
Dix grands énergéticiens européens, dont EDF et Engie (via sa filiale la Shem) en France, mais aussi l'espagnol Iberdrola, le portugais EDP et l'allemand Uniper, viennent de former une alliance européenne de l'hydroélectricité afin de défendre les intérêts de ce secteur à Bruxelles. Dans une lettre adressée à différents membres de la Commission européenne, ils demandent la mise en place d'une stratégie européenne de l'hydroélectricité et, surtout, que cette énergie ne soit pas écartée des textes réglementaires en cours d'élaboration. A cette occasion, ils ont rencontré, le jeudi 4 mai, la Commissaire européenne de l'Énergie Kadri Simson.
« Il y a eu une très bonne écoute et un certain soutien. Kadri Simson a bien conscience que l'hydroélectricité est le géant oublié des énergies renouvelables », rapporte Johan Zeltner, conseiller politique chez EDF.
Une stratégie européenne qui se fait attendre
En effet, alors que l'hydraulique représente 20% de la production d'électricité en Europe avec 375 térawattheure (TWh) générés en 2021, Bruxelles n'a toujours pas élaboré de stratégie dédiée à cette source d'énergie renouvelable.
« Au cours des dernières années, une stratégie hydrogène, une autre dédiée à l'éolien en mer et une stratégie solaire ont vu le jour. Mais nous n'avons pas vu d'initiatives relatives à l'hydroélectricité », regrette Marion Labatut, directrice adjointe des affaires européennes au sein d'EDF. « Dans le cadre de RepowerEU, le plan stratégique proposé par la Commission européenne pour sortir du gaz russe, il y a un énorme focus sur le solaire et l'éolien, mais aucune mention n'est faite sur l'hydraulique », ajoute-t-elle.
Comment l'expliquer ? « On peut supposer que la Commission ne voit pas vraiment de croissance possible sur les capacités déjà installées. Mais nous, nous sommes convaincus de l'importance de préserver cette énergie non seulement pour son rôle de production d'électricité décarbonée, mais aussi pour les services de flexibilité, et notamment de stockage, qu'elle apporte au réseau électrique. L'hydroélectricité sera indispensable à l'intégration massive des énergies renouvelables intermittentes », déroule Marion Labatut.
Un outil stratégique pour équilibrer le réseau
« Il y a un véritable besoin au niveau européen de mettre davantage en lumière l'hydroélectricité et notamment ce qu'elle apporte dans le bouquet de la transition énergétique », abonde un autre observateur.
Il existe aujourd'hui plusieurs types d'installations hydrauliques. Les installations dites « au fil de l'eau », qui turbinent tout ou partie du débit d'un cours d'eau en continu. Leur production dépend du débit des cours d'eau. Les installations dotées d'une retenue d'eau permettent, quant à elles, de stocker des volumes d'eau, plus ou moins conséquents, qui sont turbinés pendant les pics de consommation. Enfin, les Stations de transfert d'énergie par pompage (ou STEP) sont composées de deux bassins. Pendant les périodes de moindre consommation, elles remontent des volumes d'eau vers un réservoir supérieur pour les turbiner ultérieurement pendant les pics de consommation.
« C'est le poumon du système électrique, commente Xavier Casiot, le président de France Hydro Électricité, le syndicat des professionnels du secteur. Il n'y a pas d'outil au monde aussi performant que l'hydraulique avec une retenue, pour fournir en quelques secondes de grandes puissances au système électrique. Il assure l'équilibrage du réseau électrique à tous les pas de temps », assure-t-il.
Des marges de développement
A l'échelle européenne, les centrales hydroélectriques représentent environ 17 % des capacités électriques. Grâce aux retenues d'eau en elles-mêmes ou grâce à des systèmes de pompage, elle constitue aussi 90 % de la capacité de stockage d'électricité de l'Union. L'hydroélectricité constitue ainsi la deuxième source d'énergie renouvelable la plus importante du Vieux continent.
La France est un poids lourd dans ce domaine avec une production annuelle moyenne de 60 TWh. Elle est le deuxième producteur du continent, derrière la Norvège et ses quelque 144 TWh. Dans l'Hexagone, l'hydroélectricité constitue ainsi la deuxième source énergétique du mix électrique métropolitain, après le nucléaire. C'est aussi la première source d'énergie renouvelable.
