Mégacontrat de 15 frégates : le Canada vogue-t-il déjà pour BAE Systems ?

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Le Canada du Premier ministre canadien Justin Trudeau privilége-t-il BAE Systems pour l'acquisition de 15 frégates
Le Canada du Premier ministre canadien Justin Trudeau privilége-t-il BAE Systems pour l'acquisition de 15 frégates (Crédits : Reuters/Chris Wattie)
Piloté par le chantier Irving, l'appel d'offres du Canada portant sur l'achat de 15 frégates semble taillé sur mesure pour la frégate britannique T-26... qui ne devait pas être qualifiée pour concourir à la procédure lancée par le ministère de la Défense canadien.

C'est un programme faramineux qui aiguise l'appétit des plus grands chantiers navals au monde. Et pour cause, le Canada doit prochainement décider quel sera l'heureux groupe sélectionné pour construire 15 frégates en coopération avec le chantier d'Halifax, Irving Shipbuilding Inc, le maître d'oeuvre du programme Navire de combat canadien (NCC) désigné début 2015 par le ministère de la Défense canadien. La nouvelle flotte doit remplacer les destroyers Tribal (classe Iroquois de 5.100 tonnes) et les frégates City (classe Halifax de 4.700 tonnes) vieillissants. La construction du premier navire de combat canadien doit en principe commencer au début des années 2020.

Douze sociétés ont été présélectionnées pour participer au processus d'achat. Elles ont reçu une demande de propositions en octobre 2016 : Alion Science and Technology Corp (États-Unis), Atlas Elektronik (Allemagne), BAE Systems (Grande-Bretagne), Naval Group (ex-DCNS), Fincantieri (Italie), Lockheed Martin Canada, Navantia, Odense Maritime Technology (Danemark), Saab Australia, Leonardo (Italie), Thales Nederland et ThyssenKrupp Marine System (Allemagne). Et selon nos informations, Fincantieri et Naval Group auraient également fait une proposition commune.

BAE Systems privilégié par Irving ?

Alors que le Canada semblait résolu à mener "un processus d'approvisionnement ouvert, équitable et transparent", il jouerait plutôt un jeu trouble avec BAE Systems. Et pour cause, il a récemment changé les règles pour permettre à la frégate T-26 de concourir. Explications : "En juin 2016, nous avons annoncé une méthode d'acquisition simplifiée conçue de façon à obtenir ces navires plus rapidement", avaient fait remarquer les services publics et approvisionnement du Canada (SPAC). Comment ? "Cette nouvelle méthode permettra au Canada de sélectionner, au moyen d'un processus concurrentiel, une conception de navire de guerre existante pouvant être modifiée afin de respecter les exigences de la Marine royale canadienne et de permettre aux soumissionnaires d'offrir et d'intégrer des systèmes et des équipements canadiens aux navires de guerre".

En toute logique, la future frégate britannique T-26 semblait bien exclue de l'appel d'offres. La Type 26 Gobal Combat Ship (5.400 tonnes) proposée par BAE Systems n'est pas "un navire de guerre existant" (sic)  puisque la première tôle de la tête de série de cette frégate doit être découpée ce mois-ci. "Le gouvernement a confirmé, sous réserve de la signature des contrats, que la première tôle d'acier sera coupée sur le type 26 à l'été 2017", avait affirmé début février l'analyste spécialisée pour la Défense à la chambre des communes (House of Commons), Louisa Brooke-Holland.

Toutefois,les Canadiens ont voulu sauver le soldat BAE Systems. Ils ont demandé au ministère de la Défense britannique de procéder en urgence à une revue finale de conception (Final critical design review ou FCDR) de la T26. Ce qui a été fait en mars dernier. Puis, Irving Shipbuilding a opportunément inséré en mai dernier l'avenant 37 dans l'appel d'offres permettant de relancer la frégate britannique. Cet article autorise les chantiers à concourir à l'appel d'offres canadien à condition de présenter un programme ayant procédé à la fameuse FCDR. Le tour de passe-passe est joué alors que la revue britannique aurait dû intervenir au 1er août 2016 et non en mars dernier. On est donc loin du bâtiment de guerre exigé au départ par les Canadiens. Y a-t-il eu une étrange connivence entre BAE Systems et le chantier Irving Shipbuilding sur le projet d'acquisition des 15 frégates?

Comment expliquer une telle connivence?

