Les entreprises s'emparent (enfin) de la biodiversité et du vivant
Natasha Laporte
De gauche à droite : Marie-Claire Daveu directrice du développement durable et des affaires institutionnelles de Kering, Christophe Aubel directeur général délégué Mobilisation de la société à l'OFB, et Laura Magro directrice adjointe en charge du...
SPÉCIAL ACT50 - Longtemps angle mort de la lutte environnementale, la préservation du vivant commence à faire son chemin sur le terrain, y compris auprès des acteurs économiques, en lien avec des organismes publics et des associations. Des solutions fondées sur la nature, le biomimétisme et d'autres initiatives innovantes dans ce domaine ont été mises en avant lors du forum Act 50, organisé le 3 décembre par "La Tribune" au Ground Control.
Jusqu'à il y a peu, c'était en quelque sorte le parent pauvre de la lutte environnementale. La biodiversité, pourtant, fait l'objet d'un constat alarmant : celui d'une érosion accélérée, au point de précipiter le vivant dans la 6e extinction massive des espèces. Si rien n'est fait, « les écosystèmes vont complètement se transformer », rappelle Bruno Davis, ancien président du Muséum national d'histoire naturelle. Et s'il y aura toujours de la vie sur Terre, de nombreuses formes de vivant, dont l'homo sapiens, risquent d'être emportés. Une bonne nouvelle, toutefois : « Il y a un traitement : c'est notre comportement ».
D'ailleurs, la COP15 de Montréal, en 2022, a ouvert le chemin, en fixant des objectifs ambitieux en matière de protection de 30 % des aires marines et autant d'aires terrestres ainsi qu'en matière de restauration des écosystèmes dégradés - même si l'édition suivante de cette conférence internationale n'a pas accouché d'un accord sur les mécanismes de financement. Mais comme le dit un rapport de 2019 de l'Ipbes, la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité, « il est encore possible d'agir, à condition d'engager des changements transformateurs », rappelle Christophe Aubel, directeur général délégué à la Mobilisation de la société à l'Office français de la biodiversité (OFB).
Tester des solutions fondées sur la nature
Comment ? En mettant en place des solutions fondées sur la nature, entre autres. Plus qu'une simple inspiration de celle-ci, ces solutions visent la préservation, la restauration et la gestion durable des écosystèmes. Ce qui permet d'apporter des bénéfices nets pour la biodiversité tout en répondant à des problèmes sociétaux, tels que les risques d'inondations, explique Christophe Aubel.
Dans ce domaine, l'organisme public pilote le programme européen Life Artisan. Avec ses 27 partenaires, dont l'Ademe et le Cerema, il cherche à mettre en relation des acteurs économiques et de la biodiversité et à les accompagner, pour appliquer des solutions d'adaptation fondées sur la nature. Exemple, dans le secteur du cognac, qui pâtit du dérèglement climatique, une entreprise a ainsi pu tester « une replantation de haie en agroforesterie pour lutter contre du gel qui peut être trop intense à certaines périodes de l'année, mais aussi protéger du trop d'ensoleillement », illustre le dirigeant de l'OFB.
Un enjeu éthique et de business
Plus largement, au-delà de ces initiatives, le sujet de la biodiversité fait son chemin dans les entreprises, en particulier celles qui en dépendent. Ainsi du groupe de luxe Kering, dont l'activité de maroquinerie, de beauté ou de joaillerie nécessite des matières premières issues de la nature. « Le défi majeur est que le monde de l'entreprise et les citoyens se saisissent du sujet [de la biodiversité]. On n'arrivera pas à inverser les tendances si le secteur privé ne prend pas sa part de responsabilité », souligne Marie-Claire Daveu, directrice du développement durable et des affaires institutionnelles de Kering.
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L'argument est double. « Si on veut continuer à développer notre activité économique, il faut non seulement prendre en compte ces aspects pour des raisons éthique, mais aussi pour des raisons de business », analyse-t-elle, en se félicitant de l'obtention par son groupe de la certification SBTN (Science Based Targets Network), qui englobe l'ensemble des aspects de la nature, dont la biodiversité et l'eau. Reste que le fait d'être vertueux du point de vue du SBTN « n'est pas forcément valorisé dans le cours de Bourse », considère la directrice du développement durable de ce groupe qui, par ailleurs, est à l'origine du « Fashion Pact », qui fédère les entreprises de la mode autour de l'objectif du net zéro carbone et de la biodiversité, ainsi que d'une initiative dans la joaillerie en faveur de la durabilité.
L'enjeu, pour le groupe, est aussi d'innover, par exemple sur les biomatériaux, en travaillant avec des startups, notamment, pour fabriquer un manteau en mycélium, ou pour mettre au point des matières issues de la nano-cellulose. Avec une contrainte spécifique pour le luxe, celle d'assurer le même niveau de qualité...
S'inspirer du vivant
De fait, au-delà de la protection de la biodiversité, le vivant est aussi une source d'inspiration. Ceebios (Centre d'études et d'expertise en biomimétisme), une société coopérative d'intérêt collectif, rassemble diverses parties prenantes, de la recherche à l'industrie en passant par des institutions de l'enseignement supérieur et publiques, autour du biomimétisme - qui consiste à s'inspirer du vivant pour faire de l'innovation durable. A l'instar du Velcro qui imite les crochets de la fleur de bardane grâce auxquels elle disperse ses graines. Le tout afin de déployer cette démarche via des projets concrets au service de la transition écologique.
Et pour que le biomimétisme soit au cœur des enjeux de transition écologique, l'association cherche à l'associer à l'éco-conception, indique Laura Magro, directrice adjointe en charge du développement scientifique de Ceebios. Ou, à plus grande échelle, à la manière de construire les infrastructures, toujours avec l'idée de l'interaction entre les activités humaines et les environnements naturels. Enfin, pour faire du biomimétisme un véritable levier de la transition, l'enjeu est également de « dépasser l'échelle du projet R&D singulier pour diffuser la logique du biomimétisme dans toute l'entreprise, jusqu'à adopter une feuille de route stratégique en lien avec le vivant », avance Laura Magro.