Surproduction de céréales, chute des prix, manque de moyens... Des céréaliers misent sur la moutarde pour ne pas piquer du nez

Fabien Metz, 50 ans, céréalier.
© O.M.

Fabien Metz, 50 ans, céréalier.
© O.M.
« Sur mon exploitation, je n’ai pas dégagé de revenus l’an passé. Je suis en déficit de plusieurs milliers d’euros ». Installé sur 130 ha à La Wantzenau, aux portes de Strasbourg, Fabien Metz résume la crise qui frappe la céréaliculture française. Ce producteur de maïs, de blé, de betterave sucrière et de soja incarne les angoisses d’un secteur pris en étau entre la hausse des charges et l’effondrement des cours.
Les chiffres sont implacables. « Il y a, dans les exploitations céréalières alsaciennes, une perte de revenu de 300 euros par hectare », a-t-il calculé. L’effet ciseaux, suite à la guerre en Ukraine, a broyé les marges. « On a besoin de carburant, d’énergie, d’engrais, de semences. Tout a augmenté de 30 à 40 %. Or, il y a aujourd’hui une surproduction de céréales sur le marché mondial, et les prix ont chuté d’à peu près la même ampleur. »
Pour passer le cap, Fabien Metz, 50 ans, qui incarne la sixième génération de la ferme familiale, multiplie les expédients. Avec un emprunt à court terme à la banque, il a pu décaler le paiement des semences et des engrais. « Ce qui va me manquer, ce sont les fonds pour payer les charges de structure, l’énergie, l’assurance, les réparations du matériel. Et sept mois de salaire », a-t-il estimé.
La solution ? « Je puise dans mes placements et dans les disponibilités que j’ai pu accumuler auparavant ». Une partie du matériel, partagée avec des exploitations voisines dans une Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole, ne lui appartient plus.
Surtout, il fallait une issue pour se soustraire à la dépendance des cours mondiaux. Au printemps, sur quelques hectares, il cultive ainsi de la moutarde alimentaire pour Alelor, entreprise spécialisée de la région. Une filière mise en place depuis une dizaine d’années avec la Chambre d’agriculture d’Alsace, qui apporte son soutien technique.
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Le modèle économique est souple et repose sur une négociation annuelle : quelles surfaces, quels prix, quelle rentabilité ? « Pour moi, c’est rentable », confirme Fabien Metz. Mais la filière reste marginale : quelques centaines d’hectares, les meilleures années, à l’échelle de l’Alsace. D’ailleurs, en 2025, il n’y a pas eu de moutarde mise en culture, car il restait des stocks de l’année précédente.
C’est dans ce contexte de survie économique que la colère contre le Mercosur a éclaté. Pour porter le message collectif, le céréalier a pris des responsabilités à la Chambre régionale d’agriculture, dont il a été élu vice-président, et à la FDSEA du Bas-Rhin.
Cet hiver, il est allé manifester à Bruxelles. La colère n’est pas retombée : « Dans la culture du maïs au Brésil, il y a 173 molécules autorisées. Des herbicides, des insecticides, des fongicides. En France, on descend à 43. Le traité avec le Mercosur prévoit d’importer sans contrôle, en libre-échange, 1 million de tonnes de maïs. J’imagine que le salaire minimum et le nombre d’heures de travail sont loin d’être des standards français. Je ne peux pas accepter qu’on importe des produits ne respectant pas les règles de production que le gouvernement français et l’Union européenne m’imposent. »
Derrière le ressentiment, il reste un savoir-faire agronomique. Pour réduire le recours aux produits phytosanitaires, Fabien Metz a développé une approche basée sur l’allongement des rotations. Sans revendiquer le label « bio » sur ses terres, la succession de cultures diversifiées autorise une couverture du sol aussi longue que possible, de janvier à décembre.
L’exemple de la moutarde est parlant. « Après la récolte, en juillet et en août, je laisse germer les graines qui sont tombées. En octobre, je ressème du blé par-dessus. Les champignons qui pourraient se développer dans le blé et provoquer des maladies du feuillage sont moins présents. Cela me permet de réduire les fongicides. »
Mais cette approche ne suffit plus à garantir la viabilité économique, et l’exploitant cherche à se réinventer. Vendre quelques terrains ou se lancer dans l’immobilier, dans cette périphérie de Strasbourg où la pression foncière a fait s’envoler les prix ? « Pas question. C’est mon outil de travail, a-t-il déjà tranché. Il faut que je trouve quelque chose de nouveau. Peut-être faut-il repartir vers l’élevage, ou trouver des cultures qui offriraient une valeur ajoutée encore plus élevée à l’hectare. »
Parmi les pistes envisagées, la culture de légumes de plein champ. Pour ce père de deux garçons – l’aîné étudie à Sciences Po Paris, le cadet, âgé de 12 ans, s’intéresse à l’agriculture –, la question n’est plus de savoir si le modèle doit évoluer. Mais s’il peut encore survivre.