Pour Brice Teinturier, président du pôle société et directeur général délégué d'Ipsos-BVA, « les transformations qui ont affecté l'opinion publique ces vingt dernières années peuvent se lire à l'aune de celles de notre rapport au monde ».
Brice Teinturier analyse comment notre rapport inquiet au monde façonne désormais toutes les dynamiques de l’opinion française, du repli territorial à la défiance envers les institutions.
Il est commun d’entendre que ce qui intéresse prioritairement les Français, c’est « le local », et qu’ils se forgent de plus en plus une opinion à partir de leur expérience personnelle. C’est en partie vrai, mais notre thèse est que cela procède de la conséquence, non de la cause ; la réalité est que la variable décisive est le rapport que nous entretenons avec le monde : comment se caractérise-t-il ? Est-il inquiétant ou rassurant ? Pouvons-nous le maîtriser, le dominer ou est-ce celui-ci qui – de plus en plus – nous domine, échappe à notre maîtrise même relative, voire nous écrase ?
De fait, les transformations qui ont affecté l’opinion publique ces 20 dernières années peuvent se lire à l’aune de celles de notre rapport au monde. On peut ainsi distinguer deux grandes périodes : de 1945 jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, une seule menace prédomine, celle de la guerre froide entre les démocraties et un bloc soviétique en expansion, totalitaire, doté de l’arme nucléaire et d’une armée puissante. Ce n’est pas rien mais, malgré tout, c’est bien l’Occident qui sort vainqueur de cette confrontation.
De plus, à cette époque, les grands maux actuels ne sont pas encore simultanément présents : la croissance économique est forte, le changement climatique n’a encore aucune manifestation visible, la démographie est solide, assurant un renouvellement des générations suffisant pour financer un système de retraite satisfaisant, les services publics s’étendent et s’améliorent, la mobilité sociale aussi, l’immigration est perçue comme plutôt positive et nécessaire.
Une promesse centrale et effective, celle de mieux vivre demain, soi-même et ses enfants, peut alors se construire, avec des Français concentrés sur l’amélioration de leur situation et celle de leur pays. Globalement, c’est bien ce qui se passe dans la santé, le logement, la formation, l’alimentation, l’accès aux loisirs et à la culture, etc. Le concept clé qui caractérise cette période est donc aussi clair que puissant : le progrès.
Tout change dans le rapport au monde avec les quatre attentats-suicides perpétrés le 11 septembre 2001 en moins de deux heures par seulement 19 terroristes d’Al-Qaïda à Manhattan (New York), Arlington (Virginie) et Shanksville (Pennsylvanie). Non seulement ces attentats sont vécus presque en temps réel par des centaines de millions de téléspectateurs dans le monde, les images de l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center ayant été diffusées en quasi direct, mais au-delà de leur imprégnation sur les rétines et dans la mémoire collective, leur portée symbolique est immense : chacun comprend plus ou moins confusément que, ce jour-là, au-delà de l’effondrement matériel des tours du World Trade Center, c’est l’effondrement d’un ordre mondial qui se produit.
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Il s’agit d’un ébranlement très profond : si la première puissance mondiale peut ainsi être attaquée par ceux que l’on savait être des fanatiques, mais que l’on regardait comme des manants, des faibles, des illettrés ou des parias, c’est que le monde a basculé et que nul n’est à l’abri. Une dynamique sourde et décisive s’enclenche, celle de la peur, d’un sentiment nouveau d’extrême vulnérabilité. En France, les attentats de 2015, semant l’effroi, vont la réactiver et l’enraciner.
À cela s’ajoute un second phénomène, d’ordre économique cette fois-ci. Il commence avec la crise de 2008 et s’amplifie avec la violente crise de l’euro fin 2011 et la dérive continue de pays comme la Grèce et l’Espagne. Pour la première fois, les Français constatent que c’est à leur porte que la pauvreté vient toucher de plein fouet des pans entiers de la population. La pauvreté et non un quelconque déclassement à venir.
Pendant quelques mois encore, ils vont considérer et espérer que le spectre de la clochardisation ne les touchera pas, directement aidés en cela par la perception – et la réalité – d’un système de protection sociale qui joue son rôle. Jusqu’à se fracasser sur la rafale de plans sociaux de l’été 2012, qui met le pays en état de sidération, avec la fermeture d’usines et des mesures de restructuration rarement vues à ce point – PSA à Aulnay-sous-Bois, Alcatel-Lucent qui supprime des postes d’ingénieurs, Florange, et bien d’autres – qui viennent apporter comme un coup de grâce en incarnant toutes les facettes négatives de la mondialisation.
Fin 2012, le cap historique des 3 millions de chômeurs est dépassé et vient confirmer ce basculement. Alternance politique et impuissance riment à nouveau. François Hollande a perdu 20 points en cinq mois. Du jamais-vu. Désormais, ce qui prime, c’est le sentiment de vulnérabilité dans un monde ouvert et ultra-dangereux. Son corollaire est immédiat : la demande de protection. Tous les dirigeants vont devoir y répondre… et s’y cassent les dents.
