Lilia Benchabane et Anthony Babkine : « L’inclusion ne doit pas être une option »
Propos recueillis par Sophie Iborra

Lilia Benchabane et Anthony Babkine sont les ambassadeurs du festival UNIQUES, dédié à l'égalité des chances.
© LTD
Propos recueillis par Sophie Iborra

Lilia Benchabane et Anthony Babkine sont les ambassadeurs du festival UNIQUES, dédié à l'égalité des chances.
© LTD
Originaire d'Évry-Courcouronnes (Essonne), le créateur de contenus Anthony Babkine, transclasse de 38 ans, rêve de mettre l'égalité des chances au centre des préoccupations de la société française. Expert en marketing digital de formation, il a cofondé en 2017 l'association Diversidays, qui s'attache à faire du numérique un levier d'inclusion. Il anime également le podcast « Prends ta place » dans lequel il invite chaque mois une personnalité au parcours « hors norme ».
Sa complice Lilia Benchabane est une jeune femme de 28 ans née albinos et malvoyante. Autrefois moquée dans la cour d'école, elle est devenue une humoriste suivie par plus de 100.000 abonnés sur Instagram et son seule en scène, « Handicapée méchante », remplit les salles de France. Un spectacle savoureusement caustique et une forme de revanche pour cette Picarde d'origine algérienne. Elle n'y épargne personne, et surtout pas elle.
Ce qui réunit ces deux-là, outre une admiration mutuelle palpable, tient à un regard sans concession sur une société souvent hermétique à la différence. En toile de fond de cette heure d'échanges et de franches rigolades : un rendez-vous imminent et inédit : UNIQUES, festival de l'égalité des chances organisé conjointement par Diversidays et France Travail, qui se déclinera en région et à Paris du 15 au 17 mai.
LA TRIBUNE DIMANCHE - Quel souvenir gardez-vous de votre première rencontre ?
LILIA BENCHABANE - Un souvenir merveilleux car c'est grâce à Anthony que j'ai pu monter sur la scène de l'Olympia. C'était en 2021, j'étais invitée dans l'un des événements de Diversidays, ce qui m'a permis de livrer un extrait de mon spectacle dans cet endroit mythique. J'ai tout de suite senti qu'Anthony se battait pour ses idées avec une force intérieure incroyable. Depuis, on ne s'est plus quittés.
ANTHONY BABKINE - Je me rappelle m'être dit qu'elle cochait toutes les cases (rires). Lilia, comme elle le dit avec humour, c'est une « triple A » : Albinos, Arabe et Aveugle ! Quelle meilleure ambassadrice quand on veut démontrer que les singularités sont une force ? Ce qui me bluffe chez elle, c'est cette autodérision sur des sujets fondamentalement importants pour le quotidien de millions de personnes, avec un engagement profond et sincère. Elle n'a pas peur des critiques, elle y va.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Anthony, en quoi le numérique peut-il constituer un nouvel ascenseur social ?
A.B. Le numérique est la compétence de ce siècle. Chaque année, il crée en moyenne 25.000 emplois et 75 % des emplois en général exigent une compétence numérique. L'égalité des chances dans l'emploi passe donc forcément par leur acquisition. Accompagner, former, permettre à des profils atypiques d'acquérir ces compétences pour trouver sa place. C'est la mission historique de Diversidays.
À l'appui de vos années d'engagements, quel regard portez-vous sur l'inclusion des personnes en situation de handicap ?
A.B. En dix ans d'entrepreneuriat social, j'ai beaucoup appris avec elles. Tant sur leurs attentes que sur leur capacité de résilience. Toutes veulent une égalité des droits et l'accessibilité universelle. Éducation, emploi, transport, information devraient être véritablement accessibles ou adaptés. Il reste également un travail énorme pour visibiliser ces personnes et éduquer la société sur la diversité des handicaps : visible, invisible, cognitif, moteur, mental, psychique... Nous sommes tous « uniques » !
L.B. Le handicap est un sujet dont on parle mais qu'on oublie aussi parfois. En tant que personne handicapée, j'ai souvent le sentiment qu'on s'en souvient uniquement à l'approche des grandes échéances électorales. Il est toujours utile de faire une petite piqûre de rappel en mobilisant tous les acteurs susceptibles de faire bouger les lignes.
Lilia, vous savez ce que signifie le fait de trouver sa place en tant que personne en situation de handicap. Comment avez-vous pris la vôtre ?
