Les nouveaux business de la longévité

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L'Italienne Emma Morano, qui a fêté ses 117 ans le 29 novembre 2016 (photo), est l'actuelle doyenne de l'humanité. Elle est à ce jour la dernière personne vivante née avant 1900. Le record de longévité est détenue par la Française Jeanne Calment (1875-1997) : 122 ans.
L'Italienne Emma Morano, qui a fêté ses 117 ans le 29 novembre 2016 (photo), est l'actuelle doyenne de l'humanité. Elle est à ce jour la dernière personne vivante née avant 1900. Le record de longévité est détenue par la Française Jeanne Calment (1875-1997) : 122 ans. (Crédits : Reuters)
L'immortalité a longtemps été considérée comme un sujet ringard. Mais, parce que le vieillissement est la cause de nombreuses pathologies qui coûtent très cher, le sujet, qui est en train de devenir une question de santé publique, est pris de plus en plus au sérieux par les milieux de la recherche scientifique.
  • LES FAITS

Des chercheurs américains viennent d'inverser le vieillissement de souris par thérapie génique, et le premier essai clinique pour mesurer les effets contre le vieillissement d'un médicament antidiabétique ouvre la voie à une nouvelle approche médicale. De plus en plus d'équipes travaillent désormais sur la sénescence, avec le soutien des mouvements transhumanistes de la Silicon Valley.

  • LES ENJEUX

Les pilules de jouvence devraient arriver sur le marché d'ici à dix ans, mais les prometteuses thérapies cellulaires et géniques se feront encore attendre. Et comme elles vont coûter cher, il faudra bien leur trouver un modèle économique.

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Un antidiabétique en guise de pilule de jouvence, une transfusion de sang jeune pour régénérer l'organisme et des chromosomes plus longs pour durer plus longtemps... Les recherches pour ralentir le vieillissement commencent à aboutir. En décembre dernier, des chercheurs du Salk Institute de San Diego ont inversé le processus de vieillissement de souris par manipulation génétique. Cette année, l'autorité de santé américaine a permis la première étude clinique d'une molécule pour lutter non contre une maladie, mais contre notre obsolescence programmée. Menée sur 3.000 patients de 70 ans à 80 ans en bonne santé, l'étude mesure l'effet de la metformine sur leur vieillissement et leur longévité. Après avoir constaté que les patients diabétiques traités par cette molécule vivaient 15% de plus que les non-diabétiques, les chercheurs misent beaucoup sur ce traitement.

Alors qu'il a longtemps été considéré comme un sujet ringard, le vieillissement est de plus en plus pris au sérieux dans les milieux de la recherche scientifique. Si les chercheurs européens refusent d'être associés à des rêves d'immortalité, ils reconnaissent que ce qu'on a longtemps considéré comme l'usure du corps est un phénomène complexe. En France, les membres de la communauté scientifique ont pris conscience de son intérêt, à l'instar de Jean-Marc Lemaître, directeur de recherche à l'Inserm, basé à Montpellier :

"Aujourd'hui, plusieurs équipes travaillent sur la sénescence avec des crédits publics. On sait que ce phénomène déclenche de nombreuses pathologies liées à l'âge, qu'on a du mal à soigner. Avec une population plus âgée, cette sénescence est devenue un véritable problème de santé publique, avec des coûts élevés."

Régénérer le sang des sujets âgés

Dans la course à la longévité, différentes pistes se côtoient. La première sera sans doute la plus rapidement accessible sur le marché : les petites molécules pharma. Certaines existent déjà, comme la metformine, commercialisée sous le nom de Glucophage pour les diabétiques de type II. C'est également le cas de la rapamycine, une molécule issue d'une bactérie découverte sur l'île de Pâques. Commercialisée par Pfizer, contre les rejets de greffe, elle semble également améliorer la longévité des chiens sur lesquels elle a été testée. Mais ses effets secondaires sont encore gênants.

