Comment combattre les pseudo scientifiques, fabricants d'intox ?

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(Crédits : DR)
Comment mettre fin aux délires de la post-vérité? Par Anne Perrin, Docteur en biologie, expert-conseil "Risques, science et société"

 C'est devenu une routine. Désormais, il y a toujours une personnalité, un éminent professeur, médecin, ou expert, le plus souvent inconnu de la communauté scientifique du domaine sur lequel il s'exprime, si ce n'est pour ses frasques, qui occupe le terrain avec des allégations plus ou moins militantes. Il se plaint d'être muselé bien que de pleines pages lui soient consacrées. Il clame courageusement sa vérité généralement aux antipodes des résultats des expertises scientifiques.

Des études isolées ou des extraits choisis de documents officiels sont mis en avant. Sous prétexte de débat public, c'est en fait une guerre de l'information qui se déroule sous nos yeux, où la fabrication et la diffusion de l'intox prennent des formes nouvelles en s'appuyant sur les moyens modernes de communication et les controverses [1]. Internet est ainsi devenu le creuset d'une fronde « anti-Linky », sur la base d'arguments pourtant tous invalidés par les instances nationales sérieuses de ce pays, ANSES et ANFR au sujet des ondes, CNIL concernant la protection des données. Tous ont conclu à la non-dangerosité du compteur, en vain. On pourrait aussi citer l'importance du scepticisme qui s'est installé en France à l'égard de la vaccination, entrainant une baisse de la couverture vaccinale qui pourrait devenir un problème de santé publique. Ce ne sont que des exemples parmi d'autres.

On ne peut ignorer la science

Si la science n'a pas à dicter les choix de société, les connaissances ne devraient pas être ignorées ni instrumentalisées, surtout lorsqu'il s'agit de prendre des décisions visant à améliorer la santé, le bien-être et la préservation de l'environnement. C'est d'ailleurs ce que tout le monde s'accorde à penser ! Pourtant il devient politiquement correct de suivre des opinions portées par le vent médiatique même si elles ne sont pas fondées. Le risque sanitaire, l'environnement, la transition énergétique, les nouvelles technologies sous-tendent des décisions politiques pour la santé publique, l'aménagement du territoire, les choix technologiques, etc. Ces questions sont l'objet d'une désinformation croissante : on dirait de la science, c'est de la pseudoscience, mais qu'importe.

Post vérité

Désormais, qui n'a pas entendu parler de tout de « post-vérité », « fact checking », « fake news » ou de « faits alternatifs » ? A en croire de nombreux commentateurs, nous serions entrés dans ce que le dictionnaire d'Oxford appelle l'ère de la « post-vérité », dans laquelle « les faits objectifs ont moins d'influence pour modeler l'opinion publique que les appels à l'émotion et aux opinions personnelles'' [2]. Le Brexit et l'élection du nouveau président des Etats Unis ont été de puissants catalyseurs pour la mise en lumière et la prise de conscience de ce phénomène. Dans ce contexte, on s'inquiète à juste titre que les citoyens ne soient pas correctement informés sur des sujets qui les concernent. On s'inquiète aussi du fait que les scientifiques ne soient pas suffisamment entendus. Mais est-ce si nouveau ? Les scientifiques s'expriment-ils suffisamment, et surtout suffisamment clairement, suffisamment fort ? A l'évidence, non. On peut difficilement les en blâmer car les sujets concernés ne sont pas faciles à vulgariser. Les scientifiques sont rarement à l'aise avec les médias et ne sont pas organisés, ni préparés, pour répondre rapidement aux demandes d'interview. De plus, s'exprimer clairement sur des sujets politisés faisant l'objet de polémiques leur vaut souvent un lot d'attaques ad hominem visant à les décrédibiliser.

Biais cognitifs

Ainsi, en marge de la connaissance, des « vérités » s'imposent progressivement, à force d'affirmations répétées et colportées d'autant plus facilement acceptables que les différents biais cognitifs dont sont victimes nos cerveaux nous y prédisposent [2]. Cela façonne en quelque sorte une réalité reposant sur l'implantation d'idées fausses que notre crédulité naturelle nous permet d'adopter sans peine ou de considérer comme vraies, d'autant plus si elle conforte nos opinions et notre vision du monde. Si le climato-scepticisme est largement dénoncé, la vague « post-vérité » déferle chez nous depuis plusieurs années déjà dans l'indifférence générale, en Europe et en particulier en France. De multiples sujets sont concernés, comme les OGM, les ondes électromagnétiques, les pesticides, les vaccins, etc.