L.B. J'ai dû me battre en passant par beaucoup d'étapes. J'ai d'abord été dans le déni, j'ai même dû mentir sur mon handicap visuel. Entrer à l'université et obtenir mon Master ont été de véritables combats. Vous êtes livrée à vous-même et il faut une grande force mentale.
L'humour, parfois féroce, et l'autodérision dont vous faites preuve sont-ils des armes efficaces face à l'intolérance ou l'indifférence ?
L.B. Avec l'autodérision, on dédramatise les situations tout en secouant l'opinion publique. L'humour caustique permet de mettre les gens face à la réalité des discriminations. Et pas besoin d'être handicapée pour cela ! Artus et son film Un petit truc en plus ont permis aussi de faire avancer la cause. Faire de l'humour sur les handicapés, ce n'est pas se moquer par plaisir, c'est provoquer pour faire changer les regards et les certitudes.
A.B. Oui et d'ailleurs, le rire et la positivité font aussi partie de la philosophie de ce festival. Cela permet d'attirer un public qui a priori serait moins concerné par ces sujets, mais qui pourrait avoir envie de contribuer à l'effort de guerre : mentorat, bénévolat... Il y a mille façons de prendre sa part.
La situation politique et sociale en France n'est guère source d'optimisme. Les entreprises françaises impliquées sur les questions de diversité et d'inclusion ne risquent-elles pas de changer de cap ?
A.B. Je crois qu'il faudrait être naïf pour répondre non. Mais plusieurs études récentes démontrent que les Français, en grande majorité, restent très attachés aux politiques de diversité et d'inclusion au sein des entreprises. Il reste beaucoup à faire, notamment sur la question générationnelle, sur le handicap ou sur les discriminations liées aux origines. Ces questions sont aussi pour elles des enjeux de croissance et de recrutement, tout le monde y perdrait si elles devaient céder, notamment, à la pression américaine. UNIQUES sera l'occasion de réunir des dizaines d'entreprises privées et publiques qui pensent que l'inclusion ne doit pas être une option.
Cet événement XXL propose de fédérer l'économie et la société autour de l'égalité des chances. Qu'en attendez-vous concrètement ?
A.B. Nous allons rassembler société civile, monde économique et tissu associatif autour de la même table pour montrer qu'il existe des solutions qui fonctionnent en faveur de l'égalité des chances, de l'inclusion et de la lutte contre les discriminations. C'est une occasion unique d'ouvrir le champ des possibles à tous ceux qui cherchent leur place, qui veulent changer de vie, qui rêvent de s'engager ou de faire des rencontres décisives. Personne ne repartira les mains vides : un conseil précieux, une formation inspirante, une orientation claire, le contact d'un recruteur, un complexe en moins et de la force en plus !
L.B. J'aimerais qu'UNIQUES devienne un rendez-vous incontournable, qu'il redonne espoir à tous ces talents tout en mobilisant les entreprises car je suis convaincue qu'il s'agit là d'une relation gagnant-gagnant. À rebours de l'immobilisme de nos gouvernants, je sais que nous pouvons changer les choses à condition de jouer collectif.
À lire également
C'est un rassemblement qui s'annonce majuscule, et pas seulement parce qu'il s'écrit en lettres capitales. UNIQUES, premier festival de l'égalité des chances, est né sous l'impulsion de l'association Diversidays. qui promeut l'inclusion dans la Tech, en partenariat avec France Travail.
Et les choses ont été vues en grand. Pas moins de 80.000 festivaliers sont attendus sur l'ensemble du territoire les jeudi 15 et vendredi 16 mai, et plus de 20. 000 le 17 mai au Parc floral de Paris. Ouvert à tous, ce rendez-vous a pour ambition de faire des sujets d'égalité et d'inclusion une expérience collective et festive. Mille manifestations seront ainsi organisées en régions autour de l'emploi, de l'entrepreneuriat ou de l'accès aux droits. Tandis que la journée parisienne, point d'orgue du festival, réunira plus de 200 personnalités engagées, parmi lesquels Thomas Jolly, Camelia Jordana, Bilal Hassani ou Christophe Beaugrand. Quelque 250 associations et entreprises seront aussi de la partie. Au programme : conférences, ateliers, coaching, ou encore conseils juridiques. S.I.
Propos recueillis par Sophie Iborra