Entre Irving et BAE Systems, les relations sont relativement anciennes. En 2006, les deux groupes avaient conjointement répondu à l'appel d'offres pour le contrat de maintenance des sous-marins de classe Victoria. Sans succès puisque un consortium concurrent Canadian Submarine Management Group (CSMG) a été sélectionné début 2007. Une sélection que les deux partenaires ont contestée auprès de plusieurs instances judiciaires. Ce qui a eu pour effet de retarder la conclusion du contrat de maintenance des sous-marins pendant près de dix-huit mois. Plus récemment, en novembre 2016, Irving et BAE Systems ont annoncé la création de Canadian Naval Support pour aborder conjointement le marché de la maintenance des navires de surface canadiens.

En outre, d'anciens responsables de BAE Systems ont rejoint l'équipe dirigeante d'Irving comme Scott Jamieson en tant que vice-président des programme navals et anciennement directeur des programmes internationaux chez BAE Systems (2009-2011). D'anciens officiers du MoD britannique conseillent également le gouvernement du Canada à l'image de l'amiral Steve Brunton, aujourd'hui conseiller naval auprès de la ministre des Services publics et de l'Approvisionnement, Judy M. Foote.

La T-26, un programme papier

La sélection possible de la T26 pourrait être à risques pour le Canada, lui qui souhaitait contenir le coût du programme. Outre le fait que cette frégate est encore à l'état de design papier aux coûts non maîtrisés, BAE Systems a accumulé beaucoup de déboires dans son activité navale à l'image du programme T45 dont le coût s'est envolé (1,1 milliard de livres par destroyer) et qui a connu au moins deux ans de retard.

La plupart des programmes portant sur des bâtiments de surface, conduits par le groupe britannique depuis vingt ans ont été émaillés de problèmes techniques et de retards. Ainsi, le Sultanat de Brunei a refusé de se faire livrer trois corvettes commandées en 1998 pour un montant de 700 millions de livres. Trois patrouilleurs hauturiers commandés en avril 2007 par Trinidad et Tobago pour 155 millions de livres ont été refusés par le client, puis revendus au Brésil, fin 2011.

Une facture déjà très salée pour le contribuable canadien

Le gouvernement du Canada et Irving Shipbuilding ont dû reporter début juin la date de clôture de la demande de propositions, qui était initialement fixée au 22 juin. "Ce report s'impose puisque nous continuons de travailler en étroite collaboration avec l'industrie et répondons à toutes les questions des soumissionnaires, afin d'obtenir le meilleur rapport qualité-prix dans l'intérêt de la population canadienne", a expliqué le SPAC. La date limite est prévue dorénavant à la mi-août 2017, "au plus tôt". Il s'agit du deuxième report accordé aux chantiers navals, la demande initiale de proposition devait être remise le 27 avril dernier.

Le budget officiel s'établissait en 2008 à 26,2 milliards de dollars pour l'acquisition de 15 frégates au maximum. Soit 1,7 milliard par bâtiment. La construction du premier navire de combat canadien est attendue au début des années 2020 pour une livraison à la fin de la décennie. Toutefois, la nouvelle flotte coûtera 2,4 fois plus cher que prévu, selon un rapport du directeur parlementaire du budget publié le 1er juin dernier. Aujourd'hui, a constaté Jean-Denis Fréchette, le coût total de l'opération est passé à 61,8 milliards de dollars. Soit 4,1 milliards par bateau, en dollars courants.

Pourquoi un tel surcoût

Cette évaluation budgétaire comprend les coûts de conception des navires, de leur construction, des pièces de rechange, des munitions et de l'entraînement des équipages. En revanche, les coûts d'opération, de maintenance et de mise à niveau des bateaux pendant leur vie opérationnelle n'ont pas été pris en compte dans cette analyse. La facture semble salée, très salée au regard de ce que coûte le programme des frégates FTI françaises. A titre de comparaison, pour cinq frégates de 4.000 tonnes, le ministère de la Défense français paiera 3,8 milliards. Soit un peu plus de 600 millions d'euros la frégate Belh@rra.

Selon le bureau du directeur parlementaire du budget, deux facteurs principaux expliquent cette importante augmentation des coûts:  le poids du navire et son système de combat. Le prix des munitions est également responsable de cette flambée du prix des bateaux.

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Commentaires
a écrit le 13/07/2017 à 10:50 :
Les frégates c'est sans doute utile mais il faudrait aussi penser a investir dans le transport écologique, comme par exemple un train entre les grandes villes entre Toronto et Québec, car cela serait utile pour des millions de personnes dans une région économique trés touristique et populeuse. Les retards dans le domaine du transport inter-ville sont énormes quand on compare aux autres pays du G20.
a écrit le 12/07/2017 à 7:25 :
On peut s'interroger sur les mauvaises relations apparaissant régulièrement entre la France et le Canada, malgré la proximité des deux Pays sur la plupart des sujets.

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