Changement climatique : « l'heure n'est plus au constat, mais à l'action »
Lysiane Baudu
« Au lieu de parler de sobriété, un terme quelque peu négatif, mieux vaut parler de ce qui nous est suffisant - sufficiency en anglais », estime Jean Jouzel.
SPÉCIAL ACT50 - L'événement de "La Tribune" sur l'adaptation au changement climatique, qui s'est tenu le 3 décembre à Paris, a permis de mettre en avant des propositions pour changer nos discours, nos habitudes, mais aussi notre modèle économique.
Agnès Pannier-Runacher, la ministre de la Transition écologique, de l'Energie, du Climat et de la prévention des risques, l'a dit sans détour dans son intervention d'ouverture du nouvel événement de La Tribune, ACT 50. « L'heure n'est plus au constat, mais à l'action », a déclaré la ministre du gouvernement Barnier démissionnaire. D'ici la fin décembre, le ministère de l'Ecologie doit recevoir les projets et les propositions des élus locaux, en première ligne face au dérèglement climatique, dans le cadre de la Mission Adaptation lancée en novembre dernier lors du Salon des maires.
De fait, le constat est clair depuis longtemps : la France, ne serait-ce qu'en raison de sa position géographique et de la circulation atmosphérique, est particulièrement exposée au réchauffement. Une hausse de 2,7 degrés des températures moyennes mondiales - trajectoire prévue par les scientifiques du Giec d'ici la fin du siècle - correspondra à une progression de 4 degrés pour la France. Avec, dans son sillage, une multitude d'impacts : chaleur étouffante en ville et problèmes de santé des habitants, sécheresses ou inondations et rendements agricoles en berne, infrastructures (routes, rails, etc.) mises à rude épreuve, sans oublier l'inflation des prix alimentaires, ni le fardeau des compagnies d'assurance... Bref, les enjeux, aussi bien en termes de justice sociale que de continuité des activités économiques, sont énormes.
De la prise de conscience à l'action
Autant d'éléments déjà visibles et de nature à accroître la prise de conscience. En théorie. En réalité, les études d'opinion, telle celle de L'Obs'COP de 2024, montrent que le climato-scepticisme, et plus précisément, la remise en question de la responsabilité humaine dans les causes du changement climatique, se renforce au fil d'événements extrêmes. Une façon, sans doute, de se « protéger » pour certains. De plus, une prise de conscience « n'induit pas forcément un passage à l'action », a souligné Alexandra Palt, présidente du WWF France, lors du débat d'ouverture de cet événement dédié à l'adaptation au changement climatique.
Dans ces conditions, comment convaincre les citoyens de passer, précisément, à l'action, individuellement et collectivement, puisque le dérèglement climatique ne cesse de s'accélérer, comme l'a fait remarquer Jean Jouzel, paléoclimatologue et président de Météo et Climat et du Forum Météo climat ?
D'abord, en changeant de discours. Finies, les injonctions, souvent contradictoires (inciter à prendre le train alors que les lignes se font rares dans les zones rurales, par exemple), ou la culpabilisation des citoyens. Dépassée aussi, l'idée d'opposer 'fin du mois' et 'fin du monde'. « Du fait de la poussée inflationniste sur les denrées alimentaires, la 'fin du monde' va aggraver la 'fin du mois' », tranche ainsi Féris Barkat, cofondateur de Banlieues Climat. Mais attention, un autre écueil se profile, qui consisterait à réduire le nouveau discours à une simple adaptation face aux effets du dérèglement climatique. Cette adaptation est obligatoire, mais elle n'affranchit pas de poursuivre les efforts, tout aussi nécessaires, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et défendre la biodiversité. « Une simple adaptation est largement insuffisante », a d'ailleurs martelé Alexandra Palt. En somme, « s'adapter n'est pas renoncer ».
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Cette formule en vogue ne règle pas pour autant la question du discours, ni de l'action plus large. « Au lieu de parler de sobriété, un terme quelque peu négatif, mieux vaut parler de ce qui nous est suffisant - sufficiency en anglais », avance Jean Jouzel. De quoi embarquer davantage de citoyens et d'entreprises, qui seraient fiers de ne prendre à la planète que ce qui leur est suffisant ? « Nous sommes porteurs de solutions concrètes en la matière, assure en tout cas Pascal Berteaud, le directeur général du Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema). Mais une massification des actions est nécessaire. » Au point de vouloir convaincre même les climato-sceptiques ? En fait, le point de bascule, pour qu'une action soit efficace, n'est pas que 100 % de personnes la réalisent, remarque Féris Barkat. « Ce qui n'empêche pas, poursuit-il, la lutte, même minoritaire, au quotidien. Il faut assumer une vision confrontationnelle. »
Quels leaders pour une écologie populaire ?
Toujours est-il que les actions d'adaptation, dispendieuses, aussi bien pour les entreprises que pour les collectivités, tout comme les efforts en matière de réduction des émissions et de préservation de la biodiversité, eux aussi coûteux, devront, au lieu de créer des clivages voire des révoltes, comme dans le cas de la crise des Gilets jaunes,« donner naissance à une écologie populaire », selon la formule d'Alexandra Palt. Mais cela ne suffira toujours pas ! La bonne santé de la planète et la survie de l'humanité dépendent « d'une transformation de notre modèle civilisationnel », déclare-t-elle.
Autant dire que, comme les autres participants à la table ronde, la présidente du WWF France, ancienne directrice générale de la RSE de L'Oréal, appelle à un nouvel ordre économique et à un "nouveau narratif". A l'heure actuelle, l'écologie est selon elle toujours en quête de leaders aussi influents que ceux de l'ancien monde...