Ambre Chalumeau : « Je suis très fragile, je vacille vite »
Arnaud Cathrine

Photo d'illustration
Sébastien Leban pour La Tribune Dimanche
Arnaud Cathrine

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Sébastien Leban pour La Tribune Dimanche
Elle se cale en tailleur au creux d'un fauteuil club. Veste châtain sur laquelle se confondent ses cheveux, Converse délavées, et cet allant souriant qui ne désarme jamais. On a donné rendez-vous à Ambre Chalumeau dans un bar d'hôtel parisien. Préambule à bâtons rompus et l'on retrouve la malice qu'elle fait entendre plusieurs fois par semaine dans Quotidien. Passer de chroniqueuse culturelle de Yann Barthès à primo-romancière interviewée l'inquiète, confie-t‑elle.
Ce titre - Les Vivants - vibre d'un implicite évident : s'il y a des vivants, il y a forcément des morts ou, à tout le moins, des absents. Un absent, en l'occurrence : Simon, 17 ans. L'été passé avec ses inséparables amies Diane et Cora vient de s'achever en douceur et voilà que la rentrée le fauche brutalement : un obscur virus et c'est le coma direct. « Ça ne prévient pas, ça arrive », chantait Barbara. Et ça inspire fatalement un violent effet de sidération : « Elle demande de répéter. On demande toujours de répéter, alors qu'en fait on a très bien entendu. »
Oui, on est toujours plusieurs en soi à l'annonce d'un drame, bouclier provisoire de la dissociation : c'est irrecevable et pourtant ça s'impose, incompressible réalité. Ambre Chalumeau raconte, sur plusieurs mois, le mal de vivre de celles et ceux qui restent ; cette petite communauté groggy qui attend que Simon se réveille (ou pas) et doit continuer à vivre, vaille que vaille.
Ce qui frappe d'emblée, c'est l'ambition romanesque. Laissant de côté la classique (et tentante pour une entrée en littérature) première personne de narration (elle ne dira « je » qu'à l'avant-dernière page et ça résonnera sacrément), Ambre Chalumeau fait le choix d'une narratrice omnisciente et fait tourner son kaléidoscope avec ingéniosité.

