Énergie : les industriels frappés de plein fouet par la flambée des prix

Alors que les cours du gaz et de l'électricité explosent, les répercussions sur l’activité des industries gourmandes en énergie pourraient être considérables. D’autant que le phénomène aggrave la pénurie actuelle de matières premières, à la production énergivore, conduisant à des ruptures d’approvisionnement pour ceux qui les transforment. Dépassés par la situation, les industriels énergo-intensifs réclament « des réponses précises, urgentes et structurelles ». Explications.

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Les entreprises électro-intensives interviennent notamment dans les secteurs de la chimie, des ciments, des métaux et du papier.
Les entreprises électro-intensives interviennent notamment dans les secteurs de la chimie, des ciments, des métaux et du papier. (Crédits : Reuters)

Imprévisibles, les prix de l'énergie s'envolent et ne menacent pas que le pouvoir d'achat des ménages. Confrontées à des cours instables, les entreprises aussi en pâtissent. Notamment les plus gourmandes en gaz et en électricité (sidérurgie, chimie, papier), regroupées au sein de l'Union des industries utilisatrices d'énergie (Uniden). Déboussolées, celles-ci voient même leur activité menacée, alertait son président, Nicolas de Warren, la semaine dernière.

« Des arrêts d'ateliers sont d'ores et déjà en vigueur. Dans la production de zinc en France, une usine a décidé d'arrêter parce qu'elle produit à marge négative. Chaque tonne produite se traduit par une perte supplémentaire », a-t-il fait valoir sur France Info.

Et le mouvement risque de se poursuivre : selon l'association, les baisses de production vont s'accentuer, y compris pour les « grandes entreprises », « dans les jours à venir [...] dans la filière métal ». Une situation « inédite » et « vraiment grave » qui crée la « panique » chez les industriels, martèle l'Uniden.

Le risque d'un effet ciseaux

Et pour cause, les prix de gros du gaz ont augmenté de 300% en Europe depuis le début de l'année, quand ceux de l'électricité ont plus que doublé. Loin de s'inverser, la tendance se creuse chaque jour davantage. Résultat, selon l'Uniden : le surcoût pour les énergo-intensifs s'élèvera « autour de 1 milliard d'euros pour 2022 ».

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Pourtant, en France, ces sociétés se fournissent à 70% en électricité à tarif régulé. Une manière de protéger leur activité et de leur offrir une certaine visibilité en amortissant les fluctuations des prix de gros. Il n'empêche, la « part résiduelle » de 30% d'approvisionnement sur le marché classique, où les prix sont fixés à courtes échéances, suffira à augmenter « d'un tiers leur facture d'électricité », assure à La Tribune Nicolas de Warren.

Une augmentation « historique », qui fait planer le risque d'une aggravation des tensions inflationnistes.

« Si la note des industriels augmente, cela se répercutera forcément sur les coûts de production, donc sur les prix des produits finis », prévient Jacques Percebois, économiste et directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (CREDEN).

Cependant, la hausse des prix ne sera pas forcément possible pour toutes les entreprises, celles-ci étant soumises à une forte concurrence. « Notamment pour les PME ou les commerçants et artisans qui ne connaissent pas leur marge de manoeuvre, car ils n'ont pas de mesure de marché globale », développe Jacques Percebois. Sans visibilité, ces derniers pourraient donc se trouver « pénalisés » par un effet ciseaux.

Pénurie de matières premières

Surtout, le phénomène risque d'entraîner des ruptures physiques d'approvisionnement en matières premières pour ceux qui les transforment, notamment dans la sidérurgie. « C'est le plus gênant pour les entreprises. On le voit dans l'industrie automobile, obligée d'arrêter certaines chaînes de production du fait d'un manque de semi-conducteurs », note Jacques Percebois. Car pour produire acier, manganèse et autre magnésium« il faut des fours très consommateurs en électricité », explique Thierry Baussant, responsable Grands Comptes dans l'entreprise AMPERE Alloys, spécialisée dans le commerce de gros de métaux et ferroalliages.

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« En ce moment, la répercussion de la hausse des prix de l'énergie chez les producteurs de matières premières engendre des coûts de production plus élevés, et une incertitude sur les coûts de production à venir. Par exemple, celui du manganèse métal importé de Chine a quasiment doublé entre août et octobre. Et le magnésium ou le silicium métal n'ont jamais atteint un tel niveau », illustre Thierry Baussant.

Dans ces conditions, certains producteurs « réduisent leur production ». « Ils arrêtent un four ou deux, réduisent de 20 à 30% leurs capacités, etc », détaille le commercial. Pour l'acier, par exemple, la filière observe déjà une baisse des volumes de production prévus pour les prochains mois. « Notamment dans les aciéries électriques [où l'acier est produit à partir de ferrailles de récupération fondues grâce à l'énergie électrique, ndlr], qui consomment énormément d'électricité », selon Melisande Couespel, responsable Energie / Climat d'A3M (Alliance des Minerais, Minéraux et Métaux), qui rassemble les entreprises de l'extraction, de la production, de la transformation et du recyclage des métaux et minéraux industriels.

Spéculation sur les marchés

En parallèle, les traders qui achètent et vendent ces matières premières sur ce marché réduisent leurs stocks du fait de la flambée des prix. « Quand le magnésium passe de 2 à 8 euros le kilo en quelque semaines, forcément, ils ont tendance à rétrécir le tonnage qu'ils achètent, car cela devient dangereux pour eux », développe Thierry Baussant.

