Pourquoi l'Europe spatiale veut désorbiter Soyuz de Kourou

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Ariane 6 va chasser Soyuz du Centre spatial guyanais (ici un lancement de Soyuz à Kourou)
Ariane 6 va chasser Soyuz du Centre spatial guyanais (ici un lancement de Soyuz à Kourou) (Crédits : DR)
Les États membres de l'Agence spatiale européenne (ESA) ont très envie de lancer un lanceur moyen 100 % fabriqué en Europe. Ce qui condamne Soyuz à Kourou. L'ESA réfléchit à un lanceur capable d'emporter des charges utiles de 4,5-5 tonnes. Ce qui va à l'encontre de la stratégie des industriels.

Beaucoup de doutes encore mais aussi quelques certitudes sur ce que pourra être la future Ariane 6. Au-delà des grands principes qui ont été évoqués - entre autre la préférence européenne pour les lancements institutionnels -, la réunion informelle des ministres européens en charge de l'Espace qui s'est tenu à Genève début juillet, en dépit d'un climat un peu tendu entre les agences et les industriels, a permis quelques avancées notables. Notamment d'en finir de façon quasi-certaine avec les lancements de la fusée russe Soyuz à Kourou, selon nos informations. Ce qui n'est pas vraiment une surprise, cette décision était dans l'air depuis quelques mois avec le débat sur la définition du prochain lanceur européen.

Les Etats membres de l'Agence spatiale européenne (ESA) ont très, très envie de lancer à la conférence ministérielle en décembre au Luxembourg le développement d'un lanceur moyen, 100 % "Made in Europe", pour remplacer le plus tôt possible Soyuz au centre spatial guyanais (CSG). C'est la priorité qui a été définie par les pays membres de l'ESA à Genève, explique-t-on à La Tribune. Ce lanceur, qui ne pourra être opérationnel qu'après 2019, aura pour vocation s'il voit le jour de capter la plupart des missions institutionnelles de l'ESA, des agences nationales (CNES, DLR...) et des pays membres de l'ESA.

Ce qui n'a pas toujours été le cas : les Allemands ont préféré SpaceX pour lancer trois satellites radars et l'ESA a opté dernièrement pour la mission Swarm pour le lanceur russe Rockot de Plessetsk. Du jamais vu aux Etats-Unis et en Russie, qui appliquent quoi qu'il arrive la préférence nationale... même si les prix pratiqués par Boeing, Lockheed Martin et SpaceX pour les lancements institutionnels américains sont bien supérieurs au marché commercial. 

Un lanceur ayant une performance de 4,5 à 5 tonnes

Au directeur général de l'ESA, Jean-Jacques Dordain, de travailler cet été sur ce nouveau projet. Les Etats membres ont défini une feuille de route avec comme principes de garder les compétences de la filière sur le long terme et surtout de garantir à l'Europe "un accès indépendant à l'espace" à un prix plus abordable qu'aujourd'hui. Dans ce cadre, l'ESA réfléchit à un lanceur capable d'assurer toutes les missions du spectre institutionnel, soit une version d'Ariane 6 ayant une performance supérieure à celle de Soyuz : de 4,5 à 5 tonnes en orbite géostationnaire (GTO) au lieu des 3 tonnes assurées aujourd'hui par le lanceur russe au CSG. Les industriels préféreraient un lanceur un peu moins puissant, soit entre 4 et 4,5 tonnes. Dans leur projet alternatif, Ariane 6.2 ne devait emporter que des charges atteignant 3,7 tonnes en GTO.

A charge pour l'ESA pour satisfaire la demande institutionnelle européenne de définir un lanceur n'ayant pas un désavantage concurrentiel trop fort comparé aux actuels lanceurs sur le marché. En clair, cette nouvelle version d'Ariane 6 doit disposer d'une gamme de prix de l'ordre de 10.000 à 15.00 euros par kg mis en orbite. Soit un lanceur qui restera un peu plus cher que Falcon 9 de SpaceX notamment. L'ESA devra également étudier à plus long terme des projets de lanceurs réutilisables. En garantissant un plan de charge minimal, cela permet à la filière d'optimiser toute la chaîne et d'investir dans l'innovation.

Préférence européenne

Si les pays européens membres de l'ESA jouent parfaitement la carte de la préférence européenne, le modèle économique et financier d'Ariane 6 sera d'autant facilité. Car le marché institutionnel est loin d'être négligeable et il reste prévisible et stable - contrairement au marché commercial - même si à plus long terme il existe aussi des incertitudes. C'est pour cela que Jean-Jacques Dordain doit rédiger un projet d'un avenant portant sur la préférence européenne qui complétera la Convention de l'ESA (article 8) et renforcera la Déclaration d'exploitation des lanceurs, qui a été signée par une majorité d'Etats membres de l'ESA.