Une autre molécule prometteuse pourrait améliorer la longévité. À son origine, un simple constat : les souris âgées transfusées avec du sang de jeunes rongeurs voient leur organisme régénéré. Le Harvard Institute a isolé la molécule GDF11 présente dans le sang des jeunes souris et qui réduit le nombre de cellules sénescentes chez les plus âgées. Pour Jean-Marc Lemaître, ce type de molécule fera sans doute l'objet du premier médicament anti-âge, dans les prochaines années.

Le risque de traitements hors règlementation (et hors de prix)

Autre médecine régénérative qui fait rêver les transhumanistes, la thérapie cellulaire et les cellules-souches embryonnaires. Déjà, certaines cliniques privées des États-Unis, du Mexique, de Chine ou du Kazakhstan proposent des thérapies aux cellules souches pour restaurer des fonctions vitales abîmées, technique vantée par quelques sportifs américains célèbres.

Si ces traitements hors réglementation coûtent plus de 40.000 dollars, les premiers accidents médicaux commencent à être médiatisés : certains patients développent des tumeurs. Car la thérapie cellulaire est une pratique nouvelle qui nécessite beaucoup de garanties. Les cellules injectées peuvent être les propres cellules-souches du patient, multipliées avant d'être réinjectées. Mais aussi des cellules-souches embryonnaires, prélevées sur des embryons issus d'avortements. Qu'elles soient natives ou embryonnaires, ces cellules nécessitent un traitement spécifique pour savoir se multiplier efficacement sans former des tumeurs. La FDA (Food and Drug Administration) conseille aux patients de s'assurer de la qualité des cellules qui leur sont injectées...

Compétition internationale

En Europe, différentes startups développent des traitements cellulaires pour régénérer des lésions dues à des maladies ou à des accidents. Les projets les plus avancés traitent des maladies neurologiques et ophtalmiques, comme celui de la biotech américaine Ocata Therapeutics qui réduit l'impact de la DMLA sur la rétine avec des cellules-souches embryonnaires.

C'est aussi le cas du pionnier français, l'institut de recherche I-Stem (80 salariés), créé en 2005. Basé sur le Genopole, il développe deux thérapies cellulaires dans le cadre de la rétinite pigmentaire et pour restaurer les ulcères de la peau issus de la drépanocytose (maladie génétique de l'hémoglobine).

« Aujourd'hui, les cellules-souches embryonnaires atteignent le domaine clinique dans différentes applications, se réjouit son directeur Marc Peschanski. Avant d'être injectées, ces cellules sont traitées pour s'adapter au mieux à la fonction vitale dans laquelle elles vont devoir se spécialiser. » En Belgique, la biotech Celyad (85 salariés) a testé un traitement issu de la Mayo Clinic, pour réduire les risques d'insuffisance cardiaque, avec des cellules-souches, mais sans grand succès à l'issue de l'essai clinique phase 3. À Mulhouse, la startup CellProthera (20 salariés) est une pionnière de la thérapie cellulaire. Créée en 2008 autour de ses découvertes sur les cellules-souches sanguines, elle travaille également sur la régénération des muscles cardiaques après infarctus. Avec un essai clinique en phase 2, elle voit son traitement sur le marché occidental en 2020. « Mais Singapour, qui cherche à développer une plateforme d'innovations médicales de pointe, pourrait accélérer le mouvement, précise Philippe Henon, président et directeur scientifique. Le pays nous a proposé d'ouvrir une filiale chez eux et si nos essais de phase 2 sont concluants, les autorités locales pourraient labelliser le traitement pour toute l'Asie du Sud-Est dès 2018. »

En route pour le "Meilleur des mondes" ?

Si la thérapie cellulaire a longtemps promis une vraie révolution, les résultats se font encore attendre. Mais la découverte des cellules IPS - c'est-à-dire rajeunies et transformées en cellules-souches par manipulation génétique - pourrait accélérer le mouvement. « Ce type de thérapie a l'avantage de pouvoir soigner des maladies multifactorielles dont on ne comprenait pas les causes ou dont on ne savait traiter qu'une des causes possibles à la fois, explique Elsy Boglioli, directrice associée au Boston Consulting Group. Avec elles, on pourra réparer les dégâts de manière globale. » Autre piste prometteuse, la thérapie génique s'attaque à de nombreuses maladies de l'âge. L'inventeur même du mot « transhumanisme » n'était-il pas le généticien américain Julian Huxley, frère de l'écrivain de S.F. Aldous Huxley (auteur de Brave New World, « Le Meilleur des mondes »), et promoteur d'un eugénisme démocratique ? Si l'on n'a pas encore identifié les gènes de la longévité, une formule de thérapie génique de jouvence vient d'être testée sur la présidente de la biotech américaine BioViva (voir encadré).

