"La concentration actuelle des médias pose un vrai problème démocratique"

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Julia Cagé, économiste, est l’auteur du livre Sauver les médias (Seuil, 2015).
Julia Cagé, économiste, est l’auteur du livre Sauver les médias (Seuil, 2015). (Crédits : DR)
Titulaire d’un doctorat à l’université Harvard et professeure d’économie à Sciences-Po Paris, Julia Cagé pointe les dangers d’une concentration de médias autour d’industriels multimillionnaires. L’auteur du livre Sauver les médias (Seuil, 2015), appelle à une réforme des lois encadrant le pluralisme de l’information.

LA TRIBUNE - Actuellement, le paysage médiatique se recompose autour d'industriels (Bolloré, Dassault, Lagardère, Arnault) et de certains magnats des télécoms (Drahi, Niel, Bouygues), tandis que les groupes de presse indépendants disparaissent les uns après les autres. Cette situation met-elle en danger le pluralisme des médias ?

JULIA CAGE - Cette concentration est dangereuse et vraiment inquiétante pour le bon fonctionnement de la démocratie française. Elle nous dit une chose : il est urgent de repenser les lois qui encadrent le pluralisme des médias. L'appareil législatif anti-concentration est daté. La dernière loi date de 1986, une éternité quand on sait qu'on ne consommait pas d'information sur Internet à l'époque ! Il faut donc une nouvelle loi qui devrait s'attaquer à plusieurs problèmes.

D'une part, éviter une concentration excessive pour garantir le pluralisme de l'information. D'autre part, garantir, à l'avenir, la propriété des médias par des groupes de presse indépendants plutôt que par des industriels qui sont souvent sous contrat avec l'État.

Enfin, il faudrait limiter, comme c'est le cas dans beaucoup d'autres pays, la pratique du cross-ownership, c'est-à-dire le fait de posséder tout à la fois des journaux, des radios et des chaînes de télévision. Or il semble que plus l'on tarde à réguler, plus la recomposition du paysage médiatique s'accélère, donnant chaque jour un peu plus de poids à ces nouveaux acteurs qui utilisent leur influence pour convaincre le législateur que le mieux est de ne rien faire.

Quel rôle joue la proximité de l'élection présidentielle de 2017 dans les mouvements d'acquisitions récents ?

Les différents propriétaires des médias n'ont pas les mêmes motivations. La situation de crise dont souffrent en particulier les titres de presse écrite a avant tout déterminé l'agenda. Patrick Drahi a pu racheter Libération d'abord parce que le titre était en 2014 au bord du dépôt de bilan et représentait pour lui un levier d'influence et de pression auprès de l'État, car le secteur des télécoms dépend beaucoup de la régulation.

Le cas qui semble avoir été le plus influencé par la proximité de l'élection présidentielle est clairement le rachat du Parisien par Bernard Arnault, le PDG du groupe de luxe LVMH. Au moment de son rachat, le quotiden n'était plus à vendre. Or, on connaît les préférences politiques très marquées de Bernard Arnault et tout laisse à penser qu'il ait pu vouloir s'acheter un cheval de bataille en vue des élections. Reste à savoir si une telle stratégie peut être couronnée de succès car les journalistes du Parisien feront sans doute tout pour préserver leur indépendance.

Un homme suscite beaucoup d'interrogations en ce moment : Patrick Drahi. Pensez-vous que sa frénésie d'acquisitions s'explique aussi par la rivalité qui l'oppose au patron de Free, Xavier Niel ?

La psychologie des hommes d'affaires est toujours difficile à comprendre. Beaucoup disent que la stratégie de Drahi est déterminée par celle de Niel : Niel achète Le Monde, Drahi acquiertLibération ; le scénario se répète à l'identique pour Le Nouvel Observateur et L'Express...

Enfin, Niel évoque son intérêt pour LCI, Drahi fait pour une fois la course en tête en étendant son empire à BFM-TV. Reste que, jusqu'à présent, on observe une différence fondamentale entre les deux hommes. Niel a investi dans les médias dont il est devenu actionnaire. Ainsi, au Mondecomme au Nouvel Observateur, le nombre de journalistes n'a pas diminué. Au contraire, Drahi a fait fondre les effectifs de Libération et s'est engagé dans la même voie à L'Express. Un peu comme s'il n'avait fait le choix d'acquérir ces « marques » que pour les vider de leur coquille.

