Dictionnaire et définitions à la Dantzig... de Dantzig

« Inventaire de la Basse Période », Charles Dantzig, Grasset, 448 pages, 24 euros.
LTD/Philippe MATSAS/Leextra via opale.photo

« Inventaire de la Basse Période », Charles Dantzig, Grasset, 448 pages, 24 euros.
LTD/Philippe MATSAS/Leextra via opale.photo
Adjectif impropre. Dantzig n’est pas arbitraire mais subjectif ; on l’a connu capable de ramener le grand Louis-Ferdinand Céline à un « chauffeur de taxi mal embouché et raciste ». Comme il a bien du talent, sa subjectivité atteint souvent l’universel et s’exprime alors en aphorismes : « L’homme est bon : il oublie le mal qu’il a fait. » Tiens, ça nous rappelle notre cher « les gens se vengent des services qu’on leur rend ». De Céline.
Synonyme de notre présent, ici comparé au Moyen Âge. « Je pense que, en 2026, nous savons très bien que nous piétinons parmi les broussailles et les ronces et que, l’humeur étant grincheuse, elle désire transmettre des vengeances. » Pessimiste, Dantzig ? Ses entrées sont hantées par la tyrannie. En même temps : « Basse Période ? Ce n’est pas triste. C’est une cause de combat. »
Figure de style. « Je marche penché sur mon téléphone comme un séminariste sur son missel, en plus captif, et en plus vain. » Proust, qui aimait Flaubert, lui reprochait la « faiblesse de ses images » : pour l’auteur de la Recherche, c’est par elles qu’une œuvre gagne la postérité. Dantzig, qui adule Proust, n’a pas oublié la leçon.
Synonyme de Nature humaine. Baudelaire réclamait que soit ajouté, aux droits de l’homme, celui de se contredire. Dantzig n’est pas loin d’être d’accord. « En vieillissant, tout racornit. Prendre soin de se contredire. »
Lieu commun, trop à ses yeux. Ne pas l’y chercher : pour Dantzig, le gauchisme est « la maladie infantile de la liberté ; disons post-adolescente », attendu que « l’intransigeance n’a aucune utilité tactique face aux stratèges de la tyrannie ». Conclusion : « Le gauchiste a besoin de l’échec. » Sur l’échec des rouges, parions un chèque en blanc.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Mot-frontière, qui sépare les écrivains narrateurs (qui abondent aux États-Unis) des formalistes en quête de singularités esthétiques (courants chez nous). Devinez où se situe Dantzig à la lumière de cette citation : « Seules les formes nouvelles débusquent les tyrannies de la vie. »
Infection cérébrale qui s’attrape dans l’air du temps ou dans de vieux livres issus d’une ère précédente, comme l’antisémitisme. Dantzig pointe sa version « civilisée », qui se retrouve chez Michel Audiard et chez le moraliste Cioran. « On veut bien des gays, mais obséquieux », observe-t-il une entrée plus loin. Des visages surgissent dans votre imaginaire ?
Notion en passe d’être supplantée par ce que Dantzig appelle le « gorillisme », qui triomphe en Amérique. Où, paraît-il, les mêmes hommes qui se sont coupé les cils « pour ne pas avoir l’air efféminé » ont élu un président doté d’« un brushing de vieille joueuse de canasta ». Comme disent les freudiens, ça refoule.
Voix qui n’ont pas toujours la raison pour elles, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas les défendre. « Les minorités disent des bêtises. Les majorités accomplissent des horreurs », constate Dantzig avant de nous expliquer que la Basse Période dresse lesdites minorités les unes contre les autres… Intersectionnel, Dantzig ?
Ceux qui, ayant trop tété les mamelles de la nation, digèrent mal son lactose. La preuve : « Comment se fait-il que les nationalistes aient toujours les mâchoires serrées, le menton haut et la mine d’avoir avalé un verre de lait tourné ? »
Accessoire qui se trouve en magasin de déco, puisque selon Dantzig elle est « la bougie parfumée du renoncement ». Attention, la nostalgie ne chasse pas les odeurs de nicotine et tend à calaminer les cerveaux trop cloisonnés.
Arme à double tranchant, puisque « dans les périodes dangereuses, la nuance l’est aussi ». Et Dantzig d’invoquer de Gaulle en renfort : « Comme le gouvernement de Vichy endormait les Français de nuances, de Gaulle tranchait : “Premièrement, l’ennemi est l’ennemi.” » Les tautologies ont leur vertu.
Comique d’époque. « Une pensée, ça fait rire l’homme bas. “Que c’est con !” clame-t-il plein de joie », s’amuse Dantzig avant de prendre Descartes en flagrant délit de bêtise dans un éloge de Sparte la « très florissante », dont les lois, « n’ayant été inventées que par un seul », tendaient « vers le même but ». Et la démocratie athénienne, elle n’était pas florissante ? s’insurge Dantzig. À ressortir à tous les pseudo-pragmatiques qui vantent l’aptitude des régimes autoritaires, dictatures ou « dictamolles », à planifier des politiques cohérentes sur des décennies.
À lire également
Lettré du Bas-Empire romain, spécialiste des panégyriques (éloges versifiés), Sidoine flatta trois empereurs, devint évêque, fut canonisé pour ses œuvres charitables et témoigna de l’agonie du monde romain… dont il finit par incarner les contradictions aux yeux des historiens. Flaubert se reconnaissait en saint Polycarpe, patron informel de ceux que leur époque afflige ; Dantzig se retrouve-t-il en saint Sidoine Apollinaire, auquel il dédie cet Inventaire ? Si oui, ne lui demandons pas de prier pour nous (cf. l’entrée « Athée »). Il écrit, n’est-ce pas déjà beaucoup ?