Comme les thérapies cellulaires, ces traitements sont réalisés sur mesure et en période de maîtrise des dépenses de santé, difficile de se montrer très optimiste sur les modalités de prise en charge. « Contrairement aux traitements pharma habituels destinés à tous les patients, nous créons un lot par personne, précise Christian Homsy, de Celyad. Cela revient forcément plus cher et ce coût nécessite des résultats thérapeutiques bien meilleurs pour être justifié. » Pour mesurer leur intérêt économique, de nombreux transhumanistes font valoir que ces innovations retardent l'apparition de complications et de maladies coûteuses. Certes. Mais même si elles arrivent plus tard, ces maladies de l'âge pèseront quand même lourd dans l'enveloppe de soins.

À moins que la période dite « de morbidité » - durant laquelle un patient accumule les problèmes de santé jusqu'à son décès - soit considérablement raccourcie par ce type de thérapie. Et que l'allongement de vie finisse par réduire la facture des maladies liées à l'âge.

Flots de questions éthiques autour de l'humain augmenté

Reste que, dans cette course à l'innovation génétique, les questions d'éthique se posent de plus en plus sérieusement (voir pages suivantes). Et ce n'est pas un mince obstacle. Car lorsque les chercheurs commencent à manipuler l'ADN d'embryons, il y a de quoi s'inquiéter de voir apparaître une nouvelle race d'humains génétiquement modifiés. Surtout quand des fondations privées sont financées par les magnats de la Silicon Valley, comme Methuselah (Mathusalem) sponsorisée par Peter Thiel, fondateur de PayPal, difficile de vérifier ce qui s'y passe. Pour le spécialiste de ces technologies médicales innovantes, Laurent Alexandre (auteur du livre La Mort de la mort), on est encore loin de la médecine transhumaniste qui veut améliorer l'espèce humaine. « Aujourd'hui, les thérapies cellulaires comme les thérapies géniques visent à soigner les patients, pas à les perfectionner, rappelle le président de DNA Vision (actionnaire minoritaire de La Tribune). Il va nous falloir des années d'études pour voir si ces nouveaux traitements allongent vraiment l'espérance de vie sans effets secondaires graves. Mais il n'est pas exclu que d'ici à quelques années, les autorités de tutelle n'acceptent que l'on délivre des molécules comme la metformine à des bien portants pour améliorer leur longévité. Ce serait un phénomène très nouveau dans le monde médical. » Alors que l'espérance de vie des Français est de 82 ans, la course à la très longue longévité, vivre cent ans, reste cependant un mât de cocagne lointain. Pour l'heure, à en croire la majorité de ses promoteurs, il s'agit simplement de gagner des années de vie « en bonne santé » pour que l'opération ait un intérêt. Et d'ailleurs, les transhumanistes reconnaissent que le pari de l'éternité est encore loin d'être gagné.

Pourtant, cela n'empêche pas certains d'y croire et de s'intéresser à la cryogénisation, technique qui consiste à plonger les personnes décédées dans un bain d'azote liquide pour conserver leur organisme en attendant que la science sache les guérir avant de les réanimer dans vingt ans, ou dans deux siècles. Plus de 300 corps sont ainsi conservés par trois entreprises : Alcor et Cryonics Institute aux États-Unis, et par le russe KrioRus. Suivant le service (seulement la tête, ou tout le corps !), les tarifs oscillent entre 25.000 et 190.000 euros. Une pratique illégale en France et totalement interdite avant la mort, puisqu'elle reviendrait à tuer. Mais pour la première fois en novembre dernier, la justice britannique a autorisé la cryogénisation d'une adolescente de 14 ans souffrant d'un cancer en phase terminale, avant son décès. C'était sa dernière volonté, dans l'espoir d'être guérie un jour.

