Pourquoi nous allons payer pour la Grèce

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Copyright Reuters (Crédits : Pascal POTIER)
Par Stéphane Soumier, rédacteur en chef à BFM Business.

C'est le retour d'une des expressions les plus étranges de cette crise : l'aléa moral. Etrange, parce qu'en fait cela peut se traduire par "certitude parfaitement immorale". La certitude parfaitement immorale que les responsables n'auront pas à payer pour leurs fautes, en l'occurrence la certitude parfaitement immorale que les banques n'auront pas à assumer les risques qu'elles ont pris en prêtant de l'argent aux Etats souverains. L'actuel débat sur la restructuration grecque concentre l'ensemble de nos contradictions sur la marche du monde, une dizaine de serpents se mordent la queue, des centaines de mains tiennent des centaines de barbichettes, mais le premier qui rira prendra une telle claque que personne ne veut en envisager les conséquences.

Vous connaissez bien sûr l'idée fondamentale de l'aléa moral : l'idée qu'un agent économique qui se sent protégé peut prendre des risques considérables parce qu'il sait qu'il n'en paiera pas le prix. On peut penser que c'est bien cette logique qu'ont voulu casser les responsables américains en laissant Lehmann Brothers partir en faillite. On a tous vécu les conséquences de cette décision (je recommande d'ailleurs, à ce sujet, la lecture du petit livre "Ma petite entreprise a connu la crise" de Nicolas Doucerain. Personne n'a décrit, avec cette précision, comment une décision prise à New York se répercute en quelques heures, j'insiste, littéralement quelques heures, sur le carnet de commandes en France d'une entreprise de services en ressources humaines). Personne ne veut, ne peut revivre cela.

Voilà le deal. Voilà pourquoi nous allons payer pour la Grèce. Nous, contribuables, à travers l'argent que les Etats seront obligés d'injecter directement dans les banques quand aura sonné l'heure de dire qu'Athènes ne paiera pas. Parce que personne ne veut revivre Lehman. Voilà pourquoi les grands banquiers français ont pu tranquillement dire ces derniers jours qu'une réduction de 25 à 30% de la dette grecque était désagréable mais gérable. Parce qu'ils savent qu'ils n'en paieront pas le prix.

En réalité, chacun sait qu'une restructuration qui pèserait directement sur les banques serait insupportable. Jean Peyrelevade, l'ancien patron du Crédit Lyonnais, le dit très clairement : "Ce serait un nouveau cataclysme", un saut dans l'inconnu. Rien de comparable avec la faillite finalement récente de certains pays en voie de développement. Les plans de sauvetage étaient alors garantis, en dernier ressort, par les grands Etats, par les économies les plus solides du monde. Il n'y a plus d'économie solide, et donc les banques devraient déprécier en cascade l'ensemble des dettes qu'elles ont en portefeuille : inimaginable !

Dès lors, la seule question, maintenant, c'est de savoir comment nous allons avaler cette pilule-là ? Et là, je reviens sur la "petite entreprise" de Nicolas Doucerain. Lisez-le, je vous assure, il raconte la chute du chiffre d'affaires, et l'obligation du dépôt de bilan. Il le revendique d'ailleurs, un acte de gestion, qui permet de sauver l'essentiel, de reprendre des forces avant de repartir. Ce qu'il a fait. La conséquence ? Une inscription pour trois ans sur le fichier de la Banque de France ! Les banques lui ferment totalement le crédit. À titre personnel et professionnel. En clair, le système bancaire, seul responsable de sa chute, ne fait pas le moindre geste pour l'aider à se relever, et cela au nom de la gestion des risques ! C'est à hurler ! Aléa moral. Pourquoi donc Adam Smith a-t-il choisi cette expression pour l'élément le plus insupportable du système qui, chaque jour, fait tourner la planète ?

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