Le « big data », funeste eldorado de l'assurance  (et de la solidarité) ?

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Apparemment, le big data est une aubaine pour les assureurs, qui utilisent cette technique pour mieux évaluer les risques de chaque individu. A plus long terme, c'est la profession même d'assureur qui pourrait être remise en cause par cette avancée technologique. par Jean-Pascal Gayant, Professeur de Sciences Economiques, Institut du Risque et de l'Assurance, Université du Maine

Depuis toujours, l'assurance dommage nage en pleine schizophrénie : elle cherche à identifier le plus précisément possible le risque de chaque assuré au risque d'annihiler la possible mutualisation des risques sur laquelle repose son intermédiation. Avec l'avènement du « big data », ce phénomène de massification de la collecte et du traitement automatisé « intelligent » des données individuelles, la perspective d'individualiser parfaitement le risque de l'assuré n'est plus chimérique. Il serait alors imaginable que les contrats d'assurance IARD traditionnels, reposant sur le principe indemnitaire, disparaissent.

Tant pis pour les malchanceux...

En effet, dans un monde où le risque de chacun serait parfaitement identifiable, l'assureur proposerait à chaque client un produit financier permettant de lisser ses ressources mensuelles en fonction des sinistres que lui seul subirait sur son horizon de vie. De mutualisation il n'y aurait plus. La généralisation d'un banal calcul de trajectoire optimale de consommation individuelle se substituerait à la science de l'équilibre entre collecte des primes et versement des indemnités. Il n'y a, en un sens, rien de choquant à cela : chacun doit assumer les risques qu'il prend et non faire supporter aux autres les conséquences de sa distraction, de sa maladresse ou de sa propension à vivre dangereusement. Tant pis pour les malchanceux et les plus fragiles qui ne pourront plus bénéficier du brouillard protecteur que la marge d'imparfaite individualisation du risque offrait.

Les assurances sociales, aussi...

L'individualisation de la relation à l'assuré menace aussi les assurances sociales. Là où le marché est défaillant en raison de la présence d'antisélection, la puissance publique, qui met en place les minima sociaux (vieillesse, santé, chômage), ne sera-t-elle pas tentée d'exploiter, elle aussi, l'information sur les caractéristiques et comportements des bénéficiaires ? En tout premier lieu, la pleine prise en charge des dépenses de santé pourrait faire l'objet de remises en cause. Est-il légitime d'apporter une pleine protection à un assuré social qui refuse l'exercice physique et s'obstine dans de mauvaises habitudes alimentaires ?

Le fumeur, le buveur, le skieur doivent-ils être couverts sur la base des contributions de ceux dont l'hygiène de vie est « irréprochable » ou de ceux qui s'abstiennent de s'adonner à des loisirs à risque ? Là encore, le principe même de la responsabilisation de chacun est difficile à condamner. Pourtant, au-delà d'une certaine limite, c'est le principe même des mécanismes de solidarité qui est mis en péril et, avec lui le ciment des communautés humaines.

A long terme, les assureurs jouent perdant

Les compagnies d'assurance voient, dans le big data, un outil remarquable pour accroître leur profitabilité et minimiser leur risque de défaut à court terme. En proposant aux assurés des contrats tarifés au plus proche de la disponibilité maximale à payer de ces derniers, elles devraient en effet faire fructifier, dans un premier temps, leur avantage informationnel. A plus longue échéance, cependant, l'avenir de la branche dommage semble compromis : le banquier devrait être naturellement en position plus favorable pour « accompagner » le risque des clients dans une optique purement patrimoniale.

Les infortunes rencontrées par l'assurance privée ne manqueront pas d'affecter aussi l'assurance sociale et avec elle l'ensemble des mécanismes de solidarité. A l'issue d'une analyse froide, on peut se hasarder à suggérer que la raison essentielle de notre adhésion à ces mécanismes est que nous étions jusque là incapables d'identifier de manière précise la contribution de chacun à leur financement et aux dépenses engagées. Les perspectives qu'offre le progrès technologique ne sont pas toutes radieuses...