Par Florence Pinaud

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REPERES

  • 10 milliards d'euros, c'est le marché des thérapies géniques en 2018, selon différents cabinets d'études, tels que BDC. Mais le chiffre semble surévalué.
  • 122 ans, telle est la plus grande longévité humaine, atteinte par Jeanne Calment. Aujourd'hui, les doyennes de l'humanité sont une Américaine et une Italienne de 116 ans.
  • 500 ans ? « Si vous me demandez aujourd'hui s'il est possible de vivre jusqu'à
  • 500 ans, la réponse est oui », a affirmé en janvier 2016 Bill Maris, à la tête de Google Ventures, la branche de capital-risque de la firme.
  • 70.000 euros, c'est le prix de la prothèse de bras bionique - soit directement connectée sur les nerfs - fournie au jeune Anglais James Young, en 2012. En France, les développements de prothèses nouvelle génération sont les rétines artificielles réalisées par Pixium Vision, et l'exosquelette « mains libres », développé par Wandercraft.
  • 36 % des actifs de Google Ventures ont été investis dans de jeunes sociétés relevant des sciences de la vie, en 2014. Contre seulement 6% en 2013. F. P.

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ENCADRE

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BioViva "rallonge les chromosomes" pour contrer le vieillissement

CEO de la startup américaine BioViva, Elizabeth Parrish est la « patiente zéro » de la jeune biotech. En septembre 2015, cette entrepreneure de 44 ans a testé deux thérapies géniques expérimentales conçues par sa société.

La première vise à limiter la perte de masse musculaire. La seconde consiste à rallonger les télomères, c'est-à-dire les extrémités des chromosomes par « télomérase », car le raccourcissement des télomères implique le vieillissement cellulaire.

Après son intervention, l'ADN des globules blancs d'Elizabeth Parrish avait allongé d'une taille équivalant à une vingtaine d'années. Depuis ses deux interventions, la patiente zéro est sous surveillance et affirme se sentir en forme. Robert Powles, chef de projet chez BioViva, se montre confiant :

« L'induction de télomérase testée sur des souris améliore leur longévité de 24%, ainsi que leur santé. Nous pensons qu'elle aura les mêmes effets bénéfiques sur les humains. Si les effets de l'inhibition de la myostatine pour limiter les pertes musculaires sont déjà visibles sur Elizabeth Parrish, ceux de la télomérase ne pourront pas être observés avant un bon moment. Il faudra attendre quelques années pour comparer son état de santé à celui d'autres personnes du même âge. » Aujourd'hui, BioViva prépare le lancement d'un essai clinique plus large sur une série de patients sains. Les volontaires ne manquent pas, affirme la biotech basée à Bainbridge Island (Washington). F. P.

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>>Cet article a d'abord été publié dans La Tribune Hebdo n°196 titrée "Vivre 100 ans et plus... en bonne santé ?" et datée du jeudi 19 janvier 2017, jour de distribution de l'édition papier en kiosque et de diffusion de l'édition numérique (pdf).

      > Lire les autres articles du n°196 sur le site latribune.fr

La Tribune Hebdomadaire 19/01/2017

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Commentaires
a écrit le 25/01/2017 à 10:48 :
"L'immortalité a longtemps été considérée comme un sujet ringard"

Un peu casse gueule comme première phrase puisque l'immortalité n'a jamais paru ringarde mais seulement impossible, ce qui est encore et toujours une réalité.

Par contre comme vous le dites il est évident que dans de nombreux domaines le mode marchand s’infiltre dans ce genre de brèche sémantique et du coup nous vend de l'immortalité en veux tu en voilà.

Si on ne laissait pas tout dire et n'importe quoi aux détenteurs d'outil de production la situation serait bien plus sereine et on pourrait enfin voir ce qui est possible à moyen et long terme et ce qui ne l'est pas, l'immortalité donc forcément.

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