La Tribune

Makers, pro-amateurs, consom'acteurs... de qui parle-t-on ?

Photo Creative Commons - crédit Scott Beale
Fabien Eychenne  |   -  1446  mots
Quand on observe les pratiques de la fabrication personnelle, une foule de néologismes désignent les différents niveaux de contribution des usagers, comme s'il était besoin de les distinguer précisément. Effectivement, l'innovation portée par les utilisateurs intervient à plusieurs niveaux et degrés de l'innovation... D'où le besoin d'en dresser une taxonomie pour mieux éclairer l'innovation ascendante.

Nous allons, dans ce blog, aborder des modèles d'innovation émergents, parfois à contre-courant des pratiques classiques d'une innovation linéaire. Dans ce billet, nous souhaitons développer un "lexique" des termes que nous utiliserons de façon récurrente. Il s'agit ici, de s'intéresser à l'innovation ascendante, une innovation conçue par les consommateurs eux-mêmes ainsi que de caractériser ces innovateurs du quotidien.

Eric Von Hippel dans son ouvrage Democratizing Innovation (ouvrage publié dans une licence libre téléchargeable en ligne ) s'est attaché à expliquer le processus d'innovation menée par les utilisateurs. Selon Von Hippel, nous avons toujours pensé que les entreprises produisaient de nouveaux produits pour les consommateurs, ces consommateurs étant uniquement des acheteurs passifs consommant lesdits produits. Pourtant, de nombreuses recherches depuis une dizaine d'années montrent que les consommateurs eux-mêmes sont à l'origine de nombreuses innovations. Dans une publication récente Von Hippel, en s'appuyant sur plusieurs enquêtes internationales menées en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et au Japon, montre qu'une part non négligeable de l'innovation est produite par ces "consommateurs-innovateurs".


Comment innove-t-on ?

Dans les trois pays analysés, la figure de ces innovateurs est assez proche. Il s'agit en majorité d'hommes dont le niveau d'éducation est élevé et ayant suivi des cursus techniques. Ces innovateurs par leurs pratiques, passions et hobby atteignent des niveaux de compétences professionnels (on parle de "professionnel amateur") leur permettant de développer de nouveaux produits.

Ces innovations apparaissent d'abord dans des marchés de niche, dans lesquels les entreprises n'auraient pas investi du fait de l'étroitesse du marché. L'exemple du surf ou du skateboard sont emblématiques. Le skateboard a été inventé par des enfants pour leur propre utilisation en clouant des roues de patin à roulettes sur une planche. C'est également le cas dans les instruments scientifiques pour lesquels Von Hippel estime que 77% des innovations viennent des utilisateurs. Lorsque l'inventeur du coeur et poumon artificiel, le docteur John Heyman Gibbon, approche des industriels pour leur proposer d'en fabriquer,

leur première réponse est négative

, les industriels arguant d'un marché trop petit et n'ayant pas encore les compétences pour les réaliser. Heyman-Gibbon les développa finalement lui-même avant de les vendre commercialement et que les industriels du secteur s'y intéressent.


Qui sont les innovateurs ?

La majorité de ces innovations intéressent dans un premier temps uniquement leur propre créateur, voire les communautés dans lesquelles ils se placent. Von Hippel rappelle que la communauté des surfers dans les années 70 n'était composée que de gens qui fabriquaient leurs propres planches. Cette communauté a développé de nombreuses innovations qui se sont ensuite diffusées plus largement à d'autres sports nautiques, et en particulier les windsurfers. Généralement, la conception, les modifications et innovations inventées par les premiers utilisateurs ne sont pas protégées ce qui permet une diffusion et une adaptation rapide. Aujourd'hui, les outils numériques (sites web, blogs, sites collaboratifs...) permettent une diffusion encore plus rapide. D'ailleurs, la vitesse de diffusion de ces innovations ainsi que leur niveau d'appropriation offrent aux industriels des outils pour mieux estimer la taille du marché potentiel. En d'autres termes, les innovateurs non seulement développent de nouveaux innovations et produits, mais également des données précieuses en terme de marketing pour un industriel capable de les collecter.

Enfin, lorsque le marché et la diffusion ont atteint un niveau acceptable, c'est d'abord les petites entreprises et start-ups qui vont produire et vendre ces nouveaux produits. Si le marché atteint une taille suffisante, de plus grandes entreprises souvent via des acquisitions vont contribuer à élargir cette diffusion initiale. Ces entreprises, même si elles n'ont pas développé ces nouveaux produits, vont y apporter à leur tour des modifications, de nouvelles intégrations, les rendant plus fiables, plus simples ou plus faciles à utiliser.

