Exportations : comment MBDA desserre le nœud coulant des Etats-Unis (ITAR)

 |   |  1589  mots
Selon le PDG de MBDA, Antoine Bouvier, le problème du veto américain sur le Scalp est derrière moi.
Selon le PDG de MBDA, Antoine Bouvier, le problème du veto américain sur le Scalp est "derrière moi". (Crédits : © Benoit Tessier / Reuters)
Investissements dans la recherche, rachat de PME ou prise de participation dans des start-up critiques, participation à des programmes de défense de l'Union européenne pour sauvegarder la souveraineté de l'industrie européenne. Trois volets de l'action poursuivie par MBDA pour desserrer la contrainte de la réglementation américaine ITAR, l'arme absolue pour paralyser la concurrence.

Le coup a été violent pour MBDA et, plus généralement, pour la France et son industrie de défense. D'autant plus violent que ce coup a été porté par un allié, les Etats-Unis qui bloquent depuis plus d'un an l'exportation d'un composant du Scalp vers l'Egypte, l'armée de l'air égyptienne souhaitant équiper ses avions de combat de ce missile de croisière. Une décision qui a entraîné le blocage d'une nouvelle commande du Rafale en Egypte. Avec ITAR, les Etats-Unis n'hésitent pas à se servir, y compris contre ses très proches alliés, de cette réglementation comme d'un outil très efficace pour pratiquer une guerre commerciale insidieuse, ou protéger un allié encore plus prioritaire que la France, Israël.

"Comme chacun sait, ces normes (ITAR et EAR, ndlr) permettent aux États-Unis de bloquer des ventes d'armes faites à l'étranger lorsque des composants fabriqués aux États-Unis entrent dans leur fabrication, avait expliqué en juillet 2018 la ministre des Armées, Florence Parly. Il est exact que nous sommes dépendants de ce mécanisme : nous sommes à la merci des Américains quand nos matériels sont concernés. Avons-nous les moyens d'être totalement indépendants des composants américains ? Je ne le crois pas".

Un électrochoc suivi d'une prise de conscience

Pour autant, le veto américain à l'exportation d'un missile de MBDA été un électrochoc, qui a entraîné une prise de conscience des vulnérabilités importantes en France et en Europe. Des décisions ont depuis été prises. MBDA tente effectivement de limiter les effets dévastateurs à l'export de la réglementation ITAR. Ainsi, le missilier a entrepris un long travail de désITARisation du missile Scalp, qui a pris plusieurs mois. Quelle était la solution pour en sortir ? Le missilier européen devait réaliser des investissements en matière de recherche et de technologie pour être en mesure de fabriquer un composant analogue, qui échappe au dispositif ITAR. Une opération qui était réalisable dans un délai raisonnable. Aujourd'hui, "le problème est derrière moi", a assuré le PDG de MBDA, Antoine Bouvier, lors de la présentation des résultats de son groupe il y a une semaine.

"ça veut dire qu'un certain nombre d'actions ont été prises, un certain nombre de décisions ont été prises, un certain nombre d'initiatives ont été prises pour que nous considérions aujourd'hui que cette question a été traitée dans le périmètre qui était celui sur lequel nous avons eu ce problème particulier", a joliment précisé Antoine Bouvier, sans citer le nom du missile, ni le pays client, ni le pays qui bloque.

Au-delà, La France travaille à désensibiliser les futurs programmes d'armement à la réglementation ITAR. "Il serait intéressant qu'au titre de l'autonomie stratégique on puisse ré-internaliser certaines technologies", avait expliqué en avril 2018 la ministre à La Tribune. Florence Parly avait également affirmé en septembre 2018 que cette moindre dépendance serait cruciale pour la viabilité du futur programme d'avion de combat (SCAF) auquel MBDA va participer. Elle avait estimé que les industriels devaient prendre en compte ce dossier en lançant des investissements en matière de recherche et de technologie pour être ITAR free. "Certains industriels l'ont compris", avait-elle précisé. C'est encore le cas de MBDA dans le cadre du développement du missile air-air MICA-NG. Ce programme, qui sera opérationnel en 2025, sera développé en prenant en compte la contrainte ITAR.

