Encore trop de freins au financement de la transition écologique
Natasha Laporte
De gauche à droite : Laure Verhaeghe cofondatrice et présidente de Lendosphere, Selma Mahfouz économiste et directrice du pôle Expertise ESG au Crédit Mutuel Alliance Fédérale, et François-Xavier de Thieulloy, directeur du pôle Expertise de Bpifrance.
La Tribune
Encore trop de freins au financement de la transition écologique
SPÉCIAL ACT50 - Si certains acteurs financiers se mobilisent pour apporter des solutions à la décarbonation de l’économie, ils rencontrent des limites, qui ont été débattues à l’occasion du forum Act 50, organisé le 3 décembre au Ground Control à Paris par "La Tribune".
C'est le nerf de la guerre : comment mobiliser les financements pour mener véritablement la transition écologique qui exige des investissements colossaux ? D'autant que la « main invisible » qu'est la finance permet encore, martèle Lucie Pinson, fondatrice de l'ONG Reclaim Finance, rend possible « le financement de nouvelles centrales à charbon et des plateformes pétrolières ».
Mais, pour cette militante, la finance « peut passer de l'état de problème à celui de solution ». Et de lancer un appel aux acteurs du secteur : « Plutôt que de financer l'expansion des énergies fossiles, accompagnez vos clients dans leur transition », en investissant massivement dans les solutions, de la rénovation thermique aux nouvelles formes de mobilité en passant par l'éolien, le solaire, les batteries et des systèmes de gestion intelligents.
Les acteurs financiers, un catalyseur
En somme, pour la fondatrice de Reclaim Finance, « les acteurs financiers peuvent jouer véritablement leur rôle de catalyseurs » en orientant leurs investissements et en conditionnant les services financiers à « un engagement ferme » de la part des entreprises à développer des solutions soutenables et à ne plus lancer de projets polluants.
Si certains acteurs avancent, reste que « leurs efforts sont toujours trop lents et insuffisants, tandis que d'autres refusent d'agir et continuent de financer des secteurs polluants qui aggravent les risques financiers et climatiques », fustige-t-elle. Ainsi, « la décision de BNP Paribas de ne plus émettre ni d'investir dans de nouvelles obligations pour les producteurs pétroliers et gaziers est sans conteste un grand pas dans la bonne direction, mais elle est arrivée trop tard et reste incomplète », assène-t-elle. Pendant ce temps, « des institutions comme Société générale, Banque populaire-Caisse d'épargne ou Amundi continuent de soutenir de nouveaux champs pétroliers et gaziers, amplifiant des risques qui se répercutent sur l'ensemble de l'économie ». Enfin, décarboner un portefeuille ne suffit pas, insiste cette militante, pour qui seul un changement systémique, poussé par la réglementation européenne, permettra une action puissante.
De l'accélération aux limites
Toujours est-il que certains acteurs appuient sur l'accélérateur dans leur champ d'action. « Aujourd'hui, il est impossible de ne pas se poser la question de l'impact climatique des entreprises qu'on finance », affirme Selma Mahfouz, économiste et directrice du pôle Expertise ESG au Crédit Mutuel Alliance Fédérale. Cette institution a notamment mis en place un « dividende sociétal » qui permet d'affecter chaque année 15 % de son résultat net au financement de projets de transformation environnementale et solidaire via un fonds à impact et une fondation d'entreprise et en finançant certains produits dans la mobilité électrique, avec des prêts à taux zéro. Néanmoins, si les institutions bancaires cherchent à accélérer le financement et l'accompagnement de la transition de leurs clients, « tous ne frappent pas à la porte en disant vouloir financer une pompe à chaleur ».
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D'autres se heurtent à des limites d'un autre type. Chez Lendosphere, une plateforme de financement participatif des énergies renouvelables lancée il y a dix ans, les investisseurs affluent. « Les cinq premières années, c'étaient plutôt des militants pour lesquels le fait d'investir dans la transition énergétique était plus important que le rendement associé à leur investissement. Après la guerre en Ukraine et le choc énergétique, on a vu un basculement des motivations de la part des investisseurs qui, aujourd'hui sont plus de 100 000 sur notre plateforme », avec désormais également des fonds d'investissement aux côtés des particuliers, se réjouit Laure Verhaeghe, cofondatrice et présidente de Lendosphere. Problème ? « Ce qui manque, ce sont des projets », dit-elle. Ce qui s'explique, entre autres, par un temps de développement long, de parcs éoliens notamment, et rallongé par des recours...
Côté start-up, si l'argument environnemental est devenu aujourd'hui « un prérequis », comme en atteste François-Xavier de Thieulloy, directeur du pôle Expertise de Bpifrance, certaines jeunes pousses industrielles peinent à attirer des investissements. « On a du mal à entraîner autant qu'on aimerait les fonds privés, indique-t-il. On a investi dans six fonds privés pour qu'eux-mêmes puissent investir dans des start-up. Mais cela démarre lentement, et pas à la bonne vitesse au vu des enjeux ». En cause, le temps long, de huit à dix ans, pour développer ces solutions, alors que l'horizon des fonds privés est plutôt à cinq ans.