D'abord, ce trio constitué de Diane - « la cultivée, la grande gueule, la colérique, la complexée, la susceptible » -, Cora - « la jolie, la discrète, la blessée » - et Simon, donc, « le convaincu, le convaincant. Le dévoué, le loyal, le pris pour acquis. Le nécessaire ». Une amitié à la vie à la mort, faite d'admiration et de jalousie, creuset bouillant mais pour le moins cimenté. Et puis il y a la famille de Simon : Céline, la mère, mal en ménage, qui se rue dans l'alcool et tourne comme un lion en cage dans la chambre de son fils comme si ça allait le faire revenir ; Yves, le père fuyard ; et Thomas, le petit frère, qui cache à tout le monde qu'il voit tout, grandit à marche forcée et devient « une petite montagne ».
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On se relaie pour veiller Simon, le regarder dans les yeux, enfin « les yeux fermés ». Comme le résume Diane, qui vient d'intégrer le carnaval désarçonnant d'une hypokhâgne, l'ordinaire rime désormais avec « métro, hosto, Gaffiot ». Reviendra, reviendra pas ? Plus le temps passe et plus on se demande si on doit parler de Simon au présent ou au passé.
Un être intubé depuis plusieurs mois ne finit-il pas, à notre insu, par commencer à disparaître ? « Alors il faut attendre, en attendant, en attendant on ne sait quoi, que la Terre explose, qu'un scientifique hongrois se lève à un colloque et dise "Moi je sais !", que Simon batte de la paupière, que n'importe quoi crève cet abcès d'angoisse morne tapissé de linoléum violet et de papier peint coquille d'œuf. »
Comme le garçon tarde à revenir, qu'il est au centre de toutes les attentions, qu'il renvoie malgré lui une image inédite, on commence à se demander si on le connaît vraiment... D'ailleurs qui est ce jeune homme qui lui rend visite à l'hôpital si souvent ? On est fort pour juger ceux qu'on aime mais assez mauvais pour les deviner...
Le secret de Simon, une fois révélé, va impacter chaque trajectoire, comme une imperceptible mais féconde tectonique des plaques, donnant paradoxalement à chacune et chacun la sève pour en découdre avec ses propres affres. Ce faisant, Ambre Chalumeau dresse un formidable portrait non seulement de la jeunesse d'aujourd'hui mais aussi de la génération qui l'a précédée. L'une empêtrée dans l'appréhension des premières fois, des violences fondatrices ; l'autre occupée à fantasmer une seconde vie.
On lui demande d'où vient ce désir de littérature. « J'ai toujours été la fille chelou et solitaire qui lit tout le temps et partout. J'ai adoré cette condition de l'enfance - qu'on ne retrouvera jamais - où on n'a rien d'autre à faire que lire. » Sa priorité d'alors (dont elle ne démord pas) : le plaisir. Ce qui n'exclut pas les « claques », bien sûr : elle sent qu'À l'est d'Éden de Steinbeck a réparé quelque chose en elle.
Elle adore traquer ce qu'elle a en commun avec les « vieux auteurs morts » (en témoigne son podcast « Liste de lecture ») mais elle aime tout autant les livres qui ne parlent pas d'elle et la force même à penser contre elle (bénédiction pour cette jeune femme née avec les réseaux sociaux et les bulles communautaires qui ne tolèrent ni la contradiction ni le débat). « Je comprends les militants de ma génération qui veulent faire la révolution. Sauf que la révolution, c'est maintenant, donc c'est des prix de gros : soit t'es avec moi, soit t'es contre moi. J'entends. Mais en littérature, au moins, on peut arriver avec son drapeau blanc et prendre le temps pour essayer de comprendre. »
Comment est né Les Vivants ? « Il est né et il s'est caché ! En fait, je l'ai soigneusement caché... » Rembobinons : « J'ai 17 ans, mon meilleur pote tombe dans le coma, j'entre en prépa, tous mes repères volent en éclats. Au début d'un drame, tout est vraiment insolent. On aimerait avoir une carte à jouer dans sa vie pour dire : s'il vous plaît, plus de son, plus de couleur ! » Mais, non, la vie s'en fout et poursuit son cours.
Désarmée, Ambre Chalumeau se met à écrire : « C'était mon exutoire. » Sauf qu'elle ne tient pas du tout un journal intime, comme on pourrait le supposer ; ce sont déjà des transpositions romanesques, un « bazar » de scènes pour un « livre-Frankenstein » qui va se construire sur sept ans : « Chaque fois que j'y revenais, je supprimais beaucoup de choses mais un noyau prenait forme, fait de couches sédimentées, qui survivait à mes relectures. » Avec cette pierre de touche : le funeste silence de Simon et la bataille intime que chaque personnage va se découvrir enfin capable de livrer. « On est tous façonnés et grandis par des absents. »
Elle pétille et elle émeut, Ambre Chalumeau. « Je suis très fragile, je vacille vite », laisse-t‑elle échapper au moment où l'on s'y attendait le moins. Mais il n'y a pas que le drame dans Les Vivants.
L'humour de la narratrice ne laisse rien passer : ni ce « rouge à lèvres visible depuis Pluton », ni ces individus qui, sans trop connaître Simon, « jouent l'intégrale d'Euripide juste parce qu'il y a un public pour saluer leur chagrin. » Ça sonne à chaque page, sans brutalité mais avec un art de la formule. Comment fait-elle pour être aussi intraitable que tendre ? Une façon à la Maria Pourchet mâtinée d'une Sagan d'aujourd'hui qui ne se départ jamais de son « certain sourire » et émaille son récit douloureux de fins traits d'esprit, comme dans une forme de décence et de touchante politesse.
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Elle avoue avoir été timorée à l'idée de publier un roman qui n'emprunte pas simplement à sa vie mais aussi à celles de ses proches. Alors elle leur a fait lire avant impression. Tous ont vu dans son geste d'écriture... de l'amour. On est bien d'accord : Ambre Chalumeau est une chic fille.
Arnaud Cathrine