Vous attendez-vous à d'autres mouvements dans les mois qui viennent ? Dans cette nouvelle configuration, certains titres deviennent isolés, à l'image du Point. Les petits groupes et les titres indépendants deviennent-ils des cibles potentielles ?

Oui, je m'attends à d'autres mouvements. Lesquels, c'est difficile à prévoir. La question du Pointest intéressante : on a longtemps cru à des synergies avec L'Express, mais maintenant que celui-ci est passé sous la coupe de Drahi, c'est moins évident. D'autant qu'Artémis (Pinault) n'a pas besoin de s'en défaire. Quoi qu'il en soit, il y a de moins en moins de groupes indépendants des grands industriels, et c'est inquiétant pour la pluralité de l'information.

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a écrit le 10/09/2015 à 17:14 :
Pourquoi pas une grosse révolution démocratique des médias ? C'est peut-être naïf, et ça néglige probablement des tonnes de paramètres, mais j'aimerais bien en discuter avec des gens, pour voir si l'idée peut aller quelque part et en inspirer d'autres.
1 - On coupe les subventions. On remet en question les concessions et les fréquences attribuées aux télévisions et aux radios.
2 - On laisse vivre les médias qui réussissent sans subvention sur leur modèle privé traditionnel. On nationalise au dernier moment les médias qui meurent, on regroupe ces derniers en PLEIN de groupes multi-médias de taille décroissante, dans un immense service public pluraliste.
3 - On distribue ces groupes multi-médias, de taille et d'influence très diverses, à des rédactions en chef et des directions au suffrage universel ET en fonction de leurs résultats électoraux.
J'ai un peu détaillé l'idée ici. https://www.m6r.fr/nouslepeuple/story.php?title=une-r%C3%A9volution-d%C3%A9mocratique-dans-les-m%C3%A9dias-
Réponse de le 21/09/2015 à 13:21 :
et pourquoi pas une révolution démocratique tout court et pas seulement des médias , il serait temps que le peuple reprenne le pouvoir et fasse enfin le ménage dans cette classe politique corrompue a la botte des grands groupes industriels et financiers qui se fout comme de leur 1er abus de bien social de ce même peuple qui se fait saigner a blanc pour le seul profit de ces groupes et de ces quelques "élites" politiques bien a l'abri au dessus des lois et de la vie normale
a écrit le 10/09/2015 à 17:11 :
Marrant, en tombant sur un article du site rtbf1 j'ai fait le constat d'une profondeur d'analyse bien plus poussé sur la plupart des sujets abordés des deux coté de la frontière.
Pas marre de se regarder le nombrils et suivre les "buzz" d'internet amis journaliste français?
Pas qu'au niveau des lois qu'il y a du taf.
a écrit le 09/09/2015 à 14:47 :
On a fait un beau reportage sur Arte sur la propagande Poutinienne en arguant les méthode de désinformation du KGB, et bien , à mon simple avis je ressent la même quand je regarde les émissions politiques actuelles avant les Régionales , l'abêtissement des sujets traités .
a écrit le 08/09/2015 à 22:02 :
https://vimeo.com/133303205

