En Afrique, JokkoSanté veut casser le trafic illégal de médicaments

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Des pharmacies et cliniques privées ont déjà manifesté leur intérêt à intégrer le réseau, et certaines ont déjà signé un contrat, affirme le fondateur de l'appli Adama Kane.
Des pharmacies et cliniques privées ont déjà manifesté leur intérêt à intégrer le réseau, et certaines ont déjà signé un contrat, affirme le fondateur de l'appli Adama Kane. (Crédits : Reuters)
Au Sénégal, l'appli JokkoSanté permet de déposer les médicaments non utilisés auprès de centres de santé publics, plutôt que de laisser le marché noir en profiter. Les points ainsi gagnés peuvent être utilisés pour acheter d'autres produits pharmaceutiques, ou donnés à des personnes dans le besoin.

Guerre judiciaires pour obtenir la reconnaissance d'un brevet, campagnes d'ONG pour garantir l'accès aux soins des plus démunis... la valeur de marché des médicaments, en opposition parfois avec leur nécessité vitale, est une évidence. Pourtant, leur gaspillage l'est également, y compris dans des pays qui en manquent cruellement.

Adama Kane, employé chez Orange au Sénégal, a été choqué par ce constat en ouvrant son armoire à pharmacie il y a deux ans: des dizaines de boîtes non terminées accumulées au fil du temps, quasiment toutes plus très utiles et en grande partie périmées. "Une fois guéri, on ne se rend plus compte que cela a de la valeur", a-t-il compris.

Ingénieur en télécommunications, il a donc naturellement cherché une solution du côté des nouvelles technologies, ainsi que de la tradition de partage de son pays: il en est née l'application JokkoSanté, dédiée à l'échange sécurisé de médicaments.

Un certain nombre de points par médicament déposé

Lancée en février 2015, JokkoSanté tire son nom d'un terme wolof, qui en résume la philosophie: "jokkolanté", qui signifie "donner et recevoir". Elle permet à quiconque de déposer les médicaments non utilisés auprès de centres de santé publics membres du réseau et de gagner ainsi, en fonction de leur valeur, un certain nombre de points (1 par franc CFA), qui pourront être utilisées pour acheter d'autres produits pharmaceutiques dont on aurait besoin.

"Nous élargissons l'armoire de pharmacie de la maison jusqu'à l'ensemble du pays", résume le fondateur. Seule condition, nécessaire tant pour s'identifier que pour recevoir les points: posséder un numéro de portable, car désormais, "au Sénégal, tout le monde en a un", explique Adama Kane.

La partie fondée sur l'échange au sens strict ne constitue toutefois que 10% du volume financier du projet. Tout individu a la possibilité de donner ses points à quelqu'un d'autre. Et surtout, toute entreprise a la possibilité de financer le don de points aux particuliers les moins favorisés -ayant besoin de médicaments mais ne possédant pas d'armoire à pharmacie.

"Au Sénégal, moins de 40% de la population bénéficie d'une assurance ou d'une couverture publique", observe le fondateur de JokkoSanté. Et  "une boîte de paracétamol peut coûter l'équivalent d'1,50 euro, alors que le revenu mensuel minimum tourne autour de 60 euros par mois", explique-t- il. Le marché noir des médicaments, récupérés dans les poubelles, est ainsi une réalité, avec les risques sanitaires qu'il entraîne. Aucune filière séparée n'existe d'ailleurs pour ces déchets, pourtant dangereux.

Des campagnes de communication ciblées

Dans le système conçu par JokkoSanté, par ailleurs "toutes les parties prenantes donnent et reçoivent". Les entreprises partenaires nourrissent ainsi leurs politiques RSE: un sms précisant qui a financé les points donnés est par ailleurs envoyé à la personne recevant le médicament. Par rapport aux grandes campagnes de presse, le public atteint peut être mesuré. L'entreprise garde par ailleurs la liberté de décider quels types de médicaments financer - et donc indirectement à quels destinataires s'adresser. JokkoSanté prend pour sa part 5% de tous les fonds déposés et tire d'autres revenus de la publicité publiée sur le site.

"Nous n'allons toutefois pas tuer les pharmacies", rassure Adama Kane, "puisque les bénéficiaires de notre système sont essentiellement ceux qui de toute façon ne pourraient pas acheter". Au contraire, des pharmacies et cliniques privées ont déjà manifesté leur intérêt à intégrer le réseau, et certaines ont déjà signé un contrat, affirme-t- il.

Des données pour les enquêtes épidémiologiques

L'application se veut aussi instrument d'utilité publique. Elle se targue en effet d'encourager la prévention sanitaire, en freinant le recours à l'automédication -utilité principale de l'armoire de pharmacie familiale-, voire aux charlatans. Après une visite médicale -qui coûte l'équivalent d'1,50 euro-, les centres de santé qui font partie du réseau peuvent émettre des ordonnances, qui serviront pour retirer les médicaments.

Les données récoltées par l'application seront par ailleurs mises à disposition de l'Etat de manière gratuite et anonyme. Cela pourrait alimenter les enquêtes épidémiologiques, encore incomplètes dans le pays selon l'Organisation mondiale de la santé. A plus long terme, JokkoSanté envisage de participer à des campagnes publiques de prévention ou d'alerte.

Grâce à un financement de 25.000 euros (dont 20.000 venant d'Orange), une première expérimentation a pu être menée dans la localité de Passy, pour laquelle deux femmes ont été formées et employées à temps partiel. Elle a démontré que le projet attire: après six mois, l'application comptait 600 adhérents pour un village de 600 foyers, et l'équivalent de 3.000 euros de médicaments avait été échangé.  Un centre a ensuite été lancé fin février à Thies et trois nouveaux salariés devraient bientôt être recrutés.

30 sites dans tout le Sénégal avant la fin de l'année

Adama Kane, qui a déjà obtenu 150.000 dollars de financement grâce à l'African Entrepreneurship Award 2015 organisée par la BMCE Bank, cherche maintenant à lever 150.000 euros supplémentaires afin de se déployer sur une trentaine de sites dans tout le Sénégal avant la fin de l'année. Primé par l'Union Internationale des Télécommunications en octobre 2015 à Budapest, il a aussi été contacté par la suite par les gouvernements d'autres pays africains intéressés par l'idée, soutient-il.

Il continue également de perfectionner et élargir les services offerts par l'appli: un volet d'information, permettant aux usagers de se renseigner sur le médicament cherché, son prix et sur son lieu de disponibilité, a aussi été inséré dans l'application en accès libre.

Même si pour l'instant un numéro de téléphone sénégalais ou une adresse email est nécessaire pour s'inscrire, JokkoSanté s'est aussi ouvert aux émigrés leur donnant la possibilité d'acheter des points par carte bancaire ou paypal et de les envoyer à leur famille. Il étudie également la mise en place de partenariats avec les hôtels, pour qu'ils récoltent les médicaments inutilisés par les touristes.

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