Si ce processus est aujourd'hui analysé et bien décrit, Von Hippel, lors d'une

intervention au Berkman Center

et dont InternetActu a publié

un compte-rendu

montre que la paternité de ces produits et innovations est rapidement diluée et oubliée. Il prend l'exemple d'un passionné d'escalade qui ajouta une lanière à son piolet suite à une mauvaise expérience en montagne. Cet alpiniste dont l'innovation se retrouve aujourd'hui sur tous les piolets n'a jamais été crédité par l'industrie.

"Autre exemple : l'irrigation à pivot central qui façonne les paysages agricoles de tout l'ouest des Etats-Unis. C'est un modèle d'irrigation qui est beaucoup plus efficace que la mise en place de canaux ou de tuyaux... La production agricole est centrée autour d'un puits et un tuyau roulant irrigue de manière circulaire le champ. Cette technique a été imaginée par des agriculteurs et est maintenant largement utilisée de par le monde. Pourtant, si vous demandez aux sociétés qui fabriquent ces systèmes qui les a inventés, elles vous diront que c'est leur création. Si vous leur montrez une photo de ces premiers systèmes, elles vous diront : "mais vous auriez dû voir leurs soudures !"

 

La matrice des natures d'innovateurs

Pour qualifier et nommer ces innovateurs, de nombreux termes sont aujourd'hui employés. Nous en dressons ci-dessous une matrice pour vous aider à vous y retrouver. Peut-être ajouter les termes dans une autre police. Mettre une majuscule à Créateur et Consommateur.

 

 

- Artisan (sphère bleu) : Travailleur indépendant, qui justifie d'une qualification professionnelle et d'une immatriculation au répertoire des métiers pour l'exercice, à son propre compte, d'une activité manuelle (Définition du Larousse).

- Consom'acteur

(

prosumer

) (sphère rouge) : Néologisme utilisé par le futurologue

Alvin Toffler

dans son ouvrage

The third wave

(1980) pour décrire le brouillage entre les notions de consommateurs et de producteurs durant la troisième révolution industrielle. Cette théorie des "

vagues de développement

" fait suite aux annonces de la fin de l'ère industrielle dans les années 70 et généralise la critique faite de "l'audience passive" développée par Hoggart et Barthes.

- Pro-Amateur (Proam) (sphère verte) . Le terme "proam" contraction de "professionnel amateur" est apparu plus récemment et a été popularisé par Charles Leadbeater en 2004 dans l'ouvrage The Pro-Am Revolution. Il s'appuie sur les nouvelles pratiques numériques accompagnant le web 2.0 développées par des "amateurs" dont les compétences et connaissances, de par leur pratiques, s'approchaient de celles professionnelles.

- Bricodeur (hacker) (sphère mauve): Dans son acceptation actuelle, le hacker, plus qu'un pirate, est avant tout un bricoleur ou plus précisément un "bricodeur" (car c'est sur le code qu'il travaille). C'est une personne qui aime explorer les possibilités techniques des systèmes d'information pour en tester les limites, les améliorer, en détourner les usages, etc.

- Faiseur (maker) (sphère jaune) : Popularisé par la revue Make Magazine (une publication O'Reilly Media, 2005), les "makers" sont le pendant des bricodeurs dans le "monde physique". Ce sont des passionnés (Hobbyists) qui s'intéressent à des projets autour des technologies, de la science en détournant, bricolant, et en créant des produits et autres objets par eux-mêmes. Si ces pratiques ne sont pas nouvelles, l'irruption de l'internet et des sites de publication collaboratifs a permis de faciliter la rencontre entre les makers en constituant des communautés actives.

- Bricoleur(DIYer) : La traduction de "DIY'er" en Français n'est pas évidente. Le bricoleur, dans le dictionnaire Larousse peut revêtir une connotation péjorative "Personne qui fait grossièrement et rapidement un travail" alors que celle-ci n'est pas présente dans le dictionnaire Oxford "the activity of decorating, building, and making fixtures and repairs at home by oneself rather than employing a professional" Nous utiliserons néanmoins ce terme de "bricoleur" pour englober l'ensemble de ces amateurs "non professionnels".


Si on regarde la matrice proposée, on se rend compte que ces termes recouvrent des réalités de fabrication différentes, selon qu'elles sont plutôt numériques ou physiques. Et des formes de participation différentes, selon l'activité ou la passivité des utilisateurs. Ce début de classification selon la nature des contributions des utilisateurs souligne bien la diversité de leurs interventions. Elles circonscrivent des réalités et des pratiques qui ont entre elles de notables différences. Peut-être faudrait-il les regarder sous un autre angle, comme le suggère Von Hippel : selon le stade d'avancement des innovations et leur niveau de maturation industrielle et commerciale par exemple. En attendant, cette diversité terminologique montre bien la diversité des formes et des moyens d'interventions des utilisateurs dans la chaîne de l'innovation. C'est certainement ce que souligne cette esquisse de taxonomie.

 

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