Banques : le risque systémique est-il moins élevé depuis Lehman ?

 |   |  1147  mots
La part des banques a légèrement diminuée depuis la crise dans le total des actifs financiers, celles des autres intermédiaires et des banques centrales ont augmenté.
La part des banques a légèrement diminuée depuis la crise dans le total des actifs financiers, celles des autres intermédiaires et des banques centrales ont augmenté. (Crédits : FSB)
Depuis la crise des subprimes, les superviseurs, sous l’impulsion du G20, ont pris des mesures pour rendre les institutions financières plus résistantes aux chocs. Mais le débat reste ouvert entre économistes et régulateurs sur la capacité réelle des banques à absorber des pertes importantes et sur les risques cachés, dans la finance non régulée par exemple.

La France compte à nouveau quatre banques d'importance systémique : le groupe BPCE (organe central des Banques Populaires et Caisses d'Epargne et maison-mère de Natixis) est revenu dans la liste des établissements "too-big-to-fail" ("trop gros pour faire faillite", c'est-à-dire faisant peser une menace sur l'ensemble du système financier mondial en cas de faillite ou de crise majeure), publiée le 18 novembre par le Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board), et dont BPCE était sorti l'année précédente. Un sujet de fierté et de satisfaction apparemment pour la banque mutualiste, qui a rejoint BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale. « Bien triste vice-championne du monde du risque systémique, derrière les États-Unis », avait commenté Christophe Nijdam, ex-banquier et analyste financier, membre du groupe consultatif des parties prenantes de l'Autorité bancaire européenne (ABE).

Notre pays compte deux fois moins de ces poids lourds bancaires à risque systémique que les États-Unis (8), mais autant que la Chine et plus que le Royaume-Uni (3), le Japon (3), la Suisse (2) et le Canada (1). Faut-il pour autant s'en inquiéter ?  Les avis sont partagés.

« Le nombre de banques systémiques n'a pas baissé dans le monde depuis que le FSB a établi cette liste en 2011. La taille de leur bilan et leur part dans le secteur bancaire a même augmenté » a fait valoir l'économiste Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à Paris 1 Panthéon Sorbonne, lors d'un débat organisé ce jeudi 13 novembre par le Club du CEPII (Centre d'études prospectives et d'informations internationales).

« En zone euro, la taille de leur bilan a fortement baissé, essentiellement du fait de la chute de Dexia, mais leur part relative dans le secteur bancaire beaucoup moins », passant de 39% des actifs en 2011 à 37% en 2016, a-t-elle relevé.

--

Liste banques systémiques Novembre 2018 FSB

[Liste des banques présentant un risque systémique, en novembre 2018, et la surcharge en capital requise. Crédits : FSB. Cliquer sur l'image pour l'agrandir]

--

Mécanisme de "bail-in" contre le "too-big-to-fail"

En soi, le nombre de banques systémiques recensées n'est toutefois pas forcément révélateur de l'acuité du risque.

« Chaque année, le score d'une centaine de banques internationales est calculé, un certain seuil est déterminé et l'on aboutit à une trentaine de banques. La stabilité du nombre de banques systémiques est plutôt liée à la pratique des superviseurs » a nuancé Laurent Clerc, directeur d'étude et d'analyse des risques à l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR, adossée à la Banque de France), qui s'exprimait à titre personnel.

« Et heureusement que leur bilan ne s'est pas significativement contracté, nous aurions été bien embêtés. Dans l'ensemble, des progrès indéniables ont été réalisés dans le renforcement des banques, de leur résilience, de la solidité des bilans » a-t-il insisté.

Outre les surcharges en fonds propres exigées, dont se plaignent les banques, les régulateurs ont pris des mesures pour « mettre fin au problème du "too-big-to-fail" avec des mécanismes de renflouement interne ou "bail-in" », a-t-il observé, afin d'éviter de faire payer les contribuables, et la création de la TLAC (capacité d'absorption totale des pertes), un matelas de sécurité de titres de dette pouvant être convertis en capital pour éponger les pertes. Il a convenu en revanche que le mécanisme de résolution bancaire européen devait encore faire ses preuves.