Jean-Pascal GAYANT,

Professeur de Sciences Economiques

Institut du Risque et de l'Assurance, Université du Maine

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Commentaires
a écrit le 21/01/2015 à 18:49 :
Allianz considère déjà Google comme un plus gros concurrent à venir qu'AXA...oui le big data va permettre de réduire l'aléa, principe élémentaire de l'assurance, avec le concept de mutualisation...on ne sait pas sur qui ça va tomber donc on paye tous pour les autres et les autres payent pour moi quand ça me tombe dessus. Et nous allons réduire l' vaste aléa flou d'aujourd'hui à la seule malchance, à ce qui est véritablement imprévisible... Pas d'accord avec la conclusion disant que si les assureurs y vont, ça va se retourner contre eux car les banques feront pareils et piqueront leur marché...les banques sont déjà sur le marché et les banques vont pas se priver du big data..donc les assureurs se retrouveraient avec le mauvais risque, présent dans le modèle mutualisateur, celui où essayent de se noyer/cacher les risquophiles. Les risquophobes prudents vont aller le prouver au banquier pour avoir un meilleur prix...J'aime la démarche de vouloir faire peur aux assureurs pour protéger les assurés...mais on sait que c'est les assurés, quoi qu'on fasse, qui vont trinquer s'ils ne s'astreignent pas à un hygiénisme exacerbé. Les loisirs auront un double prix : ce qu'ils en coute intrinsèquement, une bière, un forfait de ski, et leur impact sur la prime d'assurance.
a écrit le 21/01/2015 à 9:36 :
Le raisonnement ci-dessus repose sur la même illusion qui a fait la crise des subprimes : on peut maîtriser le risque grâce à des modèles mathématiques élaborés.
C'est aussi nase que de prétendre prévoir l'avenir.
Le risque, c'est ce qu'on ne connaît pas, et on ne peut pas tout connaître.
C'est pour çà qu'il y a des assureurs.
Et des réassureurs.
Messieurs, de grâce, arrêtez de déc...ner à tout va !
a écrit le 21/01/2015 à 8:51 :
Je trouve que la vraie question est de savoir si
a) le big data permet aux assureurs une meilleure prédiction à partir des données dont ils disposent déjà. C'est possible mais je ne suis pas complètement convaincu, ils disposent essentiellement des données que l'on remplis dans les formulaires (très longs d'ailleurs) agrémenté de scoring Experian and co. Pas forcement besoin d'Hadoop pour réduire tout cela.
b) ou alors la big data signifie plutot pouvoir utiliser d'autres sources de données (Facebook, Amazon, les telco, Google, ...) par essence très nombreuses et qui nécessitent de la big data. Dans ce cas là on serait dans un vrai pb de vie privée et pratique commerciale limite.
J'ai l'impression que a) signifie souvent b) mais bon pas sur qu'on n'y soit déjà.
a écrit le 21/01/2015 à 0:10 :
"le big data est une aubaine pour les assureurs, qui utilisent cette technique pour mieux évaluer les risques de chaque individu." : C'est conforme à la CNIL tout ça? D'autres ont des soucis pour des données où il serait possible de remonter à des informations sur les individus...
Du reste, j'ai un problème pour ma part avec toutes ces statistiques de groupe appliquées à des individus isolés : Le jeune qui conduit prudemment, qui boit zéro verre quand il conduit, doit-il payer au nom des irresponsables? Quelle est la probabilité qu'il paye un surcout injustifié (qui le fera partir chez la concurrence)?
De même, qu'en est-il de l'exhaustivité et la corrélation entre ces statistiques? Qu'est-ce qui prouve qu'un fumeur à la campagne est plus à risque qu'un non fumeur habitant une zone polluée?
Les modèles mathématiques, c'est bien, mais il faut en connaître les limites. J'aimerais d'ailleurs bien voir les modèles des assureurs pour les cas à problème : Je parie que la probabilité de faire 3 accidents responsables avec la guigne d'un terrain glissant ou autre est très faible.
a écrit le 20/01/2015 à 18:19 :
Le big data permet simplement de fiabiliser d'avantage les indicateurs de risques en prenant en compte d'avantage de critères. Le fumeur paye déjà une assurance au prêt plus cher que le non fumeur, il ne s'agit pas d'une innovation. La prédiction du risque n'est pas la précognition, n'exagérions rien, skier ne vous conduira pas obligatoirement à suivre la piste de Schumacher, il y a donc solidarité entre les assurés skieurs. Quand à limiter ce phénomène il suffit simplement d'encadrer par la loi les paramètres analysables. Si aujourd'hui les critères "sports à risque" et "fumeur" sont utilisés, une réflexion est en cours au niveau législatif pour le droit à l'oubli concernant les personnes ayant été malades plusieurs années.
a écrit le 20/01/2015 à 16:05 :
La plus grossière erreur des égoïstes , c'est toujours de croire que "eux" ils seront épargnés par les conséquences de leurs actes.
Les hommes travaillent comme des forcenés, très dur, à leur propre destruction.. du matin au soir.
Les informaticiens travaillent d'arrache pieds à détruire leur travail. De même les banquiers, les assureurs, les chefs d'entreprises, les hommes politiques, les investisseurs, etc.. Et cela va de plus en plus vite.

