Climat et politique : je t’aime moi non plus
Laurent-David Samama
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1974. La France se réveille tout juste de trois décennies d'euphorie culturelle et économique. Les Trente Glorieuses s'achèvent. Le choc pétrolier vient brusquement faire bondir le cours du baril de pétrole. Çà et là, des grappes de militants issus des milieux scientifiques et des écoles d'ingénieurs prophétisent la fin des années de surconsommation et la probabilité de dommages irréversibles sur notre planète. À l'époque, ils forment une avant-garde vigilante mais relativement ignorée. Dans les « seventies », René Dumont sera leur porte-voix. Avec son pull-over rouge et son phrasé maniéré, cet agronome respecté passera pourtant pour un hurluberlu auprès de l'opinion. C'est que dans une classe politique profondément divisée selon le clivage gauche/droite, Dumont va raconter une histoire alors difficile à croire : celle du changement climatique et de ses conséquences. Une cause qui le pousse naturellement à se porter candidat à l'élection présidentielle de 1974. Relativement moquée, la voix de cet « Einstein dégingandé » pèse peu face aux ténors que sont Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand ou Jacques Chaban-Delmas. Qu'à cela ne tienne, Dumont creuse son sillon. Il influence avant l'heure et se bat seul contre tous. « Je ne suis pas un candidat doux rêveur » clame-t-il. Son discours est d'ailleurs très sérieux ; c'est bien « l'effondrement total de notre civilisation avant la fin du XXIe siècle » que le néo-politicien annonce dans son clip de campagne « si la population mondiale et la production industrielle continuent de s'accroître à un rythme effréné ». Un coup d'épée dans l'eau. Cette année-là, en comptabilisant seulement 1,32 % des voix, le premier candidat écolo terminera derrière Arlette Laguiller...
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Dumont y croyait pourtant dur comme fer. Il faut dire que le contexte de l'époque était propice au surgissement de sa pensée dans le débat. Tout au long de la décennie, pour protester contre le projet d'extension d'un camp militaire, la gauche radicale transforme le Larzac en un Woodstock tricolore. Une jonction s'opère entre la paysannerie et les hippies de l'après Mai 68. Or, si localement l'écologie politique se fait entendre, au niveau national rien ne bouge, ou presque. Rétrospectivement, une question se pose : pourquoi, alors même qu'en matière de changement climatique les premières alertes remontent aux années 1970, avoir rechigné à écouter les précurseurs de l'époque ? Par paresse, répond Lucas Jakubowicz, journaliste politique et rédacteur en chef de Décideurs Magazine. « Pour limiter le changement climatique, explique celui-ci, il n'y a pas trop le choix : il faut totalement changer notre modèle économique et notre façon de consommer. Cela nécessite de changer la mentalité des citoyens, des entreprises, des décideurs. Et personne n'a intérêt à proposer "du sang et des larmes". Personne ne veut changer de mode de vie, ce qui peut se comprendre. Les moins aisés peuvent dire "Pourquoi ne peut-on pas accéder à un mode de vie que d'autres ont eu ?". Les autres diront : "Pourquoi faire preuve de frugalité alors que les pays étrangers continuent à saigner la planète pour avoir notre niveau de vie ?" ». C'est ainsi, parce que la classe politique a rechigné à demander des sacrifices à ses électeurs, que les progrès furent discrets, des décennies durant, en matière de lutte contre le réchauffement climatique. À cela, il faut nécessairement ajouter la lente progression d'un parti écologiste digne de ce nom dans l'opinion. « Les écolos se sont forgés dans la contre-culture, dans la subversion, analyse Arthur Nazaret, dans son essai Une Histoire de l'écologie politique (éd. La Tengo). Il a fallu plus de dix ans pour qu'ils acceptent de créer un parti, car jusque-là, ils voyaient ça péjorativement, comme quelque chose de "politicien". Encore aujourd'hui, dès qu'une tête dépasse chez eux, ils la coupent ».
Laurent-David Samama