Des risques sous le radar

Mais au-delà des 29 grands établissements de la liste, des lacunes ou zones d'ombre demeurent. Thomas Renault, également maître de conférences à Paris 1 Panthéon Sorbonne, et coauteur avec Jézabel Couppey-Soubeyran d'une note sur le sujet parue dans la Lettre du CEPII de septembre dernier, a d'ailleurs souligné que si la Chine ne compte que 4 banques systémiques, la taille de leur bilan et leur poids relatif a explosé (de 12% à 41% du secteur). En outre, 13 banques chinoises ont un bilan dépassant les 500 milliards de dollars, contre six japonaises et six américaines : « on n'est plus dans le risque domestique, il y a un risque de propagation à l'économie réelle ou aux marchés financiers, donc aux banques européennes ou américaines » a estimé l'économiste.

« Le risque n'est pas lié à la taille » a toutefois relevé Laurent Clerc. Il existe des mécanismes d'amplification, qui peuvent être dus aux interconnexions. Le caractère systémique de Lehman Brothers n'était pas tellement lié à sa taille, mais à l'opacité des opérations et à l'ignorance des superviseurs au sujet des expositions aux risques.

D'autres établissements peuvent présenter des risques insoupçonnés et se trouver sous le radar. Laurent Clerc a évoqué un travail de recherche effectué sur l'exposition des institutions financières au marché des dérivés : une quinzaine de grandes banques arrivaient dans le top 20 des vendeurs nets de dérivés de crédit (CDS) et des acheteurs nets, mais elles n'étaient plus que 4 ou 5 dans les plus exposées en positions nettes/nettes.

« Les grandes banques internationales jouent un rôle de broker-dealer, d'intermédiaire : leurs positions nettes sont relativement faibles. En revanche, d'autres banques non systémiques avaient des positions unidirectionnelles très élevées. Figuraient aussi des asset managers (gestionnaires d'actifs), un hedge fund, des assureurs » a indiqué le directeur d'étude et d'analyse des risques à l'ACPR.

Croissance continue du « shadow banking »

La réflexion rejoint celle sur la place grandissante du « shadow banking », la finance parallèle ou de l'ombre, ce que les régulateurs appellent désormais plus sobrement « l'intermédiation financière de crédit non bancaire », un fourre-tout qui va de la gestion d'actifs aux produits dérivés sur les marchés, les sociétés de capital-investissement, les fonds obligataires, mixtes et monétaires, les hedge funds, les plateformes de prêts participatifs, etc.  Le shadow banking a connu un fort essor, en particulier « en Chine avec des trusts ayant une taille considérable » a relevé Laurent Clerc. La finance non bancaire en Chine est estimé à plus de 10.000 milliards de dollars.

L'un des enjeux des réformes du G20 consiste d'ailleurs à « transformer le shadow banking en financement sain de marché », ce qui passe par la réglementation indirecte (via l'exposition des banques) ou la réglementation directe de certaines activités ou entités prêts de titres, fonds monétaires). Les interconnexions du secteur bancaire avec le shadow banking ont diminué de 25% par rapport à 2009, a relevé Thomas Renault, mais elles restent à un niveau élevé, comparable à celui de 2005-2006 (environ 5% du bilan des banques).

« Un effet de contagion provoqué par la faillite d'un acteur du shadow banking  avec un fort levier d'endettement n'est clairement pas un scénario à exclure », écrivent les deux économistes dans leur note de septembre.

Le risque systémique n'est donc peut-être plus vraiment là où il se trouvait il y a dix ans.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 15/12/2018 à 19:48 :
Tout ce qui est évalué hors marché, peut valoir un Euro ou des centaines de millions suivant qu'on vous l'achète ou qu'on vous le vend. C'est le propre des marchés de gré à gré, où tout est opaque, sauf l'addition, à la fin, et en cas de manque de liquidité c'est quasiment immédiat. Super cauchemar en vue.
a écrit le 15/12/2018 à 10:31 :
Le travail des régulateurs et les tests de résistance n'ont strictement aucun intérêt.

