Léo Battesti : « Le temps est venu pour les Corses de sortir du déni »
Propos recueillis par Jean-Marc Raffaelli

Léo Battesti s'est confié sur la situation de la Corse
LTD/PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
Propos recueillis par Jean-Marc Raffaelli

Léo Battesti s'est confié sur la situation de la Corse
LTD/PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
La méprise mortelle dont a été victime Chloé, une étudiante de 18 ans, tuée par balles probablement en lieu et place de son compagnon, a plongé la Corse dans la sidération. À la tribune de l'Assemblée de Corse jeudi, Gérald Darmanin, le ministre de la Justice, a annoncé « un renforcement sans précédent » des moyens contre le crime organisé dans l'île. Léo Battesti, ancien Nationaliste clandestin, aujourd'hui chef d'entreprise ne se plie pas à l'omerta. Entretien sans langue de bois avec le cofondateur du Collectif Maffia Nò, A Vita Iè (Non à la Mafia, Oui à la Vie.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Moins traumatique que l'homicide de Chloé, cinq bars et boutiques ont été volontairement détruits depuis le début de l'année. Quelle est l'ampleur de la mainmise de la mafia sur l'économie corse ?
LÉO BATTESTI — Elle est considérable dans un territoire qui, paradoxalement, n'a pas une économie particulièrement florissante et dont le niveau de vie est un des plus bas de France. Il y a trop d'individus qui veulent détourner à leurs profits des biens collectifs qui ne leur appartiennent pas. Il y a le trafic de drogue, le blanchiment d'argent, mais les pires sont ceux qui viennent gratter les fonds de tiroir, ceux dont on n'entend jamais parler, qui passent inaperçus, bien habillés et bien propres sur eux, du moins pour ce qui concerne leur aspect extérieur...
Beaucoup de commerces de proximité sont rackettés ?
Oui, et les jeunes qui créent des entreprises. Je peux témoigner ici qu'énormément de commerçants jettent l'éponge ou quittent la Corse. Je suis comme le prêtre dans son confessionnal, des gens m'appellent tous les jours, accablés et désemparés. Cette confiance m'honore, mais ça pèse lourdement sur ma conscience. Hier encore, un père m'a contacté pour me raconter que son fils de 36 ans, qui a monté sa propre boîte à laquelle il consacre quinze heures par jour, a été approché par deux voyous venus le racketter. Je ne vous donnerai par précaution ni sa commune ni son activité. Ce père désespéré m'a demandé des conseils et prononcé cette phrase terrible : « Quelles sont mes chances de survie ? » Des exemples de ce type, j'en ai à la pelle. Je lui ai conseillé ce que je conseille à tous les autres : porter plainte et médiatiser ce qui lui arrive.
Quels sont les domaines et les secteurs d'activité de l'île qui suscitent le plus
les convoitises de la criminalité organisée ?
Au-delà des commerces, tout ce qui a trait au BTP et à la gestion des déchets car
ils génèrent de gros enjeux financiers. La stratégie repose sur la menace. Les attentats sur les chantiers de construction se sont multipliés ces dernières années, et les plus grosses affaires avec des morts à la clé sont parties de l'économie des déchets. Pour vous donner une idée, le transfert des déchets sur le continent représente par an un marché de plusieurs millions d'euros. En dissuadant toute concurrence, la mafia fait exploser les budgets institutionnels sans avoir recours à la dynamite. Dans les appels d'offres, des montants exorbitants sortent de l'ouverture des plis, et quand ils sont dénoncés et que les prix baissent, ça fait des jaloux qui n'ont que la violence pour exutoire. Instaurer une situation de monopole ou de concurrence bidon, c'est le système mafieux.
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Les plus gros marchés publics sont-ils tous gangrénés ?
Un certain nombre le sont, mais ce n'est pas apparent, tout semble être fait dans les règles de l'art. Certaines entreprises, créées ex nihilo, sont redevables à de gros voyous en col blanc qui ont eux-mêmes pignon sur rue dans le milieu économique comme chefs d'entreprise. Le rapport confidentiel de la SIRASCO**, qui a fuité dans les médias, estime à 25 le nombre d'équipes criminelles qui sévissent en Corse et elles n'attaquent pas les banques...
Il existe pourtant un contrôle de la légalité. L'État en Corse ferait-il preuve
de laxisme ?
L'État a fait preuve d'irresponsabilité et d'inconséquence par le passé, mais depuis au moins un an, les choses évoluent dans la bonne direction, le Collectif n'y est peut-être pas étranger. J'ai eu l'occasion d'échanger longuement avec le préfet de Corse et j'ai été frappé par la volonté qu'il a manifestée à ce sujet. Malgré tout, la vigilance reste de mise.
L'Assemblée de Corse vient de consacre une session extraordinaire à
l'emprise mafieuse. Dans son rapport, le président du Conseil exécutif
Gilles Simeoni décline une série de propositions. Quelles sont celles qui
retiennent votre attention ?
