La Tribune

La fin d'un quotidien national, symptôme d'une presse malade

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Par Sandrine Bajos et Sandrine Cassini  |   -  751  mots
C'est la dernière édition papier de « La Tribune ». Érosion des ventes, chute de la publicité, coûts de distribution et de fabrication, montée en puissance du Net sont autant de raisons expliquant les pertes de la presse quotidienne nationale.

Et de deux. Après « France-Soir » en décembre, au tour de notre journal « La Tribune » de publier sa dernière édition papier. Ces deux arrêts, coup sur coup, témoignent de la violente crise qui s'est abattue sur la presse quotidienne nationale depuis quelques années. Tous les titres souffrent : « Les Échos » et « L'Équipe », qui furent longtemps les seuls à gagner de l'argent, sont dans le rouge. « Le Monde » a dû sacrifier son indépendance pour éviter le dépôt de bilan, et appartient désormais à trois acteurs économiques, Xavier Niel (Free), Matthieu Pigasse (banque Lazard) et Pierre Bergé. Même le groupe Amaury a songé à se séparer du « Parisien-Aujourd'hui en France » l'an dernier. « Libération », qui a été mis sous sauvegarde par deux fois, se redresse mais reste fragile. Si le groupe « Le Figaro » gagne de l'argent, le quotidien est déficitaire. Système de fabrication obsolète et sous-capitalisation chronique, Internet a fait ressortir les faiblesses ancestrales de la presse quotidienne française.

La diffusion s'érode

Depuis les années 1960, la diffusion des quotidiens nationaux n'a cessé de reculer. Si un média n'en a jamais tué un autre, l'arrivée de la radio, puis de la télévision, a eu un impact direct sur la place des journaux dans l'information. L'émergence d'Internet a accéléré le phénomène : le citoyen accède sur la Toile à une multitude d'informations rendant chaque jour moins nécessaire l'achat d'un quotidien. Or les ventes des titres rapportaient encore, il y a quelques années, plus de la moitié du chiffre d'affaires total des journaux. Aujourd'hui, non seulement les journaux n'ont plus le monopole de l'information, mais, en plus, cette dernière est désormais gratuite. Dans ce paysage, « La Tribune », qui a longtemps cherché sa place face aux « Échos », a dû affronter une concurrence chaque jour renforcée sur le Web. « La presse est en passe de devenir le seul média d'information payant », notait le rapport Tessier de 2007.

Fonte des revenus

C'est le corollaire de la baisse de la diffusion. Entre 2004 et 2010, les recettes commerciales des quotidiens ont reculé de 28 %, selon l'Irep. La crise de 2009 a marqué un tournant important : l'annonceur n'est plus prêt à dépenser autant. Les revenus publicitaires du Web, bien qu'en forte croissance, ne parviennent pas à compenser l'érosion du chiffre d'affaires papier. Car sur la Toile, les tarifs sont très inférieurs. Autre problème, spécifique à la presse économique : les revenus de la pub financière, qui représentaient 70 % du chiffre d'affaires commercial de « La Tribune » en 2000, sont en train de disparaître.

Un premier décrochage est intervenu après l'éclatement de la bulle Internet, en 2001 : moins d'introductions en Bourse et des entreprises qui se tournent peu à peu vers le Web, moins onéreux, pour leurs communications légales. Le coup de grâce arrive en 2007, avec la transposition de la directive Transparence, qui oblige les sociétés cotées à communiquer sur support électronique. Ont alors fleuri des plates-formes comme Business NewsWire ou PR Newswire qui proposent la diffusion de communiqués financiers moyennant un abonnement de 3.000 à 4.000 euros par an, alors que les journaux facturent des campagnes plusieurs dizaines de milliers d'euros. Le petit actionnaire individuel se raréfiant, beaucoup d'entreprises cotées se contentent désormais de ces services. « La Tribune » n'est pas la seule touchée. « Les Échos » sont en perte depuis 2008, « Le Journal des finances » a été fondu dans l'hebdomadaire patrimonial « Investir », lui-même en difficulté.

Lourdeur du processus de fabrication et de distribution

La sous-capitalisation de la presse française s'explique d'abord par la lourdeur de ses coûts de distribution et surtout d'impression, qui représentent la moitié du prix de vente d'un quotidien, selon un rapport du Sénat de 2007. Héritage de la Libération, le Livre CGT possède toujours un quasi-monopole d'embauche dans les imprimeries de la presse quotidienne, un système unique en Europe. Il gère les effectifs et impose sa grille de rémunérations. Le Livre est aussi présent au sein du système de distribution de Presstalis (ex-NMPP) aujourd'hui au bord du dépôt de bilan. Au final, les quotidiens français sont les moins rentables d'Europe au niveau opérationnel - ce qui tend à n'attirer que les investisseurs en quête d'influence et non des industriels du secteur. Chroniquement déficitaires, les quotidiens n'ont pu ni investir dans l'offre éditoriale, ni anticiper les mutations technologiques.

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Commentaires

Nolan  a écrit le 05/02/2012 à 15:26 :

Bonjour, vos réflexions c'est aussi et c'est sûr Hollande Sarko au second tour !!! peu de réflexions, peu de remises en cause , La tribune c'est 80% de clients grands comptes Banques ou Assurances, moyenne d'âge de ces lecteurs 35ans traders, ou autres tous sur iphones et peu concernés car pas acheteurs,( c'est ma boîte qui m'abonne...)et très peu de particuliers,institutions ou le papier est encore religion;aucune remise en cause de ce modèle qui était confortable puisque 40000 des 65000 exemplaires édités étaient pré vendus sans connaître le lecteur individuel.Le modèle s'est écroulé personne n'y a réfléchi.Le Figaro lui si, les séniors..et retraités sont de plus en plus nombreux vivent mieux la diffusion du Figaro progresse au pire stagne ce qui est toujours mieux que disparaître. Il reste un avenir à moyen terme pour le papier .Les hauts potentiels!!! de la Tribune ne l'ont pas vu .l'une a imaginé(quelle prétention!)ouvrir formation et conférences thématiques ( déjà en vogue en 1975 dans Panorama du Médecin puis dans les Echos.... elle a aussi centrée la Tribune sur son soi-disant coeur de métier perdant encore plus de lecteurs...ah les beaux mots green business,finances,et enfin l'un d'entre eux quelle honte est même repris dans le nouvel organigramme,je vous invite à deviner la suite....alors qu'un seul titre US en numérique dégage à ce jour un bénéfice.. bravo et bravo la liberté du consommateur,surtout du moins instruit qui se verra conditionné par les moteurs de recherches sur telle ou telle thématique sans pouvoir s'ouvrir à d'autres opinions

alienou  a écrit le 02/02/2012 à 11:34 :

Évidemment c'est la faute du syndicat du Livre et de ses ouvriers trop bien payés si la presse est malade. Pas à cause des caciques des médias qui diffusent chaque jour leur pensée plate et se reprennent tous en coeur comme des perroquets. Si le lecteur s'éloigne, c'est bien sur parce que le syndicat du Livre a le pouvoir. Éliminons les syndicats et tout deviendra tellement plus beau.
Pauvre journalistes imbibés des discours dominants.

elmt  a écrit le 31/01/2012 à 13:46 :

les journaux gratuits sont aussi la cause de cette perte.