Lanceurs de fausses alertes

Le temps médiatique va difficilement de pair avec une analyse froide des faits, et le meilleur côtoie le pire. Pour les médias grand public, le sensationnel augmente ventes ou audience, tandis que traiter ces sujets sur le fond serait nettement moins attrayant et plus chronophage. Un écosystème se développe, favorable à l'épanouissement des lanceurs de fausses alertes, des « experts citoyens », des charlatans et des gourous, et au développement de marchés lucratifs comme, par exemple, celui des produits naturels ou bio convoités par la grande distribution. Les faits n'ont plus d'importance, une part croissante de la réalité se construit sur des opinions, des mensonges, des délires, du rêve, et de la fausse science.

Ceci fait le lit de la défiance envers les grandes institutions qui structurent la société et font partie des fondements de notre culture. Se forger un avis raisonnable et fondé sur les sujets qui font débat demande de faire un effort auquel nous devons tous contribuer, que ce soit pour apporter des arguments validés, que pour s'approprier ces questions et en comprendre les enjeux. C'est une façon de prendre part à la défense des libertés durement acquises au fil du temps dans les pays démocratiques. Heureusement, de plus en plus de voix s'élèvent pour nous y aider, notamment sur Internet, dans les réseaux sociaux, au travers de blogs, de vidéos, de sites d'information, dont certains font un travail remarquable pour illustrer la rationalité scientifique, stimuler l'esprit critique. Une nouvelle génération s'exprime et contre-attaque, avec énergie, originalité et humour. Nous ne pouvons que nous en réjouir !

1 - Christian Harbulot, Fabricants d'intox - La guerre mondialisée des propagandes, 2016, Ed. Lemieux, Paris. http://www.lemieux-editeur.fr/Fabricants-d-intox.html

2 - https://www.oxforddictionaries.com/press/news/2016/12/11/WOTY-16

3 - Jean-Paul Krivine, Pourquoi l'information scientifique ne parvient-elle pas toujours à convaincre ?, Journal International de Médecine, 3 déc. 2016.

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a écrit le 11/07/2017 à 23:47 :
Merci pour cet article qui expose bien la situation même si j'aurais aimé que le contenu réponde au titre de l'article avec quelques pistes optimistes
a écrit le 29/05/2017 à 10:38 :
Je déteste l'expression "post-vérité", vous êtes scientifique et vous savez parfaitement que la vérité nous en sommes encore loin et c'est bien pour cela qu'il est indispensable de chercher sans se tromper; ce terme aussi devrait fortement vous gêner étant donné qu'il n'y avait pas plus de vérité hier qu'aujourd'hui, il y a plus de mensonges c'est tout.

La première des solutions consisterait à éduquer les gens de sortent qu'ils apprennent à se méfier de tout ce qui vient des médias étant donné que si le but c'est de dire qu'untel est dépositaire de la vérité mais pas untel autant dire que c'est la porte ouverte à de l'obscurantisme des plus sévère d'autant que les médias de masse ou pas ne se sont jamais gênés de nous tromper abondamment car se trompant eux-mêmes, l'exemple des armes de destructions massives irakiennes qui n'ont jamais existé en est un des exemples les plus éloquents et les conséquences ont été sanguinaires.

Maintenant éduquer les gens c'est aussi leur demander de penser, de prendre du temps de réflexion afin de poser une réflexion sur le monde qui les entoure, c'est donc les faire évoluer or il est évident que si l'humain se met à évoluer non seulement il va moins consommer mais en plus il comprendra vite à quelle sauce il est mangé nous sommes donc dans un principe contraire aux intérêts des possédants qui ne devrait donc jamais voir le jour.

Une autre solution, indispensable à mon avis est en effet que les scientifiques apprennent à communiquer, arrêtant de vouloir être neutres, l'obscurantisme néolibéral et sa pensée économique quasi religieuse reposant sur les seuls intérêts des propriétaires de capitaux et outils de production menace l'intelligence et la réflexion dans son ensemble, moins un individu pense et parle et plus il consomme c'est mathématiques, est en train de menacer la science qui devenue privatisée devient de plus en plus sans intérêt.

On en arrive un peu au même bilan que le journalisme et au final c'est comme dans tous les métiers, on demande à des ingénieurs mécaniciens de changer des roues, on demande à des journalistes de parler de tout et de rien, on demande aux scientifiques de concevoir des objets dont l'intérêt est avant tout commercial plutôt qu'innovateur.

L'utilisation de l'intelligence et de la connaissance par les possédants de ce monde est en train d'abêtir l'ensemble de ces disciplines qui à terme, si elles ne se concentrent que sur les intérêts de leurs propriétaires deviendront insipides, sans intérêt, que n'importe quel benêt grâce au numérique pourra générer.

Défendre la connaissance, l'intelligence et la capacité à penser par soi-même c'est défendre la science, le journalisme et la politique avec un grand P pas le pitoyable spectacle que nous inflige régulièrement nos politiciens professionnels.

La science est malade parce que notre société devient flasque, sans intérêt, contraire à ce qui nous a fait, campée sur les ressentiments des gens. Nos possédants ont généré un système dénué de vie.

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