Nous sommes déçus par ce rapport, mal rédigé dans la forme, qui n'est qu'un catalogue confus de contributions plus ou moins pertinentes. Il y a des pistes intéressantes comme la constitution d'une commission permanente d'analyse et de suivi de la dérive mafieuse, un outil qui peut s'avérer efficace, ou encore les initiatives pour sensibiliser la jeunesse dans l'Éducation et les organismes de formation. Ce sont là de petites avancées, mais il y a aussi de très mauvais signaux qui marquent une régression préjudiciable.
Vous faites référence aux désaccords sur le délit d'association mafieuse et la
création d'un parquet national anticriminalité organisée au motif
d'atteintes aux libertés individuelles et aux droits de la défense ?
Je respecte les choix déontologiques d'avocat de Gilles Simeoni, mais la politique c'est autre chose car c'est toute la communauté corse qui est concernée. Ce n'est pas nous qui sommes liberticides, c'est la mafia qui vole, qui rackette et qui tue des gens et des innocents. Pour y faire face, il faut bien des lois qui s'appliquent à elle et pas à d'autres ! Constituer un parquet national anticriminalité ne signifie pas que nous sommes pour la disparition des jurés populaires, nous sommes pour que les affaires concernant les mafieux ne soient pas traitées par des jurés populaires. C'est bien simple, jamais une bande criminelle corse n'a été condamnée par un jury populaire corse, et ce n'est pas une question de mansuétude mais de menaces et de pression. En tant que chef politique de la Corse, Gilles Simeoni doit adhérer aux évolutions nécessaires.
En revanche, a-t-il raison de dire que les Corses n'ont pas confiance en la
justice et réciproquement ?
Oui, et il faut construire cette confiance abimée depuis longtemps. Combien de rapports sur le grand banditisme insulaire ont été, au mieux, ignorés, au pire, passés au broyeur. En juin 2001, ce n'est pas hier, Roger Marion, le directeur adjoint de la police judiciaire et responsable des affaires criminelles avait retiré du fichier du grand banditisme les plus grands noms de la mafia corse ! Aucune enquête patrimoniale n'a été déclenchée sur des gens qui possèdent des biens immobiliers colossaux sans être en capacité de les justifier. Aucune enquête sur le nombre exorbitant de Porsche Cayenne et de voitures blindées. C'est à ce niveau que l'État régalien a failli, de la même façon qu'il a failli dans le contrôle des permis de construire. Désormais, on semble enfin serrer la vis.
L'État, certes. Mais peut-on parler de porosité entre le grand banditisme et
la classe politique, les maires en particulier ?
Les élus ne sont pas des voyous, quelques-uns flirtent peut-être avec la ligne jaune, mais ils sont surtout sous pression. Publiquement, ils ne le reconnaissent pas, mais quand ils parlent en off, ils vous confient faire ce qu'ils peuvent. Je ne vais pas les blâmer, mais il est grand temps de s'affranchir de cette logique.
Nous en sommes au 32 e homicide en deux ans. Vous suggérez que les bandes
rivales qui s'entretuent sont connues, identifiées, localisées. Comment alors
expliquer qu'elles ne soient toujours pas neutralisées ?
Je crois que le travail d'investigation est de plus en plus important, en témoigne le nombre d'arrestations ces derniers temps. La refonte du statut de repenti, la coordination des juridictions, les équipes constituées pour lutter contre le blanchiment et favoriser la confiscation des biens, c'est de bon augure, mais les ressources humaines et financières sont encore insuffisantes surtout en matière de contrôles, là où ça pourrait faire mal. Ce qui est grave, c'est que 99,9 % des Corses sont hostiles à la mafia mais ils ne l'expriment pas. Ils sont tétanisés. Après la mort inqualifiable de la petite Chloé, lorsque des journalistes ont essayé de recueillir des réactions à Corte, ils n'ont essuyé que des refus. Moi-même j'ai assisté à une scène où une personne n'a même pas voulu être filmée de loin en train de lire le journal. C'est incroyable.
Que retenez-vous de la visite du Garde des Sceaux ?
La création à Bastia d'un pôle spécialisé contre la criminalité organisée, comme il n'en existe nulle part ailleurs sur le Continent. Une mesure responsable et qui va dans le bon sens.
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Le Collectif, que vous avez cofondé en 2019, appelle à manifester le 8 mars
à Ajaccio. Vous espérez du monde malgré tout ?
Oui, il y aura du monde et des initiatives pour rassembler les gens sont prises dans toute la Corse. Le problème, c'est la mobilisation sur le long terme. Le temps est venu pour les Corses de sortir du déni et pour la classe politique d'endosser sa part de responsabilité. Le Collectif ne compte dans ses rangs ni des juges ni des miliciens, seulement des lanceurs d'alerte qui font le maximum, avec des moyens limités, pour contrer le lobbying mafieux. Nous avons gagné la bataille sémantique : avant, on parlait de pratiques mafieuses, aujourd'hui, le mot mafia a infusé dans la société corse. Il faut maintenant aller au bout de ce combat citoyen, en synergie avec l'État, avec les élus, avec celles et ceux qui ont intérêt à ce que ça change. C'est le seul moyen de se protéger collectivement.
* Il a publié l'année dernière un livre « A Maffia Nò » chez Arthaud.
**Service d'information de renseignement et d'analyse stratégique de la criminalité organisée
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