MBDA investit dans des start-up et PME critiques

En 2018, MBDA a pris une participation dans la PME Dolphin en grandes difficultés, qui développe les composants électroniques très sensibles. Il n'est pas sûr que le missilier aurait pris une telle décision il y a trois ans pour sauver cette PME en redressement judiciaire, et/ou pour préserver la base industrielle et terminologique de défense (BITD) face à l'appétit de groupes internationaux. Cet investissement de deux millions d'euros "montre l'engagement de MBDA à être un acteur responsable dans l'activité de défense française lorsque des sources d'approvisionnement sont potentiellement à risque", a fait valoir le PDG de MBDA, qui avait le soutien de la direction générale de l'armement (DGA). Cette opération devait "être faite pour pérenniser cette activité chez ce fabricant de composants électroniques", qui est "importante en France dans la protection des informations sensibles sur nos équipements", a précisé Antoine Bouvier

MBDA a acheté Dolphin "pour éviter la reprise de cette activité par des acteurs non européens potentiellement hostiles. Donc, on a agi vite, on a agi avec des partenaires (Soitec, une société spécialisée dans les micro-processeurs, ndlr), on a agi avec la DGA. Au-delà du montant, c'est la capacité à être un acteur responsable et lorsqu'il y a une filière de souveraineté qui est une filière à risque, et bien, on prend des actions et on s'organise pour que ce risque soit limité".

En 2016, MBDA, - Safran aussi en 2017, s'est intéressé à la start-up Kalrayleader européen des microprocesseurs de nouvelle génération pour systèmes embarqués critiques. Le missilier avait souscrit à un emprunt convertible à hauteur de 1 million d'euros en janvier 2016. Puis, MBDA a converti l'année suivante cet emprunt en capital (1,1 million, intérêts compris) marquant son entrée au capital de Kalray (4,71%). Une opération importante au moment où cette start-up nourrit des ambitions aux États-Unis et intéresse également la Chine, via le fonds d'investissement Pengpai, qui détient 15,14% du capital.

Quelles sont les applications de Kalray dans le domaine de la défense? Principalement pour les futurs systèmes embarqués critiques. A commencer dans les drones et les missiles - d'où la présence de MBDA dans le capital de Kalray -, et plus précisément dans les autodirecteurs mais également sur les drones (traitement embarqué des images et calcul de la trajectoire). En termes de microprocesseurs, les besoins de MBDA s'articulent autour de la nécessité d'une grande puissance de calcul, tout en ayant d'importantes contraintes de faible consommation et de faible latence afin de substituer un système électronique à une intervention humaine. En outre, les solutions développées par Kalray sont en mesure d'être intégrées dans des systèmes embarqués, qui requièrent de hauts niveaux de certification. Kalray devait démarrer fin 2018 un nouveau projet collaboratif de R&D (Recherche et Développement) majeur autour des systèmes intelligents embarqués. Ce projet permettra à start-up de travailler en amont sur ses domaines d'expertise avec des industriels et des centres de recherche de premier plan.

MBDA très attentif aux initiatives de Bruxelles

Le missilier regarde avec énormément d'attention les différentes initiatives lancées par la Commission européenne pour protéger la BITD européenne. Car, selon Antoine Bouvier, "les initiatives communautaires prennent de plus en plus d'importance et sont structurantes pour l'industrie de la défense. Structurantes bien au-delà des budgets en jeu qui, aujourd'hui, restent relativement limités". Ainsi, l'action préparatoire concernant la recherche en matière de défense (PADR) prévoit deux programmes d'importance vitale pour la souveraineté de l'industrie européenne : la compréhension des enjeux, notamment sur les licences d'exportation non européennes et un cadrage des actions qui pourra être mis en place ; les conditions dans lesquelles une filière industrielle européenne pourrait être mise en place en évitant les restrictions imposées par les pays tiers aux utilisateurs finaux.

"Même si le budget est limité, il y a un effet d'entrainement, un effet de mobilisation qui est extrêmement significatif, comme si toute la communauté de défense en Europe avait saisi l'importance du caractère structurant de ces programmes européens", a expliqué Antoine Bouvier.