En effet, s'ils continuent d'acheter à des prix toujours plus élevés, mais que le marché se retourne en raison d'un ralentissement de la demande (soit parce que des clients ferment à cause de pénurie, soit parce que le marché se contracte, comme pour le marché automobile), ils auront des stocks élevés dans un marché qui devient baissier. « Le pire des scénarios », selon Thierry Baussant.

« Enfin, tout le monde sait que les les prix ne montent pas indéfiniment, et que cela va re-baisser. Mais quand ? Alors les traders deviennent plus prudents, et réduisent leur position en stock », ajoute-t-il.

Mais ce comportement aggrave un peu plus la pénurie. Entraînant un risque majeur : que les fonderies confrontées à une rupture sur ces produits soient amenées à fermer, alors même que leur carnet de commande est rempli. Car « sans sucre ni beurre, difficile de faire son gâteau », conclut Thierry Baussant.

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Encadré : Sous pression, le gouvernement rencontre ce mardi la filière


Face à cette situation « catastrophique », l'Uniden réclame « des réponses précises, urgentes et structurelles ». Par exemple, que la capacité des industriels à se fournir à en électricité régulée chez EDF, via l'Arenh (accès régulé à l'électricité nucléaire historique), soit élargie. Pour cause, son prix fixe de 42 euros le MWh est actuellement près de deux fois inférieur à celui du marché. Mais alors que l'opération pèserait sur les comptes d'EDF et que la réforme de l'Arenh a été reportée en même temps que la réorganisation d'EDF, une telle mesure ne devrait pas voir le jour de si tôt.

Surtout, l'Uniden plaide pour le retour de contrats à long terme avec EDF. Car la crise a « révélé » les  « besoins de visibilité » des industriels, clame Nicolas de Warren. En chantre du développement du marché, la Commission européenne les avait interdits entre 2010 et 2020, estimant que l'opérateur historique profitait d'une situation dominante sur son marché. Il existe cependant une exception, Exeltium, signé en 2005 entre EDF et 27 groupes industriels particulièrement énergo-intensifs, pour la livraison de 7 Twh à un prix négocié sur 24 ans. Mais sa portée est « insuffisante », voire « confidentielle », considère l'Uniden. « Alors qu'on a 500 TwH de production en France, c'est en effet loin de concerner la majorité des industriels », ajoute Jacques Percebois.

« Il faut rebâtir un écosystème dans lequel producteurs et fournisseurs d'énergie sont associés aux grands consommateurs d'électricité. Car les électro-intensifs consomment de manière prévisible, et pour certains anticyclique. Et c'est à la fois bon pour le parc de production nucléaire d'avoir des clients toujours en demande, et pour le réseau électrique de lisser les à-coups », avance-t-on à l'Uniden.

Sous pression, les ministres de la Transition Ecologique et de l'Industrie, Barbara Pompili et Agnès Pannier-Runacher, rencontreront cet après-midi les acteurs de la filière. Avec un objectif en tête : « identifier les leviers d'action à court et moyen terme pour mieux protéger les activités industrielles énergo-intensives essentielles à notre résilience », fait valoir le gouvernement dans un communiqué. Et mettre en place des mesures concrètes, espèrent les industriels.

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Commentaires 9
à écrit le 20/10/2021 à 6:28
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quand les prix du gaz augmentent, c'est pour tout le monde, donc chez les concureents aussi......ah ben si le concurrent chinois n'en n'a rien a foutre et utilise une energie charbon car lui ne veut pas sauver la planete, faites le savoir, et envoyez...

à écrit le 19/10/2021 à 11:24
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Les faits sont tétus. Les citoyens indignes niais lobotomisés par les "écolos" et leurs supplétifs socio-démocrates n'y pourront rien changer. Le vent souffle quand il veut, la nuit il n'y a pas de soleil, Poutine est fort et la France a besoin de pl...

à écrit le 19/10/2021 à 11:09
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Ces hausses sont orchestrée et rendues possible par la connivence des acteurs, especially de la finance... il s'agit de se "refaire" !! Les actions sont trop chers depuis longtemps, la monnaie gratuite banque-centrale se déverse dans les "asset...

à écrit le 19/10/2021 à 8:41
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Dans une économie mondialisée, pas d'industries possibles pour un pays sans une électricité abondante à coût maitrisée. Comment faire comprendre cela à nos autorités.

le 19/10/2021 à 17:05
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a 120 euros le MWH nucleaire nouveau contre 45 euros le MWH eolien offshore. Cout maitrise.J ai adore votre ironie Albert

à écrit le 19/10/2021 à 8:00
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Après que nos politiciens aient pris d'eux-mêmes la décision d'arrêter l'économie les conséquences de leurs actes ne cessent de s'empirer. Ça ne sert à rien de payer des conseillers financiers aux salaires à 5 chiffres pour être incapable de voir au ...

le 19/10/2021 à 17:18
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@ citoyen blase. Vous oubliez de vous mettre a la place d un president (n importe lequel des 20 dernieres annees) . La masse d informations est telle que vous etes tres vite noye. Vous deleguez et....vous perdez le controle d une machine imense et co...

le 20/10/2021 à 8:22
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Et cela expliquerait pourquoi ils n'envisagent pas de se faire réélire, ils auront de bons petits plaçous juste après en récompenses des bons services offerts.

le 21/10/2021 à 7:01
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@ Non sens. Et in fine, la disparition du pays France. RIP.

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