La réalité finit toujours par gagner. Et ce qui est fabuleux, c'est qu'elle n'attend même plus une génération pour donner ses leçons. C'est fini les "après moi le déluge".
C'est maintenant les problèmes liés aux choses qu'on a faites hier. Pas besoin d'attendre 30 ans. Merci le "progrès technique". Le big data n'en est qu'un petit morceau.
hihi.
a écrit le 20/01/2015 à 15:24 :
On voit comment l'Obama Care se met insidieusement en place en Europe en changeant de nom bien sur mais apres ce sera un fichage complet de chaque individu dans les moindres details et l'on pourra meme en represailles agir contre les individus qui ne suivent pas la " pensee unique " de la" communaute" en les privant de soins la ou ils en ont le plus besoin...une facon propre d'eliminer ceux qui ne sont pas les moutons de la pensee unique ou du "politiquement correct"... pure evil...Merci au " doux en apparence" monster froid sans emotions visible qu'est Obama. Le denominateur commun a toute destabilisation sociale economique et politique dans le monde d'aujourdh'ui.
Réponse de le 20/01/2015 à 15:51 :
Quel rapport avec l'Obama Care ? Encore bien loin de la sécurité sociale française. Vous êtes allergique à la solidarité ? c'est votre affaire. Vivez tout seul et n'emmerdez pas les autres.
a écrit le 20/01/2015 à 14:22 :
La raison d'être des assurances mutuelles est de partager le risque de façon équitable entre les assurés mutualistes. C'est un mécanisme de solidarité. Comme la sécurité sociale pour la santé. La raison d'être des assureurs privés est de maximiser leur profit tout en vendant un produit qui répartit le risque individuel sur une durée longue, en faisant partager son risque (celui de l'assureur) à d'autres assurés. Il ne faut pas mélanger les rôles. Confondre les deux rôles relève de la mauvaise foi.
Réponse de le 21/01/2015 à 7:05 :
Commerce équitable, finance solidaire, mutuelles, etc ne sont que des attributs marketing pour attirer les gogos... le profit n'a rien de solidaire, il récompense simplement l'intelligence économique. Les mutuelles rémunèrent des salariés, c'est donc intrinsèquement un commerce profitable.
a écrit le 20/01/2015 à 14:00 :
La discrimination atteint des limites insoupçonnées , l' inverse et son contraire : le client assure maintenant l' assureur afin que celui ci ne perde pas les primes versées
a écrit le 20/01/2015 à 13:36 :
Et l'aléa? Fondement de tout contrat d'assurance digne de ce nom? Pas d'aléa = pas de contrat d'assurance, mutualisé ou individuel..... Cela ressemble à une conclusion hâtive d'une étude tout aussi rudimentaire....
a écrit le 20/01/2015 à 13:35 :
Le " big data" pose à l'évidence un autre problème que cet article n'expose pas. Les orientations de la consommation et des produits approuvés par les sociétés de consommation. Alors que nous nous dirigeons vers toujours plus de droit individuel, la mise en cause par le citoyen lambda de maladies ou tout simplement de produits retrouvés dans les analyses de sang ; provenant d'un environnement non désiré. Les assureurs ont donc du souci à se faire si l'on conduit une politique de responsabilisation jusqu'à son paroxysme.
a écrit le 20/01/2015 à 9:45 :
Pas tout à fait vrai car il restera la part statistique inhérente au concept du "pas d'bol", mais c'est en effet une dérive inquiétante. Les vrais assureurs mutualistes (il en reste 2 en toute rigueur, 3 en élargissant un peu les critères, pas de noms de marques nécessaires pour ceux s'y intéressant un peu) y trouveront peut-être leur compte, mérité!

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