Les groupes sélectionnés dans le cadre de ce programme devront proposer une cartographie de criticité afin d'identifier les composants, les technologies et/ou les matériaux nécessitant un soutien prioritaire en raison de la nécessité technologique ou économique. Ils devront dans un second temps proposer des activités de R&T (Recherche et Technologies) pour les systèmes et les composants, conformément à la feuille de route et à la cartographie de la criticité proposées. Bruxelles attend une "démonstration convaincante du potentiel" de la recherche des groupes européens en faveur des technologies de défense critiques. Ce programme devrait contribuer d'ici à 2027  "au renforcement de l'industrie européenne et à améliorer sa position mondiale grâce à la mise en œuvre de technologies innovantes dans une nouvelle chaîne de valeur de fabrication européenne", a expliqué la Commission.

"Ces deux initiatives reflètent un souci, un objectif de souveraineté et d'indépendance européenne sur les filières des composants mais également des filières technologiques et des filières de capacité", a précisé Antoine Bouvier. C'est un programme sur lequel MBDA va répondre avec des partenaires. "C'est important parce que cela veut dire que c'est une prise de conscience d'objectif de trouver progressivement des domaines sur lesquels on construira, progressivement encore, un certain niveau d'indépendance et de souveraineté, s'est réjoui le patron du missilier. Je pense que l'Union Européenne est le bon périmètre pour le faire". Et bingo, l'UE, qui a constaté un risque élevé pour qu'elle devienne fortement dépendante de fournisseurs établis dans des pays tiers, en a pris véritablement conscience. Action...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 28/03/2019 à 23:01 :
Les États Unis ne sont nos alliés que lorsque nous servons leurs intérêts.
a écrit le 28/03/2019 à 10:57 :
N'est pas le rôle de la BPI d'aider au financement de ces entreprises. Ils est important que nous retrouvions notre indépendance rapidement.
a écrit le 28/03/2019 à 9:37 :
Des produits Américains contiennent eux aussi des composants européens. Pourquoi l'Europe ne créée-t-elle pas sa propre loi ITAR ?
Réponse de le 28/03/2019 à 15:22 :
@Pluto, c'est le syndrome du Débarquement...
Réponse de le 28/03/2019 à 20:13 :
Parce que les US peuvent disposer de produits équivalents localement.
Réponse de le 13/04/2019 à 8:09 :
Exacte , Apres tout nous devons faire preuvent de réciprocité....
a écrit le 27/03/2019 à 18:16 :
En politique comme dans les affaires il n'y a pas d'amis, que des opportunités. Il est temps que les lapins crédules s'en rendent compte.
a écrit le 27/03/2019 à 17:15 :
Finalement c'est une vieille technique que les soviétiques ont toujours utilisé, cesser d'importer, ce que l'on peut faire en URSS.
a écrit le 27/03/2019 à 16:36 :
Cela ne sert pas à grand chose de s'affranchir des États-Unis si on ne s'affranchi pas aussi de l'allemagne.

Le bloquage des exportations pas l'allemagne touche beaucoups plus de programmes qu'ITAR.

A quand une désallemagnisation ?
Réponse de le 28/03/2019 à 10:13 :
Airbus a déjà entrepris de remplacer des composants allemands sur les avions militaires destinés à des clients que l'Allemagne ne veut pas livrer.
Réponse de le 28/03/2019 à 23:03 :
C'est à cause de pensées comme les vôtres que nous n'arrivons pas à bâtir l'Europe qui pourrait nous affranchir totalement des US et que nous nous ferons bouffer par les grandes puissances post pétrole.
a écrit le 27/03/2019 à 14:33 :
Les enarques découvrent la lune:

investir dans la ré-industrialisation du pays.
Heureusement qu'ils ont fait de longues études brillantes.
Mais dommage que leur stupidité nous ait coulé depuis 3 ou 4 générations.
a écrit le 27/03/2019 à 13:31 :
Comme d'habitude très bon article de M. Cabirol !

Cela devrait réveiller une conscience européenne à l'heure où polonais achètes des patriots, hollandais et anglais des F35. Cela ne leur fait-il pas peur de voir le spectre du clouage au sol de leurs armes au bon vouloir de l'oncle Sam, voir de Trump-Kushner ?

