Bong Joon-ho : « Les losers sont l’antithèse du pouvoir »
ENTRETIEN — Le réalisateur coréen Bong Joon-ho, oscarisé en 2020 pour « Parasite », revient avec un film de science-fiction explosif en forme de critique du trumpisme et des prophètes de la tech.
Propos recueillis par Charlotte Langrand
« La Tribune Dimanche » a rencontré Bong Joon-ho à l'occasion de la sortie de « Mickey 17» au cinéma, avec Robert Pattinson, Mark Ruffalo, Toni Collette, Naomi Ackie.
LTD/Dean Chalkley/Camera Press/ABACAPRESS.COM
Il est l'ami des monstres et des losers. Et paraît aussi à l'aise à Hollywood, où il a été quatre fois oscarisé pour Parasite (2020), qu'en Corée du Sud, où il est né et est adulé comme une star absolue. Pourtant, Bong Joon-ho, 55 ans, se révèle aussi timide dans la réalité que spectaculaire dans ses films.
Il ne fanfaronne pas sur sa filmographie, qui explore avec talent le thriller comme le drame intime ou le film fantastique : de Barking Dog en 2000 à Parasite en passant par The Host, Mother, Okja et Snowpiercer, il a ausculté les monstres - gentils ou méchants - aussi bien que la famille dysfonctionnelle ou les losers touchants sans jamais se départir d'une critique sociéto-politique et d'un solide humour noir. Mickey 17, fable d'anticipation spatiale loufoque et grave sur fond de dictature et de clonage humain, creuse le même sillon.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Si vous croisiez dans la réalité Mickey 17, qui est déjà mort seize fois et a été à chaque fois « ressuscité » par une sorte d'appareil d'IRM qui « réimprime » les humains, lui demanderiez-vous ce que cela fait de mourir ?
BONG JOON-HO — Comme il sort d'une imprimante humaine, je lui demanderais plutôt si ça ne gratte pas un peu la peau ! Sérieusement, cette question ne m'obsède pas mais j'y pense, comme tout le monde... Donc, oui, je lui demanderais ce que ça fait de mourir !
Le cinéma de genre a aujourd'hui beaucoup de succès. Était-ce le cas à vos débuts, dans les années 2000 ?
Lorsque j'ai fait The Host en 2006, les films de genre et de science-fiction étaient totalement méprisés en Corée. Mais en vingt ans, la situation s'est complètement inversée : maintenant, ils sont devenus « mainstream », il y en a énormément, c'est même devenu le style de cinéma le plus respecté. Pour moi, le charme de la science-fiction vient du fait que l'on parle de l'avenir pour questionner la condition humaine. Dans Mickey 17, le concept de l'« impression humaine », du verbe « imprimer », me plaisait beaucoup ainsi que celui de la colonisation extraterrestre. Tout cela englobe une dramatique humaine qui me vient naturellement, car quand on parle de l'être humain, je pense qu'automatiquement on est amené à parler de politique, de philosophie et de l'Histoire avec un grand H.
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Les créatures sont très importantes car elles sont toujours méprisées et ignorées, alors que l'être humain est encore pire et plus pathétique qu'elles.
Même si le film est adapté d'un roman d'Edward Ashton, le parcours de cet « employé jetable » qui accepte littéralement de se tuer à la tâche est une critique virulente du monde du travail capitaliste...
Effectivement, ce personnage qui est devenu un « consommable » m'a aussi fait penser à des faits divers coréens : de jeunes ouvriers qui avaient des emplois difficiles et dangereux mouraient les uns après les autres. Leur mort a fait la une des journaux, tout le monde était triste et critiquait ces entreprises... Mais finalement, ça continue : les employés sont juste remplacés par d'autres pour le même travail. C'est là où le film est très réaliste, je n'ai fait que pousser cette idée-là à l'extrême avec un seul être humain qui meurt à répétition et peut être « réimprimé » à volonté.
Sur le tournage de « Mickey 17 », Bong Joon-ho dirige ses acteurs Anamaria Vartolomei et Robert Pattinson. (Crédits : LTD/JONATHAN OLLEY/Warner Bros)
Un politicien aussi grossier qu'autoritaire (Mark Ruffalo) et sa femme-Barbie tout aussi outrancière (Toni Collette) partent coloniser une planète pour fonder leur société idéale... On pense tout de suite à Elon Musk ou à Donald Trump. Dans quelle mesure vous ont-ils inspiré ?
Je précise que le scénario a été écrit en 2021, le film, tourné en 2022, et que je n'ai pas de boule de cristal ! Les historiens disent souvent que l'Histoire ne fait que se répéter... et c'est vrai, car les gens qui voient le film pensent qu'il fait allusion à des personnages du présent alors que je me suis plutôt inspiré d'hommes politiques et de dictateurs du passé. Finalement, l'histoire et ses dictateurs ne font que se reproduire... Mais c'est vrai qu'avec Mark Ruffalo, nous avons travaillé sur des personnages réels : il me montrait des photos d'un gouverneur d'un État américain, et moi j'ai beaucoup pensé à un homme politique coréen plusieurs fois déchu et qui s'est retiré de la vie politique.
Face à eux, on retrouve aussi les personnages de losers qui vous sont chers. D'où vous vient cette tendresse pour les paumés ?
Les losers sont l'antithèse du pouvoir. Et finalement, ce sont ces gens-là qui devraient être protégés en premier mais que la société délaisse complètement. Ils sont livrés à eux-mêmes et doivent se démener pour survivre. Et c'est à partir de là qu'une sorte d'émotion humaine jaillit, comme un bouillonnement, et cela m'inspire des scénarios.
Cette année, il y a eu de très beaux films, mais je retiens surtout celui de Walter Salles, Je suis toujours là, car il parle de dictature.
Il y a souvent un « monstre » dans vos films. Il était méchant dans The Host et gentil dans Okja ou Mickey 17. À quoi vous sert cette figure ?
Les créatures sont très importantes car elles sont toujours méprisées et ignorées, alors que l'être humain est encore pire et plus pathétique qu'elles. Dans le film, les personnages de Toni Collette et de Mark Ruffalo les considèrent comme des ignominies et les méprisent... mais le spectateur sait parfaitement lequel des deux est vraiment méprisable ! Mickey meurt plusieurs fois mais les gens autour trouvent cela normal : il a signé un contrat, c'est son métier, ils n'éprouvent aucune culpabilité envers lui. Ce sont des coupables et des lâches, alors que les créatures, elles, sont solidaires pour sauver l'un des leurs.
Les Oscars auront lieu cette nuit. Vous y avez été récompensé quatre fois pour Parasite en 2020. Comment avez-vous vécu la « campagne » qui précède l'événement ?
La campagne des Oscars, c'est très spécial, il y a même des gens dont le métier est consacré à cela ! On parle de « course » aux Oscars, comme si les films étaient des chevaux... C'est comme une campagne électorale dans une collectivité locale, sauf qu'il y a 10 000 votants. Cela représente un gros budget, mais le côté positif c'est que l'on rencontre des artistes talentueux et que ces prix sont là pour éclairer la beauté des films à travers ses métiers : la musique, les décors, etc. Ce n'est donc pas si négatif. Cette année, il y a eu de très beaux films, mais je retiens surtout celui de Walter Salles, Je suis toujours là, car il parle de dictature. Quand j'étais jeune, dans les années 1980, j'ai connu une dictature militaire en Corée ; je me suis donc tout de suite identifié à cette histoire humaine très émouvante.