ENTRETIEN — L’historien et biographe vient d’être primé pour son dernier ouvrage consacré à un personnage sulfureux.
Maître de la biographie historique et politique en France, Éric Roussel vient d’être couronné du grand prix de la biographie politique du Touquet pour Jusqu’au bout de la nuit – Les vies de Jacques Benoist-Méchin, 1901-1983. Une traversée du siècle aux côtés d’un intellectuel à qui tout était promis et qui n’eut de constance que dans l’erreur…
LA TRIBUNE DIMANCHE — Comment Jacques Benoist-Méchin, qui fut de toutes les grandes aventures artistiques et littéraires de l’entre-deux-guerres, intellectuel reconnu, a-t-il pu se fourvoyer ainsi dans la collaboration ?
ÉRIC ROUSSEL — C’est toute la question. Il avait tous les dons, notamment pour les langues. Son itinéraire public commence d’ailleurs dans les milieux pacifistes, plutôt de gauche, auprès de Romain Rolland et du président de la Ligue des droits de l’homme… Après, je crois que cela relève chez lui d’une forme de pathologie. C’était une personnalité fragile. Enfant d’une famille ruinée par les extravagances de son père, il éprouve une incertitude douloureuse sur son statut social. Son homosexualité a certainement aussi joué un rôle. Il s’est toujours rassuré en se tournant vers la force, vers l’ordre.
Condamné à mort après la Libération, il verra sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Après plus de six ans de prison, il est finalement libéré et va devenir au fil des ans le spécialiste dans notre pays du monde arabe. Comment analysez-vous cette mue ?
Je crois que cela correspond chez lui à une sorte d’illumination rimbaldienne… Ce n’est peut-être pas non plus sans rapport avec un vieux fond persistant d’antisémitisme. Toujours est-il que, des années 1960 jusqu’à sa mort, il aura une vraie influence sur la politique arabe de la France. Dans le même temps et malgré son passé, son admiration pour de Gaulle va croissant. Il devient comme un missus dominicus de la diplomatie parallèle.
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Pour Pompidou et auprès de Hassan II après l’affaire Ben Barka ou pour Raymond Barre auprès de Boumediene. Il est fasciné par les hommes forts, Nasser ou Kadhafi – lorsque je l’ai interrogé à la fin de sa vie sur l’incongruité de son indulgence pour ce dernier, il m’a répondu : « Vous n’imaginez pas combien, jeune, il était beau »… –, ce qui est peut-être une résurgence de ses vieux démons…
En clair-obscur, pour le moins. Il peut être en métamorphose constante, mais cela laisse, c’est vrai, une impression de malaise. Ses vies, car il en a eu plusieurs, ce sont des rêves, ou peut-être plutôt des cauchemars, éveillés. Mais il laisse une œuvre que quelqu’un comme François Mitterrand – les quatre premiers présidents de la Ve l’ont lu avec passion – classait parmi ses dix préférées. À la fin de sa vie, période où je l’ai assez bien connu, il était tiers-mondiste, partisan résolu de la cause palestinienne… Alors, oui, c’est vrai, il y a certainement des analogies à faire avec notre temps et certaines figures politiques ou intellectuelles qui le traversent. Cette attirance pour l’ordre et la force, cette horreur de la démocratie peuvent nous rappeler quelque chose…