Pierre Cendors, Marie-Laure de Noailles, Benoît Broyart... Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Olivier Mony, Aurélie Marcireau et Alexis Brocas

Notre sélection littéraire de la semaine du 15 décembre.
LTD/DR
Juliette Einhorn, Olivier Mony, Aurélie Marcireau et Alexis Brocas

Notre sélection littéraire de la semaine du 15 décembre.
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C’est avec des mots de nuit que le poète romancier nous fait traverser son « errance éveillée », une narration flottante à travers le Connemara, « à l’ouest finistérien » de l’Irlande, où il vécut plusieurs années dans sa jeunesse. Un paysage réel autant qu’intérieur qui recèlerait, d’après Wittgenstein, « les dernières réserves d’obscurité en Europe ». Cette « échine osseuse, granitique et tourbeuse de la côte atlantique », traduction du fond nocturne de son être, relie l’auteur à ses origines maternelles. Par sa solitude sidérale, il l’emporte dans la « cavernosité » de l’âme, aux commencements du monde.
Cette intensité cosmique, tellurique, le fait plonger dans les abysses – le dessous des choses. Un autre régime de réalité, une « austérité hantée » qui met à nu son identité. Le jeune homme change alors de nom : il se nommera désormais Pierre Cendors. Écrivant un roman, installé dans un cottage de vieilles pierres, il voit son héroïne, une vierge sauvage aux cheveux noir corbeau, se promener sur la lande. Mais écrire, accueillir en soi une parole silencieuse, devient chose impossible et il brûle son livre.
Dans l’éclat de ce « halo funèbre », il fusionne avec les forces de l’eau et de la terre. Un sabbat végétal et minéral qui fait affleurer son « visage de nuit », une « ombreuse radiance » dont il fera plus tard un poème. Se libère en lui l’élan d’une force alchimique, non humaine. Un champ magnétique, une primordialité qui irradiera son œuvre.
Pierre Cendors cisèle un langage ancestral, un fluide des origines qu’il invente autant qu’il le fait surgir de l’invisible en y engouffrant tout son être, en écho à cette phrase d’Agota Kristof : « C’est en devenant rien du tout qu’on peut devenir écrivain. » Le geste d’écriture, dès lors, est à la fois un dénudement et une efflorescence, les « pétales d’une brûlure » convoquant un palimpseste de visions poétiques – Rilke et Gabrielle Wittkop, Marcel Moreau, Denis Rigal et bien d’autres.
Trois des romans précédents de Pierre Cendors, Les Fragments Solander, Engeland, L’Homme caché, sont traversés par la figure d’Endsen, un poète praguois qui pourrait être aussi un avatar de Rimbaud ou d’Antonin Artaud – l’essence même de la poésie. Les personnages y changent d’identité à l’intérieur d’une narration rhapsodique qui explore toutes les facettes de l’autre côté du miroir. Dans cette broderie de fictions, où se lève la brume du monde, le kaléidoscope de ses territoires, prose et poésie, visions et récit s’entretissent.
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Le verbe fait remonter des mots anciens, rares, ou en fabrique, traçant l’itinéraire intime d’un pèlerin écrivain. À la réminiscence d’un vieux jour de novembre s’en ajoutent d’autres en surimpression, souvenir de « rameaux entrelacés d’arbrisseaux qui formaient une voûte basse au-dessus d’une eau noire », en Picardie – l’écrivain nagea un jour dans leurs secrets marécageux pour s’en faire une peau nouvelle.
Veneris Memories est aussi le roman des rémanences de Vénus, qui se superposent en « un foyer de riche répondance », visions aux résonances nervaliennes : dans la boutique d’une ville portuaire, en Irlande, le jeune homme fut hanté par une jeune fille d’un autre temps, Grace, qui sera pour lui un autre visage, plus tard, d’Aphrodite : la Vénus anadyomène de Titien, déesse de l’amour surgie des eaux, découverte à la Scottish National Gallery, mais aussi d’une inconnue évaporée dans une rue.
Une « suite amoureuse » de rendez-vous avec ces icônes féminines et avec lui-même, qui feront surgir l’absolu d’une femme « de haute nuit », nourrissant en lui une flamme – l’énergie mystique de l’amour lui permet de dépasser la séparation des règnes pour rejoindre « les morts qui continuent à vivre en nous ». C’est à une éclosion qu’invite la pensée sauvage de Pierre Cendors, une promenade médiumnique à travers le silence, pour atteindre « l’Atlantide de l’être ».

