Sauvons les grands projets industriels européens  !

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Par Laurent Giovachini, consultant chez AlixPartners, ancien adjoint au délégué général pour l'armement

Les difficultés rencontrées par l'avion de transport militaire A400M sont utilisées pour illustrer une supposée inaptitude congénitale de l'Europe à conduire des programmes trop complexes. Cette vision est largement erronée. Souvenons-nous des critiques sur le programme de positionnement par satellites Galileo : après des débuts approximatifs, il s'annonce comme une réussite technologique et commerciale. Nul doute qu'il en sera de même pour l'A400M, lorsque la question de son financement aura été réglée.

Une organisation industrielle respectant le principe du "juste retour" géographique n'est jamais optimale. Mais ne soyons pas naïfs : cette règle condi- tionne le financement par les États - c'est-à-dire par des contribuables attentifs à la destination de leurs impôts - de projets qui, en raison de leur ampleur financière plus encore que de leur ambition technologique, ne sont plus réalisables à l'échelon national. Seul un mouvement de consolidation industrielle conjugué à la montée en puissance d'organismes comme la Commission européenne, l'Agence spatiale européenne ou l'Agence européenne de défense permettra de gommer les défauts inhérents à la conduite des programmes en coopération.

Il ne s'agira pas d'un long fleuve tranquille. Ce processus connaîtra - il a déjà connu - des phases de progrès rapides (la décennie 1990 et le début des années 2000) et des phases de régression provisoire (depuis le milieu de la décennie 2000). Décideurs politiques, hauts fonctionnaires et responsables industriels doivent redoubler de persévérance pour dépasser les logiques de court terme et saisir toutes les occasions de mettre en commun énergies et compétences, dans les domaines de l'aéronautique, de la défense et de l'espace bien sûr, mais aussi dans ceux de la sécurité, de l'énergie ou encore du développement durable. Comment ne pas voir que seule une initiative européenne d'envergure pourra faire progresser la lancinante question de l'interconnexion des réseaux nationaux d'électricité et conduire à terme à la mise en place d'un véritable « réseau intelligent » à l'échelle du continent ? Un tel réseau permettra d'accompagner la montée en puissance des nouveaux usages de l'électricité (comme la voiture électrique) et d'optimiser l'adéquation entre production et consommation, avec des conséquences majeures en termes d'économie d'énergie et de bilan carbone. Encore faudra-t-il, si l'on veut que les électriciens comme EDF, E.ON ou Enel s'y impliquent, revenir, au moins transitoirement, sur le dogme libéral de la séparation entre transport et production-distribution, et raisonner enfin dans ce secteur en termes de concurrence européenne et non plus nationale.

 

Cet engagement opiniâtre en faveur d'une politique industrielle européenne correspond à la vocation de notre pays : non seulement notre génie industriel s'épanouit dans la conduite des grands projets, mais de surcroît, les programmes européens ne peuvent souvent voir le jour que sous l'impulsion de la France. En la matière, il n'est pas exagéré de prétendre, cent cinquante ans après Victor Hugo, que "ce que Paris conseille, l'Europe le médite ; ce que Paris commence, l'Europe le continue"... Or la foi européenne qui habitait entreprises et ministères a fait place à un prétendu pragmatisme dépourvu d'ambition et de perspectives. Ce n'est pas parce que nos partenaires - que la crise rend comme nous-mêmes plus égoïstes - s'adonnent aux délices du nationalisme industriel qu'il faut baisser les bras en feignant de déplorer l'absence d'interlocuteurs prêts à coopérer. Les vrais pragmatiques savent que réunir les conditions d'une réalisation réussie de projets ambitieux est un travail de longue haleine. Tous les secteurs d'activité ne se prêtent pas à de grands projets et il faut expérimenter d'autres modes de coopération plus souples, plus ouvertes à l'initiative privée, impliquant les entreprises de taille moyenne. Mais le lancement de grands programmes à forte visibilité demeure le meilleur moyen de mobiliser les talents, d'incarner la construction européenne et de redonner un sens à la notion de progrès. Renoncer à un aussi formidable levier sous prétexte de difficultés conjoncturelles serait pure folie !

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