Depuis, le monde est devenu encore plus inquiétant : retour de la guerre aux portes de l’Europe et d’une menace russe de plus en plus concrète, simultanéité de crises multiples (écologiques, économiques, etc.), désagrégation des grands systèmes pouvant donner un sens rassurant à ce qui se produit, à commencer par la religion : le XXe siècle ayant été plus que tout autre celui de l’extrême barbarie, des guerres de 14-18 en passant par Auschwitz et de nombreux autres génocides, l’idée du mal est venue percuter et ébranler celle de Dieu à un point jamais connu dans l’histoire de l’humanité. À Auschwitz, où était Dieu ? dit l’un ; à Auschwitz, où était l’Homme ? lui répond l’autre. Dans les camps industriels d’extermination et pas seulement de concentration, l’individu devient doublement orphelin, de Dieu et de l’humanité.
Tous les autres grands systèmes explicatifs implosent également : le marxisme s’abîme dans les camps de Staline et de Mao, l’existentialisme meurt avec son porteur Jean-Paul Sartre, le libéralisme ne pénètre et ne convainc pas, la et les politiques déçoivent.
Cette transformation de notre rapport au monde, les angoisses de disparition qu’elle génère, renforcée par des ingénieurs de la peur qui trouvent là matière à pousser leur projet politique est la plus grande des plaques tectoniques qui secouent la société française. Elle a au moins cinq grandes conséquences.
La réponse territoriale ou le besoin d’ancrage
Puisque le monde est instable et incertain, puisque nous avons peu de maîtrise sur lui et que la mondialisation est une menace, la redécouverte et l’exaltation du local offrent une première réponse. Progressivement, on va d’ailleurs de plus en plus parler des « territoires », terme plus valorisant que le « local » et porteur d’un parfum de France éternelle plus rassurant.
La réponse temporelle
C’est un autre mécanisme de défense. Quand l’avenir vous inquiète, se réfugier dans le passé ou vivre au jour le jour sans se poser de question sont deux postures jugées salutaires et non exclusives. La nostalgie est donc puissante : 75 % des Français pensent que « c’était mieux avant » mais le recentrage sur l’instant présent et l’hédonisme immédiat est aussi une tendance mondiale et grandissante, particulièrement marquée en France : 78 % sont d’accord avec l’affirmation « Je vis au jour le jour car l’avenir est incertain » (61 % en Europe et 64 % à l’échelle mondiale) et 68 % avec « L’important est de profiter de l’instant présent, demain se fera tout seul » (58 % en 2013, +10 points).
C’est une troisième option, déjà ancienne mais qui reste d’actualité : l’heure est toujours à l’autocélébration de l’individu par lui-même et de ce qui ferait sa singularité, à travers les réseaux sociaux ou toute autre manière. Travailler à sa propre mise en scène, se différencier à tout prix, être une marque à soi tout seul, s’exhiber y compris dans ce que chacun peut faire et dire de plus trivial et de moins digne d’intérêt, est tout à la fois une tendance et un symptôme : le narcissisme est la négation de l’autre et survient lorsque l’extériorité et la confrontation à l’autre, potentiellement conflictuelles mais créatrices de soi-même, mettent en scène votre possible disparition.
Le conspirationnisme et la désignation d’un ennemi intérieur ou extérieur
Ils relèvent aussi de ce rapport au monde marqué par une anxiété accrue. Puisqu’il y a crise de légitimité des autorités et des grands systèmes explicatifs, inventons d’autres explications à ce qui nous arrive. Et puisque le monde est complexe, réduisons cette complexité à sa plus simple expression.
La Covid-19 a donc été inventée par l’industrie pharmaceutique pour « placer » des vaccins. L’immigration est la principale cause de nos problèmes et un projet de grand remplacement, qui va nous submerger, est à l’œuvre. Il y a un complot juif mondial. Le monde est dirigé par des hommes-lézards, etc. On peut en sourire, mais ces tendances sont en expansion.
C’est une conséquence de la défiance à l’égard des autorités dans un monde de moins en moins maîtrisé. De plus en plus, les Français, pour se forger une opinion, s’en remettent à leur expérience personnelle, à leurs proches et à leurs pairs et de moins en moins à ce que les médias ou à ce que les émetteurs traditionnels énoncent : l’anecdote, surtout si elle est personnelle, vaut autant que la statistique de l’Insee.
La science fascine toujours mais elle peut être radicalement remise en question au nom précisément de cette expérience personnelle, érigée non en opinion mais en connaissance, pas simplement subjective mais ayant une valeur universelle. 42 % des Français déclarent ainsi que « pour savoir si un fait scientifique est vrai ou faux, je fais plus confiance à mon expérience personnelle qu’aux explications des scientifiques » et 51 % que « ce n’est pas parce qu’un scientifique spécialisé sur un sujet me démontre un fait que c’est vrai et que cela vaut plus que mon jugement personnel ».
La thèse que nous défendons, que tout ou presque part de notre rapport au monde, explique donc bien des phénomènes qui en sont en grande partie la conséquence et que l’on prend pour des mécanismes en soi. Elle signifie aussi que tous les politiques qui pensent que les Français ne sont pas préoccupés par l’international se trompent lourdement : l’international et le national sont désormais totalement poreux.
Au-delà des apparences, des raisons d’être optimiste en France, Brice Teinturier, Alexandre Guérin et Arnaud Caré, le cherche midi.