OPINION. « Bartleby au Palais Bourbon », par Thomas Thévenoud, directeur associé chez VAE SOLIS Communications

L'ancien député PS Thomas Thévenoud.
Jean-Baptiste Quentin/LP/MAXPPP

L'ancien député PS Thomas Thévenoud.
Jean-Baptiste Quentin/LP/MAXPPP
Dans son dernier essai intitulé « La démocratie à l’état gazeux », le directeur de la Fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein, convoque de manière inattendue la figure de Bartleby pour décrire les situations de blocage qui se multiplient au sein de l’Assemblée nationale depuis 2024. Comme le célèbre scribe d’Hermann Melville, les députés semblent souvent murmurer, au moment de voter, un silencieux « I would prefer not to » plutôt que d’appuyer sur le bouton.
Ce refus d’obstacle résulte autant de la configuration inédite que connaît l’Assemblée depuis 2024 que du départ imminent de la course des petits chevaux présidentielle dont les concurrents piaffent déjà d’impatience dans leur paddock et « préfèrent ne pas… » insulter l’avenir en prenant des positions qui pourraient leur être reprochées en 2027.
Depuis 18 mois, les groupes politiques unissent, à tour de rôle, leur force en des coalitions de circonstance et font valoir leur capacité de blocage pour empêcher une majorité de se dégager. Pendant la dernière discussion budgétaire, chacun a trouvé de bonnes raisons pour ne pas avoir à assumer des choix qu’il savait pourtant indispensables.
Ensemble pour la République et le MoDem « ont préféré ne pas » revenir sur un certain nombre de mesures jugées emblématiques de la « legacy » macroniste, comme la suppression de l’ISF, tout en n’assumant pas les efforts demandés par ailleurs sur la non-revalorisation du barème de l’impôt sur le revenu ou le montant des retraites.
De manière symétrique, le Parti socialiste « a préféré ne pas » assumer jusqu’au bout sa volonté de compromis en conditionnant son vote sur l’ensemble du budget à l’adoption de mesures de justice fiscale qu’il savait refusées par le bloc central, telle que la taxe Zucman.
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La Droite républicaine, profondément divisée par la compétition entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, « a préféré ne pas » remettre en cause un certain nombre de niches fiscales, tout en appelant à une réduction du déficit. Quant à Horizons, le parti d’Edouard Philippe, il « a préféré ne pas » assumer tout court, en menaçant à chaque fois qu’il l’a pu de retirer son soutien au Premier ministre.
Au final, l’Assemblée nationale « a préféré ne pas » voter l’ensemble du budget qu’elle avait pourtant contribué à élaborer, article après article, en séance. Étrange schizophrénie qui a conduit, pour la deuxième année consécutive, à faire adopter une loi spéciale en urgence avant Noël afin de garantir la continuité de l’État, la levée des impôts et le versement des salaires des agents publics.
Pour sortir de cette situation, il est probable, paradoxalement, que le Premier ministre soit soumis, dans les jours qui viennent, à une pression croissante de celles et ceux qui « préfèrent ne pas… » et qui lui demanderont d’activer à nouveau l’article 49.3. Ce sera l’ultime démonstration du syndrome décrit par Herman Melville.
En engageant sa propre responsabilité, le Premier ministre permettra ainsi aux députés « de ne pas… » avoir à voter un budget qu’ils ont tous une excellente raison de ne pas approuver tout en s’engageant « à ne pas… » voter une censure dont aucun groupe politique (mis à part le RN et la France Insoumise) ne veut endosser aujourd’hui la conséquence : des élections législatives anticipées qui pourraient fragiliser un peu plus les parlementaires bartlebysés.
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S’il devait en être ainsi, ce serait une occasion ratée de montrer que le Parlement n’est pas seulement une arène médiatique où le spectacle est permanent mais aussi le lieu où se construisent des décisions de bon sens, des compromis durables, des coalitions d’intelligence, où s’exprime la volonté d’un peuple qui n’a pas le loisir, contrairement à Bartleby, de « préférer ne pas ».