On la surnommait « la vicomtesse du bizarre ». Toute sa vie durant, Marie-Laure de Noailles née Bischoffsheim (1902-1970) s’appliqua à mériter ce surnom. C’était sans doute le moins que pouvait faire cette lointaine descendante du marquis de Sade. Il lui semblait que la fortune (qui fut pour elle considérable) ne pouvait se justifier qu’en la mettant toujours au service des arts et, mieux encore, des artistes.
Avec son mari, Charles de Noailles, elle mit son hôtel particulier du 16e arrondissement de Paris ou sa sublime villa Art déco d’Hyères, construite par Rob Mallet-Stevens, au service des aventures les plus folles de la modernité, du Sang d’un poète de -Cocteau à Un chien andalou de Buñuel. Mais Stravinsky, Poulenc, Char, Desnos, Bataille, Picasso, Balthus, Ernst, Miró et tant d’autres bénéficièrent aussi de ses générosités autant que de son amitié. Laquelle, l’âge venant, s’élargit à Johnny Hallyday, à Salvatore Adamo ou aux manifestants sur les barricades du Quartier latin en 68, qu’elle ravitaillait en mets divers depuis sa Rolls-Royce, accompagnée de l’acteur Pierre Clémenti… Folle pour les uns, juste excentrique pour les autres, un personnage pour chacun.

Et également, ce fut sa part d’ombre et de lumière mêlées, une authentique écrivaine. C’est ce que tout lecteur avisé déduira de la récente publication (en un volume d’une grande beauté) de son œuvre poétique complète à l’enseigne conjointe de la maison Seghers, de la librairie 7L et de la villa Noailles. Sont regroupés en ces pages trois recueils, L’An quarante, La Viole d’amour et Cires perdues, dont les deux premiers datent des années sombres de la guerre.
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La haine, la persécution, les loups entrés dans Paris en forment comme l’angoissant décor d’une âme qui devine que les beaux jours sont finis, qu’ils ne reviendront peut-être jamais. Dans la belle préface qu’elle offre au volume, Chantal Thomas souligne justement la présence ardente chez la poétesse de l’onirisme venu de son compagnonnage avec le surréalisme, le fantastique, avec Cocteau (ami de toujours et amour impossible…) et avec les « cérémonies secrètes » chères à son lointain ancêtre, le divin marquis. Que l’on ne s’y trompe toutefois pas, le sang qui coule d’abondance de ces pages, c’est celui de la passion, exacerbée parce que secrète.
Comme en ces lignes sublimes, « Alexis il neige je m’enneige d’amour / J’ai connu sur la terre bien des nuits à leur tour / Mais jamais au matin ces grands rideaux glacés / Tenant au fond des plis les cris de nos passés. » Marie-Laure de Noailles, dans sa nuit, dans ses cris, à jamais.
« Poésies », de Marie-Laure de Noailles, Seghers/7L, 144 pages, 25 euros.

Ce roman graphique est une merveille de justesse et d’intelligence. Le black dog de Churchill – le nom qu’il donnait à sa dépression – y côtoie Amy Winehouse, Jackson Pollock ou encore la mère de l’auteur, tous atteints d’un trouble mental. Les fils directeurs de l’album sont les questionnements de Benoît Broyart sur l’idée de normalité, sur la perception et la représentation des maladies mentales dans la société, mais également son dialogue avec le dessinateur et la psy. Grâce aux découvertes de l’un, aux confidences de l’autre et aux explications du médecin, les préjugés tombent.
Parfaitement construite et rythmée, la BD ne sombre jamais dans le pathos. Dessinée par Laurent Richard et écrite par Benoît Broyart et la psychiatre spécialiste des neurosciences Jasmina Mallet, elle aborde notamment le trouble bipolaire, l’autisme, la dépression, la schizophrénie ou encore les troubles du comportement alimentaire ou le stress post-traumatique avec la bonne distance et une empathie toujours juste.
Des pages sont également consacrées à la santé mentale des jeunes et à cette période cruciale de construction de soi qu’est l’adolescence. On remonte aussi le temps ! Pendant l’Antiquité, les troubles mentaux sont considérés comme des manifestations de la colère des dieux ; viennent ensuite l’analyse des humeurs et de la bile noire (la dépression), puis au XIIIe siècle les premiers hôpitaux pour aliénés.
Des hystériques de Charcot aux électrochocs – illustrés ici par ceux pratiqués sur Jack Nicholson dans le film Vol au--dessus d’un nid de coucou –, -l’histoire de la psychiatrie est complétée, pour chaque pathologie, par des témoignages de médecins, de malades et de leurs proches. Les auteurs décrivent également les traitements passés, actuels mais également ceux à l’étude. Les références cinématographiques, littéraires et artistiques sont partout. Elles servent un propos clair et porteur d’espoir. Oui, d’espoir.
Cela pourrait être une parabole biblique moderne. Il était une fois, en 1959, un très mauvais pasteur appelé Nathan Price – baptiste, américain et psychorigide – qui parvint à convaincre sa hiérarchie réticente de le laisser partir au Congo avec ses cinq brebis – sa femme Orleanna, et leurs quatre filles. Cela sans rien connaître au pays, qui se trouve être au bord de l’indépendance… Chronique d’un désastre annoncé, Les Yeux dans les arbres (initialement paru en 1999 et republié aujourd’hui en grand format) n’est pas le premier roman à organiser le choc des illusions occidentales avec la réalité africaine (qui gagne toujours à la fin). Mais son autrice, l’Américaine Barbara Kingsolver, y met une intelligence et une puissance stylistique que vous n’oublierez pas.

Cela tient aux voix – celles des quatre sœurs et de leur mère qui se relaient pour conter leurs dix-sept mois bigarrés à Kingala, petit village fluvial que Nathan entreprend d’évangéliser. Sans comprendre qu’il est idiot de fustiger la nudité de ceux qui ne possèdent pas de vêtements, ou de tenter de les baptiser dans un fleuve réputé pour ses crocodiles. Sans voir, surtout, que ces villageois, pragmatiques en tout, choisissent leurs dieux sur pièces – entendez, sur les bienfaits immédiats qu’ils leur procurent. Et ainsi, ce père, sans gagner beaucoup d’âmes, va voir à la fois le Congo et sa famille, sur laquelle il a attiré le malheur, échapper à sa poigne de fer.
Voici Rachel, l’aînée, reine de beauté, qui, lorsque surgira un danger mortel, saura s’appuyer sur ses qualités propres pour sauver sa peau. Voici Leah, petite surdouée et garçon manqué, qui épousera la réalité africaine sans s’y assortir. Voici sa jumelle Adah, elle aussi géniale, mais hémiplégique, qui écrit d’étonnants poèmes en palindromes et couvre sa famille de sarcasmes silencieux. Et voici Ruth May, petite fille de 5 ans, la seule, peut-être, à trouver sa place.
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Mais rien n’est jamais durable dans cette Afrique balayée par les sécheresses, les pluies diluviennes, les invasions de fourmis puis les conflits post-indépendance. Et comme le montre Kingsolver à travers une figure de missionnaire inverse (frère Fowles, que le lecteur découvre d’abord à travers un perroquet), mieux vaut s’y installer avec l’humble volonté de comprendre qu’avec celle d’imposer une parole, fût-elle d’origine divine.
Juliette Einhorn, Olivier Mony, Aurélie Marcireau et Alexis Brocas