Ainsi, une quinzaine de lancements institutionnels confiés à Soyuz correspond à un chiffre d'affaires d'environ 750 millions d'euros. Soit les trois quarts du chiffre d'affaires annuel d'Arianespace. C'est d'ailleurs ce que demandaient Airbus et Safran dans leur proposition qu'ils ont remises à l'ESA en juin. A partir de 2016, ils demandaient à l'Europe de garantir quatre lancements institutionnels par an pour tenir les prix de lancements avancés sur les deux versions d'Ariane 6 qu'ils proposaient : 85 millions d'euros pour Ariane 6.1 et 69 millions pour Ariane 6.2. 

Pourquoi l'Europe ne veut plus de Soyuz

Le sort de Soyuz à Kourou est donc scellé moins de trois ans après le premier vol - qualifié d'historique - du lanceur russe au CSG qui avait mis en orbite deux satellites Galileo (sa 1.777e mission) et des investissements d'environ 400 millions d'euros (aléas compris), dont plus de 50 % ont été financés par la France. En 2006, Arianespace avait estimé le retour sur investissement du projet Soyuz à Kourou à 7-9 ans. Pour justifier ce changement de stratégie, les Etats veulent un accès indépendant à l'espace. Ce qui de fait condamne Soyuz. Ce projet permet "une autonomie complète de l'Europe avec une gamme de trois lanceurs de fabrication européenne", explique-t-on à La Tribune. 

En outre, les Etats veulent récupérer les missions institutionnelles confiées aujourd'hui à Soyuz, qui en lance une majorité. Et ainsi récupérer les montants des contrats qui servent à la production du lanceur russe basée à Samara. Enfin, les Etats sécurisent de nouveaux emplois en évitant de les transférer à l'étranger, en l'occurrence en Russie. Ce qui n'avait pas été le cas en 2004, année de la décision de l'installation de Soyuz à Kourou, qui devait à l'origine décoller dès 2006.

Et les industriels ?

Outre la fin annoncée de Soyuz à Kourou, les deux dossiers présentés par les agences (PPH) et les industriels (PHH) n'ont pas convaincu les Etats membres. C'est le moins qu'on puisse dire. D'où la volonté de se diriger vers le développement d'un lanceur moyen et pourquoi pas d'attendre pour remplacer Ariane 5 en raison des fortes incertitudes qui pèsent sur le marché commercial. La définition du futur lanceur moyen servira plus tard de base aux futurs lanceurs petit et lourd...

"Continuer à améliorer le lanceur actuel semble une voie pas si idiote en lançant en parallèle le développement d'un lanceur moyen, son concept devant être très réfléchi afin de servir de base aux futurs lanceurs petits et lourds", explique-t-on à La Tribune. Un scénario dont ne veulent absolument pas entendre parler les industriels, pressés de lancer la version lourde d'Ariane 6, afin de concurrencer le plus tôt possible, expliquent-ils, SpaceX. "L'un sans l'autre (deux lanceurs, ndlr), le système n'est pas optimisé", avertit un industriel interrogé par La Tribune. Un nouveau débat âpre s'annonce avant la conférence ministérielle de décembre au Luxembourg.

Lancés dans une profonde restructuration, les industriels ont obtenu de devenir l'autorité du design (conception) du futur lanceur. "C'est un changement d'époque", souligne-t-il, rappelant que ce sont bien les industriels qui sont garants des emplois de la filière spatiale. Les pays membres de l'ESA ont reconnu que les industriels investissent et prennent la majorité de risques sur le marché commercial garantissant ainsi l'accès à l'espace pour l'Europe à un prix plus abordable. Sous entendu s'il n'y avait pas de vols commerciaux.

Les Etats veulent obtenir des industries sur plus d'une décennie un accès à l'espace à des coûts les plus bas possibles. Enfin, ils demandent de trouver un équilibre entre Etats et industrie pour les investissements et les risques, qui reflète la responsabilité de l'Europe dans la garantie d'accès à l'espace et la responsabilité des industriels sur le marché commercial.

 L'ESA vers un rôle de contrôle

Quel rôle de l'ESA ? Les ministres ont invité l'Agence spatiale européenne à assurer le contrôle technique et financier de la chaîne industrielle dans le développement et l'exploitation des programmes afin de garantir toute la transparence de son fonctionnement pour les Etats membres. Elle devra également s'assurer d'un traitement équitable des industriels de la filière spatiale de chaque pays en vue de refléter les financements des Etats membres. Soit la poursuite du juste retour géographique... à une nuance près : les industriels pourront avoir des contrats à condition d'être compétitifs.

Dans ce cadre, les ministres attendent de l'ESA des propositions pour concilier les participations financières et industrielles des pays membres, concernés par le développement et la production des lanceurs ainsi que leur participation à leur exploitation. Bref un été studieux pour l'ESA. C'est là toute le difficulté de parvenir à rendre plus compétitive une filière tout en supportant les lourdeurs (retour géographique), qui sont des boulets à la compétitivité de l'industrie spatiale. Aux Etats de s'en rappeler sinon ils devront remettre comme par auparavant la main à la poche...