En mars dernier, France Hydro Électricité estimait que la France pouvait produire 20% d'hydroélectricité de plus. « Et ce, grâce à l'augmentation de capacités de certains sites, la réhabilitation d'autres et la création de nouvelles installations », précise Xavier Casiot à La Tribune. « Un réel potentiel existe pour développer les capacités hydrauliques en Europe », abonde Johan Zeltner, évoquant notamment de nouveaux projets comme les STEPs.
Toutefois, tous les Etats membres n'ont pas la même approche. Si l'Espagne est très volontariste, l'Allemagne, elle, a décidé de stopper les investissements dans la filière, même si elle dispose encore de gisements importants. Le pays prévoit également de faciliter le démantèlement de certaines installations. L'énergéticien Uniper fait néanmoins partie de l'alliance.
Opposition des ONG environnementales
Par ailleurs, au sein du Parlement européen, les tentatives pour entraver le développement de l'hydroélectricité se sont multipliées ces derniers mois, notamment à l'initiative « de députés à gauche de l'hémicycle à coloration écologiste », relate un expert de ce secteur. Lesquels reprennent les arguments d'ONG environnementales qui s'inquiètent de l'impact sur la biodiversité du développement de nouvelles installations.
L'association European Rivers Network (ERN) s'alarme notamment du développement de la micro et petite hydroélectricité, qui désigne les installations inférieures à 10 mégawatts. « L'hydroélectricité a longtemps été perçue comme « écologique » simplement du fait qu'elle était renouvelable. Or, son impact négatif sur le bon fonctionnement et la dynamique des rivières est avéré et important selon les cas » argue l'association, qui se positionne « pour une simple et unique amélioration du parc existant et vieillissant » Dans l'Hexagone, l'association France nature environnement (FNE) s'oppose notamment à la mise en service d'une centrale hydraulique en Haute-Savoie.
« Les énergéticiens ne font absolument pas fi de la biodiversité. Les attentes des ONG sur le maintien des débits et la migration des espèces sont des points très importants. Tous les milieux humides sont des puits de carbone et ils sont extrêmement précieux », défend un professionnel du secteur.
Les ONG s'interrogent aussi sur la pertinence de ces investissements alors que les épisodes de sécheresse affectant le débit des cours d'eau devraient se multiplier en raison du changement climatique. « Même si vous avez des périodes d'étiages et de crues plus fortes, ce n'est pas toujours synonyme de diminution de production. Ce sera le cas dans certaines régions mais pas dans d'autres » rétorque Xavier Casiot.
Vigilance sur les prochains textes réglementaires
A l'aune de ces craintes, plusieurs voix ont tenté, en vain, d'exclure la petite hydroélectricité de la nouvelle directive européenne dédiée aux énergies renouvelables (RED III). « Nous y avons vu un risque politique : si une première partie de la technologie est exclue, il y a de très grands risques pour qu'à la prochaine révision de la directive, le seuil de 10 MW se voit rehaussé », explique Marion Labatut. D'autres ont souhaité intégrer un nouveau chapitre pour renforcer les critères de durabilité, « alors qu'ils sont déjà très stricts et, par ailleurs, encadrés dans la Water framework directive » pointe la lobbyiste.
Au cours des prochaines semaines, la nouvelle alliance européenne veillera à la bonne intégration de l'hydroélectricité dans les textes réglementaires. « Lors des débats sur l'organisation du marché de l'électricité, nous serons très attentifs à ce que l'hydroélectricité ne tombe pas du panier », relève Marion Labatut.
Pour l'heure, la proposition de législation fait énormément mention de la flexibilité de la demande électrique, via notamment les dispositifs d'effacement (contrat rémunérant les grands industriels acceptant de baisser leur consommation lors des pics de demande). « Il est important que le texte embarque aussi le stockage d'énergie, y compris le stockage hydraulique et pas uniquement les batteries » « Nous plaidons également pour que l'hydroélectricité soit dans la liste des technologies stratégiques dans le cadre du Net zero industry act », ajoute Marion Labatut.
Quant à la mise en place d'une stratégie européenne commune, celle-ci ne verra sans doute pas le jour avant la fin de la mandature de la Commission européenne, qui arrivera à échéance au printemps 2024. Comme lot de consolation, les énergéticiens signataires de la lettre espèrent parvenir à organiser avec Bruxelles un événement dédié. Objectif : faire émerger des déclarations fortes qui serviront de base de négociations avec la prochaine Commission.
Sujets les + commentés