Devi Kumari, Pierre Michon, Stéphanie Chaillou... Nos critiques littéraires de la semaine
Anne-Laure Walter, Alexis Brocas et Philippe Ridet

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 8 décembre 2025.
LTD/DR
Anne-Laure Walter, Alexis Brocas et Philippe Ridet

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Ça fuse, ça tourbillonne, ça déborde comme un numéro de Bollywood lancé à pleine puissance ; un déferlement de couleurs, de parfums et de péripéties qui s’entrechoquent avec une exubérance fiévreuse. Rien n’y est vraiment plausible, tout y est délicieusement romanesque. On entre dans ce nouveau Vikas Swarup comme dans une danse frénétique, en oubliant la mesure pour mieux savourer l’élan.
Ex-diplomate, l’écrivain indien, qui publie au compte-gouttes, renoue, vingt ans après Les Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire – propulsé au rang de phénomène mondial par l’adaptation au cinéma de Danny Boyle, Slumdog Millionaire (2008 –, avec une narration alternant présent sous tension et récits du passé. Enlevée en pleine rue, la jeune Devi se réveille prisonnière d’un inconnu qui l’oblige le temps d’une nuit à confesser, face caméra, les fautes accumulées au fil de ses vingt-cinq années d’existence (ressenti cent !).
Pendant qu’un public en ligne enchérit pour « acheter » la pécheresse et décider de son châtiment, elle déroule ses « sept vies », de l’enfance en bidonville aux coups du sort, entre arnaques de survie et rencontres providentielles. « Au fil des années, la vie m’a enseigné trois choses, affirme la conteuse enjôleuse. Dieu n’existe pas. Tout est une question de chance. Et quand une chance se présente, il faut la saisir. »
On tourne les pages au rythme de ces aveux arrachés, emporté par une construction redoutablement efficace ayant déjà fait ses preuves dans Les Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire. Mais derrière le divertissement pur affleure un portrait de l’Inde, ses paysages, ses traditions et ses castes, ses systèmes corrompus et ses injustices qui pèsent d’abord sur les femmes. Et surtout la violence et la mort, omniprésentes.
Les caractères sont volontairement appuyés, les retournements parfois extravagants, mais cette ampleur romanesque fait tout le charme du livre. Comme Devi qui improvise pour sauver sa peau, Swarup construit une fable jubilatoire, pleine de panache. Et on embarque sans discuter pour cette odyssée où chaque aveu fait vibrer une Inde multiple aussi lumineuse que brutale.
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Par sa rareté et la splendeur de ce qui en subsiste, la statuaire de la Grèce antique suscite une légitime fascination que l’écrivain Pierre Michon convertit ici en une pièce de théâtre à cheval sur plusieurs époques. Elle commence par un miracle : la découverte de deux bronzes grecs surgis des eaux calabraises en 1972. S’agit-il de Tydée et d’Amphiaraos d’Argos, qui, à la suite de l’affaire Œdipe, guerroyèrent contre les Thébains d’Étéocle sous l’égide de Polynice et fournirent au dramaturge Eschyle, vétéran des guerres médiques, le sujet de sa pièce Les Sept contre Thèbes (à laquelle un petit jeune nommé Sophocle donnerait une saison 2 intitulée Antigone) ?
Ah, en plus d’Eschyle et du sculpteur Agéladas, possible auteur des bronzes, le casting compte Humphrey Bogart, Charles Baudelaire, Dark Vador (convoqués pour nourrir les répliques) et Pierre Michon lui-même. Lequel n’est pas la moitié d’un grand lecteur mais ne contient pas un atome de pédanterie : pour s’en garder, il se compare à M. Homais, le pharmacien cuistre de Madame Bovary. Michon mêle ici les époques et les savoirs pour le plaisir de les voir s’éclairer les uns les autres.
Cette merveilleuse agilité, qui se retrouve dans le style, fait tout le sel de la pièce. Elle se traduit en comparaisons garanties d’origine lâchées par Apollon lui-même : « Les oracles, ce n’est pas comme le fer scythe forgé au marteau : ça ne s’émousse pas. » Ou fait de Pisandre de Laranda, poète mineur du IIIe siècle, l’auteur d’une érotique des dieux. Et nous entraîne enfin sous les murs de Thèbes, où Tydée et Amphiaraos voient tomber leurs alliés avant de connaître une gloire de sang et de viscères. Et tout revient à l’art et aux artistes, ces merles dont « le chant natif est nul » et qui imitent les trilles des autres oiseaux en les améliorant.
Et tout part du « Bronze A » aux dents proéminentes identifié à Tydée, « figure magistrale de la férocité ». Puisque, comme Michon le dit dans un musée à un badaud habillé rock’n’roll : « Tydée est la Grèce harmonieuse de Périclès et Socrate, où l’un des deux boit la ciguë par les bons soins de l’autre, ou tout comme. Et nous sommes tous encore les repousses de cette Grèce-ci, notre bouture-mère : vous avec vos Bad Seeds comme moi avec mes dithyrambes postmodernes. » Si la lumière qui nous parvient depuis l’Antiquité n’a pas son pareil pour révéler la beauté, les ombres qui l’entourent annoncent aussi nos désastres.

Il ne faut que deux pages de ce livre sec comme une prairie grillée par l’été et vibrant de toutes les présences de la nuit pour savoir pourquoi Jean-Noël Dutilheul a été contraint de revenir sur les lieux de son enfance : le « père allait mal », lui a dit son frère aîné, Michel, resté, lui, en Gironde. Il en faut un peu plus pour saisir ce qui (et surtout ceux qui) lui a fait prendre brusquement la fuite. Jean-Noël a quitté le hameau de Marimbault à bout de forces et d’arguments un soir de février 1990. Sa différence le désigne comme un étranger total voire un ennemi pour sa famille. Partir est une question de vie ou de mort, d’aplatissement ou de liberté.
Depuis, il s’est construit une autre vie. Architecte-urbaniste, marié à David, intégré dans son milieu, vivant à Paris, il semble à l’abri. Revenir au pays n’est pas une nostalgie, juste un devoir dont il faut s’acquitter. Durant les six jours de son lent retour vers cette campagne caniculaire, Jean-Noël parviendra-t-il à tenir à distance ce passé de souffrance ? On pense évidemment à cette admirable chanson de Barbara qui dit « il ne faut jamais revenir aux temps cachés des souvenirs […] car parmi tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires, ceux de l’enfance vous déchirent ».
À Bazas, le chef-lieu, rien n’a bougé. À peine ses valises posées dans la chambre d’hôtel des Charmes, dans tous les sens du terme, Jean-Noël est confronté aux armoires et à la cathédrale « comme étrangères au temps ». Sous une chaleur de plomb, le piège de l’immobilité est prêt à l’engloutir avec « les paysages, les odeurs dont [il] ne souhaite pas la présence ». Le passé l’assiège. Le passé le tient à l’œil comme cet étrange félin dont le regard de braise troue la nuit comme un fanal.
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Malgré lui il appartient toujours à ces lieux et à cette lignée mal aimante, « dépositaire de ses remous et de ses ratés ». Bravache il s’en dégage : « On ne partage pas son enfance », cingle-til. Déjà remarquée pour Le Goût de la trahison (2024), Stéphanie Chaillou sait faire tenir ses récits sur des thèmes vieux comme des tragédies grecques, l’amitié trahie, le pardon, la résilience. Elle sait aussi déjouer les clichés, les fins attendues. Jean-Noël saura-til pardonner ? C’est tout le suspense de ce livre précieux conclu dans des lueurs d’incendie.
Anne-Laure Walter, Alexis Brocas et Philippe Ridet