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Commentaires
a écrit le 01/08/2014 à 17:02 :
Désorbiter?
a écrit le 30/07/2014 à 9:18 :
Grotesque ces anglicisme de ringards!
Idem pour les incompétents qui écrivent "gap" à la place d'écart. .
J'ai même lu une fois "baby doc" pour le Duvallier bébé doc . Incroyable la mauvaise qualité et l'inculture des "journalistes" actuels.
Relire un article de presse des années 60 ou même 70 's...
a écrit le 29/07/2014 à 22:56 :
SoyOuz !
a écrit le 29/07/2014 à 21:45 :
Pourquoi utiliser la translittération anglaise ? ! Ça a toujours été Soyouz en français. C'est du snobisme ?
Soyez cohérent et écrivez-le en cyrillique !
a écrit le 29/07/2014 à 19:11 :
Vœux pieux

La première chose à faire c'est déjà d'identifier nos points de dépendances aux US et à la russie.

De toute façon les russes continueront de lancer depuis la Guyane, ils loueront le site.... Parce que se couper totalement des russes est une erreur. Même si Poutine Ier est ce qu'il est.

Pour le nouveau lanceur européen... lanceur moyen c'est un serpent de mer.

Entre Vega la future ariane6 ou 5plus les intérêts Allemand qui font lancer leurs sat via US et Russe etc.... Rien n'est fait.

Quant au coup d'état des industriels on en reparlera quand ils demanderont leurs subventions parce qu'ils n'arrivent pas à être rentables.
a écrit le 29/07/2014 à 16:14 :
L'Europe est capable d'être compétitive dans les lanceurs comme c'est le cas pour Airbus etc. Donc bonne politique unitaire enfin.
a écrit le 29/07/2014 à 14:19 :
" même si les prix pratiqués par Boeing, Lockheed Martin et SpaceX sont bien supérieurs au marché commercial". Il me semblait que Space X est nettement moins cher (d'ailleurs quelques lignes après vous signalez que le futur lanceur sera plus cher que le Falcon 9) et que c'est justement la source d'inquiétude pour les agences spatiales.
Réponse de le 29/07/2014 à 21:21 :
SpaceX est moins cher sur le marché commercial en partie grâce aux marges colossales réalisées sur le marché institutionnel US (= soupçon de subventions déguisées)
a écrit le 29/07/2014 à 14:07 :
Excellente décision de l'Europe qui permet d'avoir des retombées financières et d'exportations en Europe comme des lanceurs adaptés à nos besoins, plus performants et avec des technologies et supports européens sans avoir à se laisser soumettre dans ce secteur de pointe et d'avenir.
a écrit le 29/07/2014 à 11:47 :
Quand je lis cet article, il me vient des nausées. L'Europe n'est plus qu'une notion géographique qui n'a que des visions sur le papier pour faire et défaire sans une ligne directrice forte. Les spécifications d'Ariane 6 ne sont même pas figées que ces bureaucrates commencent a penser à défaire des investissements non encore amortis et veulent construire un nouveau lanceur. Avec quel argent ? Ariane 6 est en partie bloquée par manque de ressources. Peut-être pourrait ils commencer donner une préférence européenne au lieu de passer par des concurrents directes des lanceurs européens. Ils sont devenus fous. L'UE, n'existe plus ! Cette Union est devenue une organisation de qui est devenue tellement "libérale" (dans le mauvais sens du terme) qu'elle prend des mesures qui la tue. Ça suffit, renvoyons tous ces soit disant experts à la maison et reprenons nous avant que nous tombions en décrépitudes.
a écrit le 29/07/2014 à 11:19 :
Parfait que l'Europe, maitrise toute la gamme des lancements.
Il faudrait aussi qu'elle ne soit plus à la botte des américains et de leur norme ITAR (International Traffic in Arms Regulations).
Donc qu'elle industrialise ses propres composants, afin de ne pas perdre des contrats, selon le bon vouloir des ricains.
a écrit le 29/07/2014 à 10:14 :
L'Europe spatiale est de plus en plus nébuleuse. A quand le retour géographique de la fusée EUROPA de naguère .
a écrit le 29/07/2014 à 9:20 :
Pour résumer: mettre encore un peu plus de bureaucratie et de contrôle aux mains de bureaucrates européens. Préférence européenne, sauf quand ça arrange, mais qu'on interdit aux états, les méchants de l'Europe, ou aux entreprises quand il s'agit du marché européen et des multinationales.
De plus en plus illisible si ce n'est la concentration de pouvoirs discrétionnaires aux mains de gens qui n'ont été élus par personne et dont on ne sait qui ils servent.

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