Clément Caudron (à gauche) auteur et conférencier spécialisé dans les enjeux de l’énergie et du climat, et Pierre-André de Chalendar (à droite), président de l'Institut de l'entreprise et président d’honneur de Saint-Gobain.
SPÉCIAL ACT50 - Face à l’urgence climatique, faut-il ralentir l'activité économique pour atteindre la neutralité carbone ? Ou l’innovation technologique et le « découplage » suffiront-ils pour nous sauver ? Deux grandes questions abordées lors d'un débat du forum Act50, organisé le 3 décembre au Ground Control à Paris par "La Tribune".
Dépasser le capitalisme et la mondialisation tels qu'on les connaît pour résoudre le problème des limites planétaires ? La question, ouverte il y a près d'un demi-siècle par le rapport « Les limites à la croissance » du club de Rome, n'est pas nouvelle. Mais face à la nécessité impérieuse de réduire les émissions de gaz à effet de serre et de décarboner nos économies encore largement dépendantes des énergies fossiles, le tout à l'horizon d'à peine une génération, elle se pose avec d'autant plus d'acuité. Relever ce défi suppose une politique « très volontariste et assez radicale », martèle Clément Caudron, conférencier spécialisé dans les enjeux de l'énergie et du climat. Et qui « ne s'interdit aucun levier a priori ». Par exemple, celui de l'efficacité énergétique, autrement dit d'une moindre consommation d'énergie à usage constant, comme celui des énergies bas carbone - électricité, biomasse, chaleur renouvelable - pour se substituer aux fossiles.
Mais ces leviers technologiques, sur lesquels il est certes nécessaire d'appuyer, « risquent de ne pas suffire. Dès lors, il ne faut pas s'interdire d'avoir aussi recours à la sobriété qui, si elle est systémique, devient de la décroissance », estime l'auteur de l'ouvrage « Il est urgent de ralentir ». Ainsi, la sobriété reste « ponctuelle et limitée à certains individus et à certains secteurs ». La décroissance, elle, survient « quand il y a suffisamment de sobriété dans suffisamment de secteurs pour que cela se traduise par une baisse générale du PIB », indique Clément Caudron.
Décroissance vs découplage
Un concept qui pose « viscéralement » problème à Pierre-André de Chalendar. Pour le président de l'Institut de l'entreprise, « l'objectif principal n'est pas de viser la décroissance, mais de découpler la croissance du PIB de la croissance de la consommation d'énergie et des émissions de CO2 ». L'ancien patron de Saint-Gobain affiche sa confiance dans l'accélération de la réduction des émissions de carbone « grâce à l'innovation ». Technologique, mais aussi comportementale, le tout sans renoncer à vivre mieux.
C'est justement là que se situe une objection clé à la décroissance. N'est-elle pas également synonyme de moins d'emploi et donc d'un système de protection sociale qu'il ne sera plus possible de financer ? « Un pays pauvre a besoin de croissance pour développer son système d'éducation, de soins et de transports. Mais dans un pays qui a atteint un certain niveau, le bonheur n'est plus dépendant du PIB », avance Clément Caudron. « Vous allez expliquer aux gens qu'ils gagnent trop d'argent ? », rétorque Pierre-André de Chalendar. « La décroissance que j'imagine n'est pas pour tout le monde, mais une décroissance ciblée davantage sur une catégorie de la population », fait valoir Clément Caudron. Autant le dire, ce serait une décroissance pour les riches. « Si l'on protège la moitié de la population, celle à faibles revenus, cela veut dire que la décroissance va peser sur le top dix pour cent et dans une moindre mesure sur les classes moyennes », poursuit-il. Une manière de parvenir à une certaine forme de décroissance dans un pays comme la France, tout en réduisant les inégalités.
Le temps de travail en question
Un projet sur lequel Pierre-André de Chalendar tire à boulets rouges. Pour le patron de l'Institut de l'entreprise, le compte n'y est pas. « On va tous être plus pauvres et il y aura davantage d'émissions ailleurs, parce qu'en plus, les usines seront ailleurs. Donc, on aura baissé massivement les émissions de la France pendant que celles du reste de la planète empireront », assène-t-il, en rappelant que l'Europe ne représente que 6 % des émissions mondiales de CO2. Le dirigeant du cercle de réflexion patronal ne voit pas non plus dans la semaine de quatre jours, avec la diminution des déplacements qu'elle induirait, une voie vers la réduction de l'empreinte carbone. « On n'aura plus notre protection sociale. On vit plus longtemps et on veut travailler moins... », soupire-t-il. Plutôt que de réduire le temps de travail, il faudrait, selon lui, augmenter l'emploi des jeunes et des seniors pour pouvoir continuer à financer notre modèle social.
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« Le temps de travail est un moyen d'amortir l'impact de la décroissance en termes de chômage. Si vous réduisez le temps de travail en proportion, vous conservez le volume de l'emploi », argumente Clément Caudron. En réduisant le revenu ? « Cela dépend pour qui. La moitié de la population la plus pauvre verrait son salaire sanctuarisé mais travaillerait moins », insiste-t-il. De quoi, par la même occasion, libérer du temps pour davantage de relations sociales et de participation à la vie démocratique. L'auteur-conférencier en est convaincu : « La décroissance peut aider à être heureux dans une certaine mesure, ce qui n'empêche pas de faire la transition technologique à côté si l'on veut tenir les bonnes trajectoires climatiques ».
Une vision qui ne convainc pas Pierre-André de Chalendar. « Si l'on proposait aux gens de travailler moins et d'être payés moins ou de travailler plus pour gagner plus, je ne pense pas que les arbitrages seraient de travailler moins et avoir plus de temps libre en étant moins payé. Ce serait plutôt 'on veut plus de temps libre tout en étant mieux payé », parie-t-il.