Comment repenser et relancer le nécessaire partenariat euro-méditerranéen ?

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Ahmed Galal, ancien ministre égyptien des Finances, président du Femise*, et la Pr Patricia Augier, présidente du Comité scientifique.
Ahmed Galal, ancien ministre égyptien des Finances, président du Femise*, et la Pr Patricia Augier, présidente du Comité scientifique. (Crédits : DR)
Tandis que la crise des réfugiés a relégué la construction économique euro-méditerranéenne au second plan, et vingt ans après la signature du processus de Barcelone qui jetait les bases d'une coopération euro-méditerranéenne, le bilan semble pour le moins mitigé, apparaissant comme un cheminement de l'illusion à la désillusion... Dans ce contexte,  comment repenser le partenariat euro-méditerranéen ? Telle était la thématique de la conférence annuelle 2016 du Femise*, qui s'est tenue récemment à Athènes.

Premier constat : le Printemps arabe a balayé les timides avancées engagées en 1995 en faveur d'un rapprochement des rives sud et nord de la Méditerranée. « Jusque-là, l'Union européenne traitait avec les gouvernements des pays. Elle n'avait pas d'autre choix que de négocier avec ces dictateurs qui ne représentaient pas les peuples », constate l'économiste Ahmed Galal, ancien ministre égyptien des Finances, président et coordinateur du Femise et directeur général de l'ERF (Economic Research Forum, Egypte). Selon lui, la superficialité des accords d'association bilatéraux ne permettait pas de répondre aux attentes des populations, les efforts ayant seulement porté sur l'activité industrielle sans se soucier de la montée en puissance des services.

« Les résultats sont médiocres. Le temps est venu de repenser la politique de voisinage en adoptant des mesures concrètes en faveur du commerce, des mouvements de capitaux et de la circulation de la main-d'œuvre », fait valoir Ahmed Galal.

L'Europe entre optimisme et naïveté

Le processus de Barcelone reflétait un véritable élan d'optimisme de la part de l'Europe. La chute du mur de Berlin marquait la fin d'une ère, les Européens imaginaient vivre dans un monde en paix. « Nous sommes passées de l'idéalisme au réalisme », lâche Sergio Alessandrini, professeur à l'université de Modène (Italie) qui préconise non pas une, mais différentes politiques européennes de voisinage (PEV). [Pour en lire plus sur l'intervention de Pr Alessandrini: Rethinking the EuromedPartnership: Fine-Tuning or Reinvention?]

Crise économique et crise des migrants ont ébranlé la cohésion des États membres. La priorité est à la stabilité des flux migratoires dans un contexte de gel du budget de 15 milliards d'euros alloués à la coopération. « Les perspectives financières sont figées jusqu'en 2020. Or l'Europe vient d'allouer trois milliards d'euros à la Turquie pour contenir le flot de migrants. Nous avons été naïfs de croire que nous pourrions appliquer aux pays méditerranéens la même approche que celle engagée lors de la création du marché unique européen, s'étonne Senén Florensa, président exécutif de l'IEMed, (Institut européen de la Méditerranée, Barcelone). Au cours des vingt dernières années, le Maroc a enregistré une croissance économique de 5 à 6% par an en moyenne. Au même moment l'économie tunisienne stagnait tandis que la Libye et la Syrie rejetaient le processus de convergence avec l'Europe ».

L'UPM de Nicolas Sarkozy se résumait à des projets concrets délaissant le volet politique. Or, au même moment, les peuples en quête de démocratie descendaient dans la rue. « Comment satisfaire les gouvernements et les aspirations des peuples ? », s'interroge Elisabeth Johansson-Nogués, chercheur en économie à l'IBEI (Institut d'Etudes internationales de Barcelone). Selon elle, la PEV doit intégrer cette donnée, faute de quoi la vulnérabilité des pays sera encore plus grande sur le long terme.

Vers un nouveau paradigme pour un bénéfice mutuel du partenariat Europe-Méditerranée

L'intégration des pays arabes dans la chaîne de valeur globale et mondialisée permettrait de parvenir à la convergence des deux rives. Le nouveau paradigme des relations prospères euro-méditerranéennes repose sur l'innovation politique, l'accélération des réformes douanières et sur une approche multilatérale.

« Vingt ans après Barcelone, certains objectifs restent d'actualité. Nous devons œuvrer pour améliorer la prospérité partagée sur la base des relations nord-sud et sud-sud. L'Europe demeure la première partenaire commerciale des pays méditerranéens avec 314 milliards d'euros de volumes d'échanges en 2014, contre 279 Mds € dix ans plus tôt. Le printemps arabe a renforcé la nécessité de travailler ensemble pour parvenir à une croissance économique et durable », avertit Peter Young, directeur de l'unité Trade E.3 au sein de la Commission européenne.

Selon lui, l'absence de stabilité politique et de sécurité risquent d'avoir un impact sur le commerce. Il préconise d'accélérer les réformes douanières afin de soutenir les entreprises. « Les politiques commerciales doivent tenir compte de l'émergence d'une chaîne de valeur globale », ajoute Peter Young, citant l'exemple du Maroc. Le pays a su s'intégrer dans la chaîne de valeur ajoutée dans les secteurs automobile et aéronautique. En Tunisie, il évoque la performance dans l'ingénierie mécanique et électrique.

« Les pays du sud n'ont pas fait leur devoir »

Ce sont d'ailleurs les deux seuls pays avec lesquels la Commission européenne est parvenue à entamer en octobre 2015 des pourparlers autour d'un accord de libre échange (ALECA).

