En Corse, un feu criminel est déclenché tous les deux jours
Léa Mattei

En Corse, la mafia gangrène la vie sur l'île et embrase volontairement des endroits tels que le port de plaisance de Capri.
LTD/Olivier Sanchez/Crystal Pictures
Léa Mattei

En Corse, la mafia gangrène la vie sur l'île et embrase volontairement des endroits tels que le port de plaisance de Capri.
LTD/Olivier Sanchez/Crystal Pictures
En commandant 85 nouvelles locomotives, l'Algérie confirme son tournant stratégique vers le rail
EEF, l’épicier qui grandit dans l’ombre de Grand Frais
Votre Livret A va bientôt rapporter plus et voici pourquoi
La BCE serre la vis à Revolut et remet en cause son modèle d’innovation rapide
Guerre et déficit : l’Arabie saoudite sacrifie la mégapole de Neom pour ses priorités stratégiques
La France face à un mur vertigineux de faillites d'entreprises en 2026
Vingt-cinq bandes criminelles ont été répertoriées en Corse dans une note de la direction générale de la Police nationale. Ces groupes sont définis en fonction de leur microrégion d'origine. Coïncidence de calendrier. Alors que les carcasses des bateaux calcinés jonchaient le port de Calvi, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, se rendait à Bastia pour y annoncer la création d'un pôle antimafia.
« C'est une structure qui illustre aussi le caractère singulier de l'île face à un mal qui la ronge, notamment à travers les incendies criminels, extorsions, chantages et homicides, a souligné le garde des Sceaux. On doit juger en Corse et l'État n'a pas peur de cela. » La création de ce pôle avait été annoncée en février. Le ministre s'était invité à une session spéciale de l'Assemblée de Corse consacrée à la lutte contre la mafia.
Douze jours plus tôt, une jeune fille de 18 ans, Chloé Aldrovandi, avait été tuée par balles à Ponte-Leccia, victime à la nuit tombée d'un guet-apens tendu par deux tueurs munis d'un fusil semi-automatique et d'une arme de poing. L'étudiante conduisait la Golf Volkswagen de son petit ami, présumé proche d'un clan de la région. La piste privilégiée est celle d'une tragique méprise.
Élus et associations dénoncent « la gangrène mafieuse qui s'en prend à la jeunesse ». Un portrait géant de la jeune Cortenaise, peint dans plusieurs teintes de gris, a été installé au cœur du campus universitaire de Corte, pour que sa mémoire perdure. L'œuvre, recouverte d'un vitrificateur pour une meilleure protection contre le temps qui passe, rappelle douloureusement les fresques murales dédiées aux victimes de la mafia à Palerme.
Depuis le début de l'année, cinq meurtres et deux tentatives liés au banditisme ont été commis en Corse, ce qui la place « au premier rang national » en nombre d'homicides rapportés à la population, a rappelé le préfet Jérôme Filippini en janvier.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Revenu en Corse trois mois plus tard, le ministre de la Justice terminait sa première journée de visite lorsque des flammes se sont élevées pour la quatrième fois de la semaine à Calvi. Au-dessus cette fois d'une société de location de voitures face à l'aéroport. Trois bâtiments préfabriqués calcinés, huit voitures détruites et des traces d'essence sur le sol.
Une image de désolation devenue ordinaire. Aucune activité de l'économie n'y échappe. Une tractopelle d'une entreprise de terrassement incendiée avec un peu plus loin des menaces de mort tracées à la bombe de peinture dans le cap Corse, un restaurant victime d'un attentat dans le quartier de Montesoro à Bastia.
En février, un demi-millier de personnes se sont rassemblées dans la zone artisanale de Corbara, un village perché au-dessus de la baie de Calvi, pour soutenir le propriétaire des boulangeries Spiga (« épi » en corse), trois fois ciblées par des incendies ou des attentats. Trois nuits d'horreur pour le propriétaire qui voit partir en fumée dix ans de travail acharné. Un secteur qui n'avait jusque-là jamais été la cible d'actes malveillants.
Le traitement des déchets n'est pas épargné. L'entreprise AM Environnement a été cinq fois la cible de mise à feu en sept ans. Puis les incendies se sont arrêtés. Aucune enquête n'a jamais pu démontrer la pénétration de la criminalité organisée dans ce secteur.
« C'est difficile à interpréter, mais comment penser une seconde que les différents clans ne s'intéressent pas à la plus grosse manne financière de Corse ? » commente Jérôme Mondoloni, du collectif antimafia Massimu Susini. « Aucune structure de traitement des déchets n'est épargnée par les incendies ou les tentatives d'extorsion de fonds », constate ce représentant du collectif. « Là où on génère de l'argent, il y a des convoitises mafieuses », indique un spécialiste de la sécurité.
En 2024, police et gendarmerie ont comptabilisé 352 faits de dégradations volontaires commis avec un moyen extérieur (feu, explosif...). La Corse se place au troisième rang des Régions les plus touchées. « Il ne se passe pas deux jours sans une alerte pour une série d'incendies criminels », note un enquêteur. « Lorsque des infractions visent des secteurs stratégiques de l'économie - tourisme, batellerie, exploitations agricoles ou sociétés de travaux publics -, elles doivent être analysées comme l'une des formes d'expression les plus évidentes de l'emprise criminelle, pointe Jean-Philippe Navarre, le procureur de Bastia. »
« Elles peuvent être reliées à des extorsions de fonds, des oppositions de groupes criminels, à une volonté d'éradiquer la concurrence. Elles contribuent dans tous les cas à l'instauration d'un climat de peur et à la nécrose progressive du tissu économique et social insulaire. »
Dans sa circulaire de politique pénale présentée aux magistrats du parquet le 5 juin au palais de justice de Bastia, Gérald Darmanin a appelé les magistrats à « mobiliser l'ensemble de l'arsenal législatif répressif face à la capacité des groupes criminels d'investir tous les secteurs de l'économie ».
À lire également
Il les a notamment encouragés à s'appuyer sur des outils judiciaires propres à la conduite d'enquêtes complexes, notamment le dispositif de protection des témoins et collaborateurs de justice, ces anciennes petites mains du banditisme ou ex-lieutenants plus importants dans l'organigramme du crime qui ont accepté de dire ce qu'ils savaient de leur vie de voyou et de leur organisation en échange d'avantages comme une diminution de leur peine. En France, une cinquantaine de personnes bénéficient de ce statut inspiré de ce qui se fait en Italie. En juin, une loi pour mieux lutter contre le narcotrafic a étendu ce programme aux auteurs de crimes de sang.
Léa Mattei
Présidentielle 2027 : Sébastien Lecornu fait état de « menaces lourdes » d’ingérences numériques étrangères
Coupe du monde de football : pourquoi la France est désormais hors-jeu pour l'organiser
Sabri Lamouchi, Rudi Garcia ... Ces autres sélectionneurs français à la conquête du Mondial
Les Moulins de la Galleria Continua fêtent leurs 20 ans