer aux GAFAM sur des idées qui permettraien...

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