En pleine révision de la politique européenne de voisinage, Patricia Augier, présidente du Comité scientifique et coordinateur du Femise, regrette l'insuffisance d'études sur l'impact des mesures non tarifaires. « Si les pays méditerranéens adoptent une harmonisation pour répondre aux critères européens en matière de barrières non tarifaires, il faut se poser alors la question du renchérissement des coûts de production.

Les pays méditerranéens sont-ils prêts à se couper de certains marchés ? » questionne l'économiste. « Recherche-t-on l'intégration ou la convergence ? La confusion a été entretenue durant des décennies car l'Europe employait les outils de l'intégration. La politique européenne de voisinage a tendance à établir des relatons bilatérales. Or, nous devons redynamiser la dimension régionale ».

L'Europe est-elle responsable de l'échec du processus de Barcelone ? Ancien directeur du commerce et de l'agriculture à l'OCDE, Raed Safadi, pointe du doigt les pays arabes qui ne sont pas parvenus au cours des vingt dernières années à s'intégrer correctement à la chaîne de valeur globale. « Les exportations depuis les pays arabes vers l'Europe ne sont pas dynamiques. Les pays du sud n'ont pas fait leur devoir ».

De son côté, Vassilis Monastiriotis, professeur associé et directeur de l'unité de recherche de la London School of Economics (LSE) sur l'Europe du Sud et de l'Est, évoque l'innovation politique comme nouveau paradigme au partenariat euro-méditerranéen. [Pour en lire plus sur l'intervention de Pr. Monastiriotis : On the "new EU paradigm" The transformative power of the EU re-loaded? ]

L'Union européenne face aux défis de court terme

La crise des réfugiés a relégué la construction économique euro-méditerranéenne au second plan. La politique à court terme d'aide aux migrants ampute les budgets alloués au développement économique des pays méditerranéens.

L'ampleur du phénomène migratoire auquel l'Europe assiste dépasse largement les déplacements de populations durant la seconde guerre mondiale. « Le premier naufrage de grande ampleur au large de Lampedusa, en octobre 2013, a été vite oublié », fait remarquer Federica Zardo, chercheur au sein du département culture, politiques et société à l'université de Turin (Italie). La prise de conscience intervient seulement en avril 2015, lorsqu'un chalutier chavire au large de la Libye, avec 800 migrants à bord.

« Sur les 300 000 réfugiés comptabilisés au cours des huit premiers mois de 2015, un flot de 200 000 migrants a rejoint la Grèce. Le phénomène continue avec 67 000 migrants enregistrés sur le seul mois de janvier 2016 », explique Panayotis J. Tsakonas, professeur des relations internationales, études sécuritaires et analyse de la Politique étrangère à l'université d'Egée (Grèce). Il déplore le refus de certains États d'accepter les migrants. À ce jour, seulement 500 personnes ont bénéficié du dispositif de relocalisation. [Pour en lire plus sur l'intervention de Pr. Tsakonas : The Migration/Refugee Crisis  in the Mediterranean: EU Perspectives and Strategies]

L'Europe divisée assiste à la montée de l'extrême droite. « La nouvelle politique de voisinage consacre une perte d'ambition collective et un rétrécissement de la vision régionale. La Méditerranée a disparu des écrans radar. Le projet euro-méditerranéen ne fait plus rêver les gouvernements. L'effet corrosif de la crise nous contraint à des arbitrages, à gérer des peurs sur le court terme », constate Henry Marty-Gauquié, directeur représentant la Banque européenne d'Investissement (BEI) en France.

Ni don ni aide aux camps de réfugiés, la marge de manœuvre de la BEI est serrée. « Elle s'est engagée dans des actions de court terme en finançant par exemple la construction d'un hôpital turc à Gaziantep à la frontière syrienne, ou un prêt à Amman pour encourager l'auto-entrepreneuriat chez les réfugiés », détaille Henry Marty-Gauquié. Selon lui, les 5 à 12 milliards d'euros consacrés à gérer l'urgence « seront pris sur les budgets consacrés aux politiques traditionnelles d'aide aux pays méditerranéens ». De fait, les pays méditerranéens seront contraints de faire des choix. « Ils doivent s'entendre sur un dénominateur commun, négocier ensemble sur des priorités », précise Javier Albarracin directeur du département Développement socio-économique à l'Institut européen de la Méditerranée (IEMed, Barcelone).

L'Europe abandonne le « mythe de 1995 » au bénéfice d'une approche pragmatique. « Désormais, nous traitons avec chaque pays en fonction de son état d'avancement. Les pays arabes doivent faire des choix de société (gestion de l'eau, de l'énergie, sécurité alimentaire...) pour converger vers une économie mondialisée et bâtir une chaîne de valeur régionale », explique le représentant de la Banque européenne, citant l'exemple du Maroc et de la Tunisie.

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(*) Femise : Forum euroméditerranéen des Instituts de sciences économiques, 99 entités membres.

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Commentaires
a écrit le 12/03/2016 à 16:11 :
Eh voilà, l'idéologie des bisounours revient en force, les pays du sud doivent participer à la mondialisation ! Aux bénéfices de qui ? Mais bien sûr à l'oligarchie perverse mondialiste capitaliste, qui prendront tout ce qui est bon à prendre dans ces pays, tuant dans l'œuf leur fonctionnement quotidien traditionnel. Voir les résultats catastrophiques dans des pays du sud est asiatique, du Japon, de pays d'Amérique latine, du Québec, où tout activité traditionnelle commerciale à disparu au bénéfice de marques anglo saxonne...

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