Par ailleurs il ne détaille pas le composant en question dans le missile cependant. Quel est-il ?
Réponse de le 28/03/2019 à 23:05 :
Et quid du missile nucléaire porté par les avions Belges, mais dont les codes de contrôle sont gérés par les américains ...
a écrit le 27/03/2019 à 12:28 :
Tout ce laïus pour reconnaître que l'état français est dans un état de soumission complète face aux Usa, et qu'il s'y complait . Quels actes d'autonomie ? Lamentable, cette servitude .
a écrit le 27/03/2019 à 11:52 :
Je trouve MDBA d'une naiveté incroyable en intégrant des composants américains dans leurs produits qu'ils voulaient exporter à d'autres pays que la France et la GB. Et que ce passerait il le jour où un président US déclare la France ennemie ?!
Réponse de le 27/03/2019 à 20:27 :
Le problème est qu'il n'existe pas d'alternative européenne....
Réponse de le 28/03/2019 à 20:14 :
Si vous connaissez des équivalences européennes ou mieux françaises à ces composants n'oubliez pas de prévenir MBDA ils n'attendent que vous...
a écrit le 27/03/2019 à 10:51 :
Très bon article original en effet. Espérons que Soitec, Kalray et Dolphin aient les moyens de trouver des financements français voire européens. On a trop financés de recherche fondamentale dans des organismes publics sans déboucher sur des entreprises pérennes par la suite, pour voir les brevets dilués ou pillés ...
a écrit le 27/03/2019 à 10:26 :
Etape suivante : interdire à un pays européen de bloquer unilatéralement des exportations vers un pays dès lors qu'il n'y a plus de 50% de la valeur ajoutée qui est produit dans ledit pays ! (cf l'allemagne bloquant des exports françaises !!)
a écrit le 27/03/2019 à 10:25 :
C'est ce type d'article qui fait de la Tribune un quotidien d'information économique à part. Continuez ainsi !
a écrit le 27/03/2019 à 10:09 :
... comme quoi avoir à se battre contre un pays est toujours fédérateur. Et au niveau de la future politique de défense Européenne commune pourquoi ne pas chercher à rendre la monnaie de leur pièce aux Américains en matière de "protectionnisme technologique" ? Voici pourquoi.
D'abord je précise que SOITEC n'est pas fabricant de microprocesseurs, mais du substrat silicium qui les composes... Or le SoI (Silicon on Insulator - brevet du CEA utilisé par SOITEC) procure aux composants deux caractéristiques importantes. Une consommation électrique beaucoup plus faible qu'avec des "tranches" de Silicium ordinaires et une très faible susceptibilité électromagnétique, ce qui est un atout très important. Ceci compte tenu des méthodes de brouillage utilisées par les militaires pour affoler l'électronique embarquée des avions, drones ou autres missiles...
Ensuite, il me semble que le SoI est unique au monde. Si tel était le cas, nul doute que certains composants de missiles Américains en seraient dotés...
Pour l'Europe, il y aurait donc peut-être là une piste technologique à étudier pour amener les Américains à plus de coopération commerciale ?
Bien entendu, compte tenu de l'alliance que vient de nouer Soitec avec l'incubateur de Start-up Californien Silicon Catalyst, seule une politique de défense commune Européenne à la hauteur de celle des USA serait en mesure de ne pas détruire le fort potentiel de croissance économique de l'une de nos rares licornes... ce que ne sont (malheureusement) en rien Dolphin et Kalray.
Dur de découvrir dans cet articles que sans l'embargo d’écrêté par le Department of Defence, les militaires Français comme MBDA seraient restés immobiles. Quid d'un Small Business Act Européen comme levier d'action de sa future politique de défense ?
Réponse de le 27/03/2019 à 20:29 :
Eh non, le SOI n'est pas unique au monde, cela fait belle lurette que cette technologie est utilisée.
a écrit le 27/03/2019 à 8:43 :
Merci pour cet article à valeur ajoutée qui tranche des articles qui ne font que répéter les communiqués de presse des gouvernements ou grosses entreprises . La dernière en date est la soi disant commande de 300 airbus.
Sur le fond je pense que des exemples de société comme KALRAY ou DOLPHIN devraient être montrées en exemple aux français comme des exemples où les PARTICULIERS devraient investir au nom des emplois de demain et de l'autonomie du pays ou de l'EUROPE si cette dernière est la solution à beaucoup de nos problèmes. Les augmentations de capital ou les introductions en bourse devraient se faire à des niveaux de prix incitatifs pour que le particulier puisse adhérer.
Réponse de le 27/03/2019 à 11:56 :
Pas facile d'investir dans des boîtes françaises, j'ai investi mes économies dans Picogiga, j'ai tout perdu lors du redressement judiciaire. Maintenant Picogiga est digéré par Soitec justement.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :