Faut-il privatiser la santé, l'éducation et les retraites ?

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Par Robert B. Reich, professeur de politiques publiques, université de Californie, Berkeley, ancien secrétaire d'Etat au travail.

Les budgets publics subissent des pressions extrêmes dans la plupart des pays avancés, les dépenses de l?État excédant les recettes dont il a besoin. La dette publique en Europe, le déficit croissant de la balance commerciale américaine, la dette publique du Japon insupportable à long terme sont des illustrations frappantes et inquiétantes de cette situation.

Une partie du problème tient à un accroissement des dépenses publiques au moment où nous sommes en phase descendante cyclique et où les recettes fiscales diminuent. Mais cycle ou non, il n?en reste pas moins que c?est le pourcentage de la dette publique par rapport au PIB qui a augmenté.

Il ya plusieurs raisons à cela. Nos populations vieillissent, ce qui entraine un accroissement des dépenses de santé et de retraites ; le chômage structurel augmente surtout chez les jeunes et parallèlement les allocations compensatoires. De leur côté, les contribuables sont peu disposés à payer plus d?impôts d?une part parce que le salaire médian a baissé et que les électeurs ont le sentiment qu?ils ne peuvent pas se permettre de contribuer davantage, d?autre part parce que les très riches qui détiennent un pourcentage croissant de la richesse nationale ont pesé sur le politique pour faire baisser leur taux d?imposition.
La question se pose donc à tous les pays avancés de savoir dans quelle mesure les secteurs de l?éducation de la santé et des retraites pourraient être cédés au secteur privé ou du moins partagés avec lui. En termes plus brutaux, ces services peuvent-ils ou doivent-ils être privatisés ?

Certains économistes et analystes politiques sont persuadés que ces secteurs, s?ils étaient soumis à la concurrence seraient plus efficaces et plus innovants. D?une façon générale, les marchés sont de fait plus performants et plus créatifs que les gouvernements. Est-ce vrai en ce qui concerne le secteur de l?éducation de la santé et des retraites ? Pour le savoir, il faut d?abord répondre à quatre grandes questions.

L?information

C?est une question complexe. Les consommateurs d?éducation, de soins médicaux ou de prestations de retraite ont du mal à évaluer la nature et la qualité des produits qu?on leur propose. Aux États-Unis, il est arrivé que des établissements privés d?éducation escroquent leurs clients. Les candidats aux plans de retraite sont souvent déconcertés par la complexité et la variété des solutions proposées et surtout par leur coût. Et, comme l?ont découvert avec consternation en 2008 un grand nombre d?investisseurs modestes, il arrive que le rendement des placements effectués en prévision de l?avenir peut n?avoir aucune commune mesure avec les promesses et les engagements des courtiers.

Ces problèmes d?information pourraient être minimisés si l?État exigeait de ces fournisseurs un niveau plancher de qualité de service et une présentation claire et accessible des offres concurrentes. Les régulations de ce type contribuent à l?assainissement des secteurs concernés mais ne répondent pas à la question de fond qui est de savoir comment protéger et informer une population dont les choix en matière d?éducation, de santé et de retraite ont des conséquences aussi lourdes.

Des biens publics

Il convient aussi de se rappeler que l?éducation et la santé ne sont pas seulement des biens privés. S?il est vrai que ce sont les individus qui en retirent le principal bénéfice, ces biens appartiennent aussi à la sphère publique : une population bien éduquée et en bonne santé génèrent des bénéfices qui profitent à l?ensemble de la communauté en termes de plus forte productivité, de citoyenneté responsable et de société civile éclairée.
Les décisions des individus en matière d?éducation et de santé ne prennent pas nécessairement en compte l?intérêt commun et aboutissent souvent à ce qu?il faut considérer comme un sous-investissement pour la société dans son ensemble. Le problème serait moins grave si les gouvernements consentaient à prendre leur part des investissements dans ces domaines.

Equité

Le problème le plus grave relève de l?équité. Dans la plupart des économies avancées, les écarts de revenus et de patrimoine entre les plus riches et la classe moyenne sont importants et en constante augmentation. Le fait d?abandonner ces secteurs aux marchés ferait certainement pencher la balance dans un sens que d?aucuns jugeront injustes. L?Éducation, la santé et la retraite sont aujourd?hui considérées comme essentiels, et s?il est possible d?envisager de se restreindre, il n?est guère pensable d?en réserver l?accès aux plus riches.
Une des manières possibles de conserver les avantages du marché tout en évitant l?injustice, serait de d?attribuer aux familles des « bons d?échange » qui serviraient à acheter de l?éducation, de la santé, des plans de retraite.
La valeur de ces bons serait inversement proportionnelle aux revenus de leurs bénéficiaires, si bien que les familles les plus modestes recevraient des bons de plus grande valeur qui leur permettraient d?accéder aux produits chers dans les trois secteurs concernés.

Efficacité

Tout cela étant dit, il n?est pas certain du tout que la privatisation de ces trois secteurs soit une source d?économie. La première raison en est que les établissements privés quels qu?ils soient, dépensent en publicité et en marketing un argent qui serait plus utile s?il était investi dans les produits proposés. C?est en tout cas une constatation qui a été faite sur les marchés privatisés de l?éducation, des soins médicaux et des plans de pension. Ensuite, et ici encore en se fondant sur l?expérience américaine, les fournisseurs privés de produits éducatifs, médicaux ou de retraite ainsi que les fonds de pensions, ont tendance à rétribuer grassement leur encadrement au motif qu?il est important d?attirer et de garder les talents indispensables pour faire face à la concurrence. Enfin, la dispersion des établissements les empêche de faire des économies d?échelle.

Parmi les autres faiblesses des systèmes privés, il faut inclure la tendance à rechercher les "clients les moins chers", les élèves qui n?ont pas besoin de soutien scolaire, les individus jeunes et en bonne santé peu susceptibles de coûter cher en soins médicaux, et les travailleurs assez productifs et économes qui ne ponctionneront que raisonnablement leur fonds de pension. Dans ce contexte, les familles et les individus à risque sont laissés à leurs propres moyens ou doivent recourir à des services subventionnés par l?Etat qui reviennent d?autant plus chers qu?ils ont la charge d?individus et de familles dans le besoin.

Tous ces inconvénients deviendraient moins grave dès lors que qu?il existerait une régulation obligeant ces établissements à consacrer une partie élevé de leurs revenus aux prestations elles-mêmes, qu?ils acceptent tous les acheteurs potentiels sans considération du coût qu?ils pourraient représenter (par exemple des souscripteurs à des assurances médicales dont l?état de santé serait a priori défaillant) et enfin que ce soit des établissements à but non lucratifs plutôt que l?inverse.

Perspective américaine

Les Etats-Unis sont allés très loin dans la privatisation de l?éducation, de la santé et des retraites. Dans un grand nombre de villes américaines, les écoles privées ont supplanté les écoles publiques, les Universités publiques sont en déclin. Les hôpitaux gérés dans une logique de profit et les incontournables assurances médicales privées sont ouverts aux classes supérieures et aux très riches tandis que les pauvres se font soigner dans les services d?urgence faute de pouvoir s?offrir une couverture médicale suffisante. Les fonds de pension privés assurent la grande majorité des retraites, la Sécurité sociale nationale est en quasi banqueroute.

Résultat ?

Sans doute plus d?innovation que dans un système complètement étatisé. Mais ceux qui achètent tous ces services sont souvent mal renseignés et peuvent commettre des erreurs coûteuses ; les produits publics d?éducation et de santé sont menacés de disparition, les inégalités se multiplient et l?ensemble des systèmes privés est devenu extraordinairement onéreux.

Aujourd?hui, les Etats-Unis tâtonnent, dans un climat conflictuel, pour essayer de retrouver des systèmes moins extrêmes.
 

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Commentaires
a écrit le 10/07/2011 à 6:30 :
merci la tribune de faire connaitre a vos lecteur la lois qui vient d'etre votée par 11 députés les autres étant abscents
lois sur le fichage AGORA VOX 97255 sous prextete falacieux
une carte d'identité pouvant etre lue a distance
a écrit le 09/07/2011 à 22:50 :
Privatiser l'éducation,la santé et les retraites,et pourquoi pas tant qu'on y est la sécurité et la défense ,c'est revenir plusieurs siècles plus tot,en ne permettant plus aucune émancipation des classes laborieuses.Ca n'est pas viable : si on l'avait fait début 1900 par exemple on aurait en France un très fort pourcentage de la population qui ne saurait même pas lire ou compter.Peu d'ingénieurs de docteurs,et seulement des enfants de gens aisés auraient reçu de l'instruction...Pas très reluisant.A l'époque de la télé et des pubs omniprésentes,c'est même une catastrophe car l'envie génère forcément des crimes en grands nombres,la police serait totalement dépassée et les riches vivraient dans des ghettos de luxe.
Moi je préfère de beaucoup le modèle Français,qui il n'y a pas si longtemps faisait notre fierté.
a écrit le 09/07/2011 à 17:58 :
Et oui il est bien de temps de dire aux répéteurs de "c'est privé c'est plus efficace" , que le privé à un cout (pub, marges pour rémunérer le capital, pertes en économies d'échelle, rentable si limité à une clientèle qui a de l'argent , ...). Peut être que si les pays occidentaux tous ensembles passaient une loi interdisant les établissements à but lucratif dans les secteurs de la santé, de l'éducation et des retraites , alors peut être que le secteur privé (mutualiste) pourrait être plus efficace que le publique ... et peut être que cesserait aussi le matraquage idéologique actuel qui demande à ce que ces secteurs passent au privé (sois disant pour alléger la dette mais sous entendu pour récupérer de la marge sur des milliards de chiffre d'affaires inaccessibles en ce moment en France, et aussi pour ne s'occuper que des clients qui ont de l'argent) .

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