A partir du moment ou les banques ont le droit d'évaluer leurs propres actifs à leur guise, tout ce cinéma régulatoire n'a aucun sens.

Imaginer les contribuables qui décideraient eux même de la valeur du patrimoine qu'ils possèdent sans que les autorités fiscales aient leur mot à dire ... ou que les élèves se notent eux même.

Nous n'aurions que des bacs mention très bien et des contribuables trop pauvres pour payer le moindre impôt.

Les grosses banques soutenues par le contribuable sont devenues plus grosses et peuvent dire combien vaut leurs actifs, et les autorités acceptent les valeurs déclarées par les banques : croyez vous un instant qu'elles vont déclarer la vraie valeur de leur portefeuille ?

Le marché ne s'y trompe pas, la deutche bank a perdu 70% depuis son plus bas au plus fort de la crise financière ... -70% ! C'est donc que les banques sont plus solides n'est-ce pas ?
a écrit le 14/12/2018 à 22:58 :
Article intéressant.
Mais il faut se rappeler que la crise financière a été déclenchée parce que des organismes ont fait des prêts à risque et ont refourgué ces prêts en dissimulant le risque sous des montages opaques. A l'époque, personne ne savait que ça allait mal se terminer sauf les acteurs de ces magouilles.
Donc en fait même les agences de notations ne savent pas d'où le prochain incendie va partir.
a écrit le 14/12/2018 à 19:47 :
Avant 2008, la finance se croyait capable d'assurer tous les risques économiques, allant de l'épuisement du pétrole au défaut de paiement généralisé des crédits. Il semble qu'aujourd'hui elle soit moins prétentieuse. Par contraste, les états le sont devenus dramatiquement plus en prétendant protéger les citoyens de la misère en subventionnant les entreprises et en les mettant sous contrôle (régulation).
a écrit le 14/12/2018 à 13:24 :
Il suffit d'aller sur le site de la BRI pour constater que l'encours des dérivés en OTC est astronomique et en constante progression. Avec ces produits, nous avons une bombe thermonucléaire de Damoclès au dessus 'de nos têtes, si un 'teneur de marché' venait a faire défaut, la crise des subprimes nous paraitra bien fade.
a écrit le 14/12/2018 à 10:41 :
Si l'on s'occupait d'un peu plus près de leurs activités "hors bilan" (des dizaines de fois supérieures à leurs bilans) le problème serait vite réglé. Mais voilà, tout ce monde financier et politique se trouverait très impliqué...
a écrit le 14/12/2018 à 9:06 :
Mais vous avez fait quoi pour que l'on vous colle sans arrêt tout ces sujets financiers particulièrement aliénant ? Alors parfois je me force à lire et intervenir par compassion mais je peux de moins en moins hein tellement c'est ennuyeux à mourir...

Libérez Delphine de la finance !
Réponse de le 14/12/2018 à 15:01 :
Bien au contraire qu’elle persévère, elle tombe souvent juste et particulièrement sur les encours de dérivés,cds,shadow banking......sinon il y a la vie du rail ou le chasseur français c’ est plus calme
Réponse de le 14/12/2018 à 15:54 :
Bien sûr qu'il le faut vu qu'elle maitrise bien son sujet mais par contre elle peut aussi s'attaquer à d'autres sujets et si je dis ça c'est que je connais les qualité professionnelle de cette journaliste que justement j'aimerais voir aborder d'autres thèmes.

Bref: "tourner 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler"

Si vous ne me comprenez pas ne me répondez pas ou bien posez moi simplement une question, merci. Attention je peux me planter hein mais je ne le saurais jamais si on ne me pose aucune question ce qui est pire que tout au final.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :