Il y a une vie après la sauvegarde

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Par Jacques Gounon, PDG de Groupe Eurotunnel SA.

La Tribune vient d'être admise en procédure de sauvegarde. Faire appel au tribunal de commerce est encore souvent vécu par une entreprise comme la sanction d'un échec. Pour les collaborateurs, cela peut être interprété comme un plongeon dans l'inconnu. Je voudrais ici témoigner que cela peut être heureusement le contraire, un sas de négociation, une solution fiable avant que l'entreprise ne retrouve un nouveau souffle.

Il existe des outils qui peuvent permettre aux sociétés de passer un cap difficile et la procédure de sauvegarde est l'un d'eux. Il a été dit que celle-ci avait été inspirée du "chapter Eleven" aux Etats-Unis et, bien qu'il ait d'autres spécificités, il faut reconnaître une approche de même nature, fondée sur la négociation et la volonté de sauver l'entreprise. Tout le monde a en tête le redressement de General Motors, le fleuron de l'économie américaine. Quelle plus belle démonstration que le retour en Bourse spectaculaire en novembre dernier du constructeur automobile américain ?

Chez Eurotunnel, le diagnostic était simple, lorsque je suis arrivé à la tête du groupe en 2005 : soit restructurer drastiquement, soit disparaître. Eurotunnel était écrasé par une dette totalement disproportionnée par rapport à sa profitabilité intrinsèque, pourtant excellente. Après plusieurs recapitalisations et une première restructuration financière insuffisante, l'entreprise était dans l'incapacité de rembourser le principal de sa dette à la première échéance. Le choix s'imposait de lui-même sur le plan opérationnel : refonte de la politique commerciale, rigoureuse réorganisation et priorité donnée aux clients et à la qualité de service. Restait la dette : plus de 9 milliards d'euros répartis entre 142 créanciers principaux. Eurotunnel a élaboré un schéma de restructuration et a conduit de longues négociations débouchant sur des accords intermédiaires en 2006 avec les principaux créanciers, représentant environ 50% de la dette.

Mais à cette date, et quelle que soit l'ampleur du chemin parcouru, il est apparu comme peu vraisemblable de pouvoir rallier de manière consensuelle la totalité des créanciers restants. Pour reprendre les termes de la loi dite de sauvegarde du 26 juillet 2005 : "l'entreprise rencontrait des difficultés de nature à la conduire à la cessation des paiements, sans être en mesure de les surmonter." Différer plus longtemps ce constat aurait été une faute. C'est ainsi que, sur ma proposition, le conseil d'administration a voté à l'unanimité la demande de mise sous sauvegarde de l'entreprise. L'entreprise a adressé aux créanciers, la veille de la Toussaint 2006, son projet de plan de réorganisation financière. Il prévoyait une réduction de 54% de la dette à 4,2 milliards d'euros, et le maintien des actionnaires existants à un niveau exceptionnellement élevé dans ce type de restructuration. C'est alors que le sauvetage d'Eurotunnel s'est concrétisé : dans la grande salle du tribunal de commerce de Paris, une majorité qualifiée de créanciers a voté en faveur du plan, qui s'est ainsi imposé à une minorité de créanciers récalcitrants ; l'intérêt général a prévalu sur l'intérêt particulier.

Alors même qu'Eurotunnel a tourné la page du redressement en 2007 et s'attache maintenant à déployer son savoir-faire, par exemple en ayant racheté à Veolia son activité de transport de marchandises en France et en acquérant le troisième opérateur britannique de fret ferroviaire, GBRf, quelques enseignements peuvent être tirés de ce dossier, certes très spécifique : l'entreprise doit fixer une stratégie claire, s'y tenir, et faire partager en interne cette vision ? rappelons que les représentants du personnel sont appelés à intervenir dans toute procédure ; elle doit conduire le plus loin et le plus vite possible sa restructuration par elle-même ; elle ne doit pas se masquer la réalité au risque de retarder les remèdes. La clause de sauvegarde n'est pas un aveu de faiblesse. C'est un tremplin à celui qui sait l'utiliser.

Je ne peux donc que conseiller à La Tribune de garder espoir et de regarder sans appréhension ce mécanisme qui, dans le cas d'Eurotunnel, a sauvé 2.300 emplois. Aujourd'hui, Eurotunnel emploie 3.400 personnes et fait partie de l'indice CAC Next 20 avec une capitalisation boursière de 3,6 milliards d'euros, de quoi renouveler le proverbe pour conclure : "aide-toi, la sauvegarde t'aidera". Je souhaite à La Tribune que le recours à la clause de sauvegarde lui soit bénéfique. La presse est vitale pour les dirigeants et les citoyens que nous sommes, pour comprendre les enjeux de l'économie internationale, pour prendre les bonnes décisions en connaissance de cause. La sauvegarde est ponctuellement utile aux sociétés qui connaissent une difficulté passagère, la presse nous est indispensable, elle, de manière durable.

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