Albert Camus sur le journalisme
a écrit le 08/09/2015 à 18:10 :
la démocratie est une grande parabre en Espagne il n'y a pas la liberté d'expression et de personnes souffrent pas abla ou à Bruxelles
a écrit le 08/09/2015 à 6:50 :
74% des journalistes ont voté pour François Hollande: c'est sûr, il y a un gros problème !
Réponse de le 09/09/2015 à 17:59 :
Vous avez tout à fait raison , et tous les jours on voit / écoute cette pensée unique des journalistes si lointaine de ce que pense le français.
a écrit le 08/09/2015 à 6:42 :
Le problème de concentration est malheureusement identique dans de nombreux domaines (agro-alimentaire, semences, terres agricoles mondiales, télécoms/médias, distribution d'eau, santé/vaccins, énergie, recyclage, finances etc). Une minorité dispose de la majorité des ressources du monde et une minorité de multinationales dominent. Les états ne sont plus à la hauteur de cette situation. C'est le modèle maffieux Berlusconi/Poutine etc !
a écrit le 07/09/2015 à 23:42 :
On n'a pas entendu dire d'un certain Rupert Murdoch ici en France? Le "journal" du caniveau "The Sun" controle presque seul les "elections" en Angleterre - au moins, son soutien est indispensable - c.a.d la bendiction de M. Murdoch. Son "News International" est un fleau nefaste sur le corpus politique et la vie nationale d'Angleterre (et l'Australie). Le grand "phone hacking" scandale ou son organe "News of the World", vraiment un papier de toilette, a envahi le vie privee des centaines des "celebrites" mais aussi mantes personnes ordinaires sur une echelle industrielle - c.a.d News of the World est une societe ecran pour les "services de securite". Si ces "journaux" decident de s'emparer de quelqu'un(e) leur vie est assuree de finir comme une bete sous les dents d'un troupeau des hyenas sauvages - et je n'exaggere pas.

On veut ca en France? C'est programme si on ne resiste pas ce fleau.
a écrit le 07/09/2015 à 21:00 :
Je n'ai pas lu le livre de Madame Cagé mais il me semble que la baisse des revenus des médias d'information -- due à plusieurs facteurs mais presque tous liés aux changements technologiques -- est une menace beaucoup plus importante, pour les prochaines années, que la concentration de ces médias.

Être parfaitement indépendant mais sans aucun moyen pour payer des journalistes, des reporters d'enquête, des experts de leur secteur, des correspondants en province et à l'étranger, des correcteurs-réviseurs, des analystes, c'est très bien en théorie mais ça ne donne pas grand chose en pratique.

En quoi la limitation de la concentration, voire le fait d'empêcher certains joueurs industriels riches et puissants de devenir éditeurs, améliorerait-elle les ressources des médias d'information?

D'autre part, on peut arguer que, jusqu'à un certain point, la présence des réseaux sociaux permet aujourd'hui aux citoyens et aux groupes sociaux qui se sentiraient lésés par cette concentration d'y faire contrepoids -- certes pas à armes égales, mais en tout cas beaucoup plus fortement que par le passé.

Cela ne veut pas dire qu'il ne faut exercer une vigilance et, surtout, encourager que les médias soient indépendants de groupes industriels qui ont d'autres intérêts. Mais il faut mettre ce souhait en équilibre avec d'autres.

Par exemple, préfère-t-on que les médias français appartiennent à des groupes franco-français qui ont aussi des intérêt industriels et politiques?

Ou préfère-t-on qu'ils appartiennent à des groupes de médias seulement, des purs professionnels de l'information, mais qui soient étrangers? Préférez-vous comme patron de presse Bolloré, Bouygues et Niel, ou Rupert Murdoch?

Ou trouverait-on vraiment plus sain que tous les médias d'informaton appartiennent à l'État -- ou lui doivent tous l'essentiel de leurs revenus --, et serait-on prêts à payer davantage d'impôts pour cela?

Le débat est intéressant mais la solution n'est pas simple.
a écrit le 07/09/2015 à 17:21 :
La presse libre n'existe en France, sauf peut-être pour le Canard Enchaîné, et encore. Les journalistes ne veulent pas perdre leur emploi et vont donc toujours dans le sens de leur "mécène". Mais ce n'est pas nouveau, puisque Voltaire et d'autres publiaient déjà depuis l'étranger :-)
a écrit le 07/09/2015 à 14:46 :
Journaliste: un métier en voie de disparition...Un de plus.
Avec un éducation nationale en déshérence qui ne donne plus aux jeunes les moyens de la réflexion, de la critique; des médias aux ordres des publicitaires, de leurs patrons affairistes, d'une information Internet biaisée où tout le monde peut trouver ce qu'il a envie de lire, de voir, d'entendre, de dire, les médias traditionnels et la presse en particulier ont des soucis à se faire. L'enjeu est à l'école, ce n'est pas en raccourcissant les leçons d'Histoire, de Français, de Philo au profit des matières scientifiques qu'on va affûter le sens critique des élèves et des étudiants.
Nous sommes à l'époque des têtes bien pleines, celle des techniciens dans lesquelles il n'y a plus de place pour une tête bien faite.
a écrit le 07/09/2015 à 13:54 :
C'est le point numéro 3 du programme de libération de l' UPR, tout à fait, absolument essentiel..
"Créer un Service public de l’Information et
de la Culture (SPIC). Indépendant et doté de
moyens lui permettant de remplir sa mission
informative, démocratique et émancipatrice, ce
SPIC sera chargé par la loi de favoriser la qualité
des débats publics, l’élévation de la culture
générale et l’éducation de tous en offrant une
information et des programmes de qualité
(culture, arts, histoire, sciences, etc.)."
Réponse de le 07/09/2015 à 21:01 :
Vous avez un point commun avec le cyclope c'est que vous y voyez moins bien que les autres !
Vous parlez d'un Service public de l’Information et de la Culture (SPIC). Indépendant " . L’État appartient a la finance alors cela revient au même !
Vous croyez peut être que l'Etat va relayer les informations que le Canard Enchaîné divulgue ? Achetez vous un deuxième œil SVP...
Réponse de le 08/09/2015 à 6:45 :
L'Upr comme le FN étant à la solde de Moscou, on imagine le "service public" lol !
Réponse de le 10/09/2015 à 17:23 :
On peut avoir un financement par l'État sans contrôle par l'État. Si la rédaction en chef est élue, c'est devant les électeurs qu'elle a à répondre, pas devant le gouvernement. Et du coup, pas devant les lobbies non plus.
a écrit le 07/09/2015 à 13:08 :
Sachant que tous les journaux sont la propriété de milliardaires il est inconcevable et inadmissible que ces journaux soient subventionnés .24 millions pour le Figaro et le Monde,20 pour Libération....ect,ect.Ces gens ont l'argent nécessaire pour faire fonctionner leurs journaux.S'ils ne sont pas rentables qu'ils disparaissent.
Réponse de le 07/09/2015 à 16:55 :
Et pour entendre la messe convenue et museler la presse d'investigations.. On croirait que la presse dans son ensemble se répond d'écho en écho, avec par ci par là une petite touche de rose, de bleu, de vert... Ca n'est déjà plus depuis longtemps une démocratie, ça prend doucettement le chemin de ce que on appelait en face, chez les autres, une dictature..
a écrit le 07/09/2015 à 12:48 :
Avec une telle concentration des médias, et la main mise de différents lobbys financiers dans les médias, on comprend mieux le silence radio dans la presse sur #affaireapollonia .
Cette escroquerie en bande organisée de 1 milliard € touche 1000 victimes et gêne considérablement les banques impliquées.
L'affaire est instruite depuis 2008 et n'avance pas. ( un dossier à charge de 100 000 pages!)
a écrit le 07/09/2015 à 11:28 :
Oui, c'est un réel problème qui empire!
Ca fait bien longtemps que la presse n'est plus réellement libre!
Le problème existe aussi dans la culture qui est de plus en plus sous perfusion de grands groupes dont des banques!
Faire un retour arrière sur certains scandales, médicament par exemple, et se rappeler que certaines rédactions n'avaient pas fait leur travail!
Les budgets publicitaires sont des armes tout comme le mécénat piloté par les géants économiques. Ensuite viennent s'ajouter les financements de nations extérieures qui s'infiltre dans les affaires françaises.
a écrit le 07/09/2015 à 11:13 :
Nous ne sommes pas en démocratie (pouvoir au peuple) et nos représentants nous sont imposés par les puissants. En prenant possession des médias les puissants s'assurent maintenant le contrôle de nos opinions.
Nous n'avons plus confiance en nos politiques, et ce sera de même pour nos médias.
La politique ne doit plus être une profession, tirons au sort nos représentants, et nous ne verrons plus ce genre de concentration possible...
a écrit le 07/09/2015 à 11:00 :
Julia Cagé pointe les dangers d’une concentration de médias

Elle a pleinement raison, et c'est pour cette raison que les Français pas naïf se détournent des chaînes itélé bfm télé et bfm radio dont les émissions sont simplement affligeantes de journalleux asservis et tout juste capables de relire des communiqués de presse qui leur sont proposés
a écrit le 07/09/2015 à 10:48 :
A part au PS tout le monde est au courant .

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